Jour 28 au procès des attentats du 13 novembre 2015. La cour d'assises a entendu ce mardi six des onze otages qui ont fait face à deux terroristes pendant deux heures dans un étroit couloir du Bataclan. Elle a aussi écouté des riverains de la salle de spectacle. Et a été projetée une vidéo terrible.

Enfermés dans un étroit couloir avec d'autres otages, Grégory assure que "personne" n'a craqué.
Enfermés dans un étroit couloir avec d'autres otages, Grégory assure que "personne" n'a craqué. © Radio France / Valentin Pasquier

Au 28e jour de ce procès, le premier à s'approcher de la barre est un journaliste dont la vidéo a fait le tour de la planète le soir du 13 novembre 2015. Une vidéo terrible. Sur la bande, sont figées des images de terreur et d'effroi. À la barre, Daniel Psenny se présente. Il est journaliste depuis 1977. Il a été "reporter photographe" et pour lui, "saisir l'instant" est un réflexe de toujours. Alors ce soir-là, seul dans son appartement du passage Saint-Pierre-Amelot, il filme instinctivement ce qu'il voit en ouvrant ses fenêtres, quand il entend ces claquements étranges. Le film apparaît sur le grand écran au-dessus de la cour d'assises. Et l'on voit à l'image, des gens effrayés, affolés, terrorisés, paniqués, désespérés. 

Six minutes d'effroi

On voit des corps allongés sur le pavé. On entend des gens qui crient. Les cris qui résonnent dans la salle d'audience. Des coups de feu aussi retentissent. Secs, rapprochés, puis plus espacés. Difficile de ne pas sursauter. Des spectateurs s'enfuient du Bataclan. Ils enjambent des corps à terre dans la rue, d'autres sont autour, pleurent et hurlent. Un père crie le nom de son enfant : "Oscar, Oscar !" À la fenêtre, d'où il filme, Daniel Psenny demande aux passants : "Mais qu'est-ce qu'il se passe, qu'est-ce qu'il se passe ?" Personne ne lui répond. Au loin, quelqu'un évoque "une fusillade"

Des coups retentissent encore. On voit un homme qui en traîne un autre, dont on ne sait s'il est blessé ou inanimé. Un autre, blessé, saute à cloche-pied. Un autre homme tire une victime par terre. Et au-dessus des corps, au milieu des cris et des coups de feu qui claquent par intermittence, on distingue trois silhouettes suspendues au-dessus du vide. Il s'agit de deux hommes, et une jeune femme enceinte, accrochés à des fenêtres. 

Daniel Psenny, journaliste depuis 1977, a filmé depuis sa fenêtre la fuite des victimes du Bataclan.
Daniel Psenny, journaliste depuis 1977, a filmé depuis sa fenêtre la fuite des victimes du Bataclan. © Radio France / Valentin Pasquier

L'un de ces hommes se nomme David Fritz Goeppinger. Il a 29 ans, de magnifiques cheveux noirs, une fine petite barbe, une voix extraordinairement posée, une chemise à gros carreaux noirs et blancs qu'il porte souvent. Il est chaque jour à ce procès depuis le premier jour. À la barre, David commence à raconter son 13-Novembre. Il arrive au Bataclan avec quatre amis. Il a alors 23 ans. Certains vont dans la fosse, d'autres au balcon, David va prendre une bière et passe aux toilettes quand il entend les premiers "bruits suspects". Puis, "les coups de feu de manière explosive, l'odeur ignoble de la poudre". Il comprend tout de suite, dit à tout le monde de se coucher, voit "un homme en jogging avec une kalach", cherche une sortie. Se retrouve à une fenêtre. Mais elle est trop haute pour sauter. 

"Je suis venu habillé dans ce qui aurait pu être ma dernière tenue" 

David s'agrippe, "je fais 90 kilos, je me lacère les doigts". À ses côtés, donc, une femme enceinte qui réalise aussi qu'elle ne peut pas sauter. Et un homme, qui a eu la même idée que David. Cet homme s'appelle Sébastien et témoigne aussi à la barre. "Je suis venu habillé dans ce qui aurait pu être ma dernière tenue, je l'ai gardée", commence-t-il face à la cour. Sébastien et David racontent leur rencontre ce vendredi 13 novembre, agrippés l'un et l'autre à cette fenêtre. David a essayé de rester optimiste, tentant de rassurer Sébastien : "À la fin, on ira boire des bières." Sébastien se met à espérer, lui qui était dans "le désespoir". Il trouve la force d'aider la femme enceinte qui criait "qu'elle allait lâcher". 

