"On s'est laissés empoisonner lentement et cela nous paraît aujourd'hui normal qu'il y ait deux à trois personnes" dans de petites cellules, regrette la contrôleure générale des lieux de privation de liberté, qui vient d'alerter sur les conditions de vie "indignes" au centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses.

Nommée par le président de la République, Dominique Simmonot est contrôleure générale des lieux de privation de liberté depuis l'automne 2020.
Nommée par le président de la République, Dominique Simmonot est contrôleure générale des lieux de privation de liberté depuis l'automne 2020. © AFP / Bertrand Guay

"Que s'est-il passé en nous pour que l'on néglige, qu'on laisse faire, que l'on s'habitue" à la situation des prisons françaises, s'interroge Dominique Simonnot, invitée de France Inter mardi midi. Dans un rapport rendu public mardi matin, la contrôleure générale des lieux de privation de liberté a épinglé le centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses (Haute-Garonne) où les conditions de vie sont jugées "indignes" (surpopulation carcérale, problème d'hygiène, climat de violence). Mais au-delà de la situation de cet établissement, dont l'examen a révélé un "nombre important de dysfonctionnements graves", Dominique Simonnot alerte sur une échelle plus globale.

"Je me demande ce que nous sommes devenus pour nous être habitués à ça", lance-t-elle à propos des citoyens, mais aussi (et surtout) des journalistes, des magistrats, des gouvernants. "On s'est laissés empoisonner lentement et cela nous paraît aujourd'hui normal qu'il y ait deux à trois personnes dans un si petit espace", dit-elle, rappelant la situation de la maison d'arrêt de Toulouse, surpeuplée à 186% et où certains détenus s'entassent "à trois dans à peine quatre mètres carrés", en retirant l'emprise des lits superposés, de la table, des toilettes, du coin douche. "Je ne sais pas qui de nous supporterait ça, 1,2 mètres carrés par personne pour vivre. On deviendrait fous."

Une situation qui ne favorise pas la réinsertion

"Ce n'est pas à moi de faire visiter les prisons aux magistrats, mais ils y vont trop rarement or, la moindre des choses, quand on envoie des gens dans un endroit, c'est d'aller voir ce qu'il s'y passe", regrette l'ancienne journaliste judiciaire à "Libération" et au "Canard Enchaîné". Pour elle, la surpopulation carcérale est loin d'être favorable à la réinsertion. "Les petites peines [en prison] sont inutiles (...), ne laissent pas le temps d'être accompagné par les services de probation et d'insertion."

L'effet Covid, avec la libération anticipée d'un certain nombre de détenus au printemps 2020, n'aura pas duré non plus très longtemps. Dominique Simonnot déclare avoir écrit au garde des Sceaux pour renouveler les ordonnances prises au début de la crise sanitaire. "Malheureusement, [Eric Dupond-Moretti] n'a pas voulu", indique-t-elle.  "Alors qu'on était tombés à 58 800 détenus, on est remontés à 67 000. Et on va doucement mais surement, à 1 000 de plus par mois, retrouver les niveaux d'avant les ordonnances de Nicole Belloubet."

Un immobilisme sur ce point dû, selon la contrôleure générale des lieux de privation de liberté, à la campagne électorale de la prochaine présidentielle "qui commence" et à "l'ambiance sécuritaire" qui l'entoure. "Personne n'ose prendre de mesures qui pourraient sembler laxistes. Or, c'est le contraire, la peine de prison n'est pas la panacée et les peines alternatives, au contraire, permettent beaucoup mieux de réinsérer les gens dans la société." Selon elle, les magistrats "devraient réaliser qu'on ne peut pas envoyer tant de monde en prison sans réfléchir aux alternatives et aux conséquences dans l'établissement".