Je t'avais dit de pas bouger !

Puis un terroriste surgit devant eux avec le canon de sa kalachnikov. Celui qui était en survêtement, visage émacié. Ismaël Omar Mostefaï leur lance : "Venez avec nous, descendez de là !" Sébastien se retient pour ne pas lui balancer un coup de pied. Les voilà au balcon de la salle de spectacle, cernés par les deux terroristes : Mostefaï, le plus grand des deux, et Foued Mohammed-Aggad, le plus petit. David se souvient que Mohammed-Aggad était appuyé contre la rambarde du balcon, et tirait sur la foule dans la fosse. Mostefaï disait : "Celui qui bouge, je le tue !" Puis après les tirs : "Je t'avais dit de pas bouger !" Au balcon, les terroristes ont rassemblé derrière eux d'autres otages, parmi lesquels Grégory et Caroline, qui ont aussi témoigné ce mardi. 

Grégory et Caroline sont de grands amis. Caroline a offert une place pour le concert des Eagles of Death Metal, à l'occasion de l'anniversaire de Grégory. Ils se sont installés au troisième rang au début du concert, puis se sont cachés sous leurs fauteuils après les premiers tirs et avoir vu les corps tomber dans la fosse. Puis Mostefaï s'est aussi approché d'eux. "Debout", a-t-il ordonné deux fois à Grégory. Caroline a tenté d'implorer le terroriste, de susciter la pitié. "Je lui ai dit que j'avais un handicap et que je pouvais pas me lever, il m'a dit qu'il en avait rien à foutre et qu'il fallait me lever." Ils se lèvent donc. Grégory prend ses affaires et le terroriste lui jette à la figure : "Pourquoi tu prends tes affaires ? Tu vas mourir !" Grégory trouvait que le plus petit des terroristes ressemblait à "un mercenaire", le plus grand, plus calme mais plus déterminé, lui semblait "être le chef". 

David s'est retrouvé suspendu à une fenêtre du Bataclan, trop haute pour sauter.
David s'est retrouvé suspendu à une fenêtre du Bataclan, trop haute pour sauter. © Radio France / V. P.

Deux heures de prise d'otage dans un étroit couloir 

Puis une explosion retentit sur scène. Au balcon, David Fritz Goeppinger sent le blast, "mes cheveux volent". Caroline voit "comme de la neige" dans l'air. Il est 21h59. C'est un tournant dans la soirée. Grégory entend les deux terroristes dire : "Il s'est bien battu", sans comprendre. Ce sont les policiers de la BAC Nuit 75 qui viennent d'abattre Samy Amimour, qui a explosé dans son gilet bourré de TATP. À ce moment précis, les deux terroristes du balcon ordonnent aux otages autour d'eux d'avancer "mains sur la tête". David, Sébastien, Grégory, Caroline, et sept autres otages marchent jusqu'à un étroit couloir de 1,5 mètre de large sur dix mètres de long. C'est dans ce couloir que les otages ont fait face aux deux terroristes pendant plus de deux heures, jusqu'à l'assaut final de la BRI, à 00h18. 

Dans ce huis-clos "improbable" comme dit Marie, une autre des otages du couloir, chacun a une mission assignée par les terroristes. Caroline est celle qui doit regarder le faux plafond, où les terroristes craignent d'être espionnés par la police. Grégory est celui qu'un terroriste envoie chercher une sacoche sur la rambarde du balcon, "une sacoche remplie de chargeurs de kalachnikovs". Puis les terroristes l'obligent à s'asseoir dos contre la porte du couloir, et lui demandent de leur répéter tout ce qu'il entend.

Grégory entend des gens agoniser. Les terroristes lui répliquent que c'est comme "leurs frères et sœurs de Syrie". Les terroristes revendiquent leurs actions au nom de l'État islamique, et pour se venger de la politique de François Hollande, qui a frappé Raqqa. Mais Grégory, Caroline, Sébastien et David trouvent qu'ils semblent improviser la prise d'otage du couloir. Comme s'ils ne s'y attendaient pas. D'ailleurs, l'un d'eux veut appeler celui qui semble être un chef, "Souleymane". L'autre tranche : "Non, on va faire à notre sauce." Grégory se résout à attendre l'assaut final pendant des heures pensant à celui qui avait duré plus de trente heures en 2012, contre Mohamed Merah à Toulouse. 

La libération des "potages"

Finalement, à 23 heures, des négociations s'engagent entre la BRI et les terroristes, la BRI découvrant qu'il y a des otages derrière la porte. Les terroristes, surpris, ordonnent à Grégory de crier à la police de reculer. Une heure et cinq appels téléphoniques plus tard, la BRI défonce la porte avec son bouclier Ramsès monumental de 80 kilos. Un tir troue la porte et passe entre les têtes de Marie et Grégory. Grégory voit les terroristes stupéfaits. "Aggad crie." Mostefaï tire 27 fois, 27 trous dans le bouclier de la BRI. Caroline se retrouve écrasée sous ce bouclier, mais la colonne de la BRI extrait en moins d'une minute tous les otages qui se sont couchés à terre et entendent les balles "qui fusent, un déluge de feu", se souvient Grégory. 

Au bout du couloir, le seul otage qui n'a pas pu être évacué se prénomme Arnaud, le mari de Marie. Arnaud est le miraculé parmi les miraculés du 13-Novembre, celui qui a été seulement "éraflé" dans l'escalier, alors que dans cet assaut final, les deux derniers terroristes ont explosé autour de lui. Il en a vu un "ouvrir les bras pour activer son détonateur". Il vu le corps de l'autre, coupé en deux dans un escalier, "quand j'ai rouvert les yeux après être entré en état de choc, j'ai vu sa tête qui me regardait". Arnaud qui s'estime "chanceux" à la barre, de n'avoir pas "baigné dans le sang des victimes, mais les restes des terroristes". 

Je veux remercier les "potages", encore plus efficaces que n'importe quel psy.

Arnaud, Marie, Grégory, Caroline, Sébastien et David se surnomment les "potages" depuis le 13-Novembre. C'est la contraction de "potes" et "otages". C'est Marie qui a trouvé ce nom. Elle devrait signer un "copyright" plaisante Sébastien, face au président de la cour qui l'interroge sur cet étrange petit nom. Sébastien qui conclut : "Je veux remercier les 'potages', encore plus efficaces que n'importe quel psy." 

Sébastien, l'un des "potages".
Sébastien, l'un des "potages". © Radio France / V. P.

Des potages qui sont devenus amis à vie après avoir frôlé ensemble la mort. Des potages qui revoient aussi régulièrement certains de leurs sauveurs de la BRI, et tiennent à les remercier "chaleureusement", ainsi que le commissaire de la BAC et son chauffeur, qui ont stoppé la tuerie de masse en abattant un premier terroriste. "Si je suis ici aujourd'hui, c'est que la BRI m'a sauvé la vie", conclut Grégory, qui voue une admiration éternelle à ces héros. Une magistrate de la cour lui demande comment ils ont fait pour résister en tant qu'otages dans un couloir si étroit, entouré de deux kamikazes surarmés et munis de gilets explosifs ? Personne n'a craqué ? "Personne", confirme Grégory, sourire doux, regard clair. "On s'est tous un peu sauvé la vie", sourit-il.

Cette journée d'audience s'est achevée avec un dernier témoignage poignant. Celui de William, riverain du passage Saint-Pierre-Amelot, un douanier réserviste de la gendarmerie que l'on avait vu sur la vidéo projetée au tout début. Ce vendredi 13 novembre 2015, quand il a vu des corps à terre sur le pavé, William a fait partie des héros anonymes qui sont descendus aider, malgré le danger. 

William a embrassé sa femme, enfilé un gilet pare-balles et a couru pour tenter de sauver un homme qu'il voyait grièvement blessé, sur son flanc gauche. "Je lui ai dit qu'on allait le mettre à l'abri, il perdait beaucoup de sang." William a tiré cet homme, aidé d'un autre riverain. "Nous l'avons traîné sur quelques mètres, et là, des tirs proches, soutenus et directement dans le passage nous ont fait lâcher le blessé." Six ans plus tard à la barre, William est au bord des larmes, se sent coupable. Il s'excuse pour les deux petites filles de cet homme qui était un jeune père de famille. Il s'appelait Guillaume Barreau-Decherf. Guillaume avait 43 ans. Il était l'un des journalistes rock les plus reconnus.