Jour 4, au procès des attentats du 13 novembre 2015. En cette deuxième semaine d'audience, plusieurs enquêteurs français et une juge belge défileront à la barre. Aujourd'hui, c'est un policier de la sous-direction antiterroriste que la cour a entendu, malgré les cris et les interruptions de Salah Abdeslam.

Les accusés dans le box de la cour spécialement composée, le 13 septembre 2021.
Les accusés dans le box de la cour spécialement composée, le 13 septembre 2021. © Radio France / Valentin Pasquier

Au quatrième jour de ce procès des attentats du 13 novembre 2015, l'audience a repris là où elle s'était arrêtée vendredi à presque minuit : au milieu de l'interminable lecture des effroyables faits et des innombrables charges qui pèsent sur les vingt accusés. Au total, cette lecture aura été si longue, qu'elle aura duré près de huit heures vendredi et quasiment deux heures ce lundi. Une durée inédite à un procès. Car à ce procès, tout est démesuré. Et en même temps, tout a été planifié suivant les règles d'un procès "dans la norme". 

La norme, qui fait débat, sur la question du tour de parole aux accusés. Traditionnellement, ce sont les avocats de parties civiles, représentant les victimes, qui commencent à poser des questions. Mais au récent procès des attentats de janvier 2015, où il y avait plusieurs dizaines d'avocats de victimes, la tradition a posé problème. 

À qui la parole ?

Quelques avocats ont monopolisé cette parole, sortant de leurs rôles et se transformant en procureurs généraux face aux accusés. Les avocats généraux du parquet national antiterroriste ont ainsi eu l'herbe coupée sous le pied et les avocats de la défense se sont plaints d'avoir le micro beaucoup trop tard. D'où la proposition de cette inversion du tour de la parole, à ce procès des attentats du 13-Novembre, où il y a trois fois plus d'avocats de parties civiles qu'au procès des attentats de janvier 2015, où le problème précité, peut donc être décuplé. 

Lors de réunions avec les avocats en amont du procès, le président de la cour avait proposé que la parole soit d'abord donnée à l'accusation - portée par trois avocats généraux du PNAT, le parquet national antiterroriste, puis aux avocats de la défense, puis aux avocats des parties civiles. Me Nogueras, avocat de l'accusé Amri approuve : 

"On va entendre longuement les parties civiles, c’est essentiel. Mais il ne faut pas oublier que c’est un procès qui oppose l’accusation à la défense."

Et souligne que la défense tient à répondre à l'accusation sans des dizaines d'avocats de parties civiles entre. Sur les bancs des parties civiles, Me Morice se veut rassurant : "On peut avoir une certaine rigueur à poser des questions et ne pas les multiplier. Nous sommes en mesure de nous organiser." 

Le président de la cour, Jean-Louis Périès, tranche. Rappelant que le président est toujours en charge de "la police de l'audience, et il y a une règle sacrée : la défense a la parole en dernier". Le président annonce que de manière inédite, les avocats généraux seront les premiers à poser leurs questions aux accusés et aux témoins. Puis, ce sera finalement le tour des avocats de parties civiles. Et enfin, la défense. Le président insiste sur sa volonté d'efficacité. Il suspend l'audience pour une pause et appelle à la barre un enquêteur antiterroriste.

"Pas de projection de vidéos et de photos aujourd'hui"

Juste avant que l'enquêteur ne s'avance, le président de la cour, Jean-Louis Périès précise qu'il n'y aura pas de projection de vidéos et photos aujourd'hui, "mais plus tard cette semaine". Jeudi 16 septembre, la cour visionnera les constatations des scènes de crimes au Stade de France. Le vendredi 17 septembre, il y aura photos, vidéos et "peut-être même une partie sonore dans la salle du Bataclan", indique le président. Le massacre a en effet été enregistré et une bande-son versée à l'enquête. 

Pour l'instant, l'enquêteur antiterroriste qui s'avance vient parler sans images. Il est l'un des policiers de la SDAT, la sous-direction antiterroriste, à avoir mené la colossale enquête, sur ces attentats du vendredi 13 novembre 2015. Anonymement, son masque baissé, l'enquêteur "SDAT 99" commence à rappeler que ce matin-là, ses hommes étaient en train de traquer les complices des frères Kouachi et de Coulibaly -terroristes ayant perpétré les attentats de janvier 2015, de Sid Ahmed Ghlam, ou de chercher à savoir comment Ayoub El-Khazzani s'était procuré ses armes pour entrer dans le Thalys à l'été 2015. L'enquêteur parle, avec un débit rapide, quand soudain, Salah Abdeslam s'agite dans son box.

"Laissez parler le témoin, taisez-vous !", ordonne le président de la cour à Salah Abdeslam

Abdeslam, masque et tee-shirt blancs, s'énerve et se met à crier, debout. On a d'abord du mal à l'entendre, le président lui a coupé le micro. "Laissez parler le témoin, taisez-vous !", ordonne le premier magistrat de la cour. "C'est quand qu'on aura la parole ?", poursuit Salah Abdeslam. "Plus tard", rétorque le président. 

Dans un coin du grand box de verre, Salah Abdeslam continue de vociférer. "Monsieur Abdeslam, vous vous taisez, sinon, je vous fais sortir de ce box !", le prévient Jean-Louis Périès. "Moi, je sors, y a pas de problème ! Mais arrêtez avec ça, ça ne va pas soulager la partie civile ! Ça fait une semaine qu'on entend ça", répond l'accusé qui a déjà pris la parole plusieurs fois inopinément à ce procès, après cinq ans de mutisme devant les juges d'instruction. "Vous n'avez pas fini de l'entendre, vous allez l'entendre encore plusieurs semaines !", réplique le président de la cour. Et Abdeslam finit par se rasseoir, et se taire, assis derrière ses deux jeunes avocats

Salah Abdeslam a interrompu à plusieurs reprises les auditions du jour.
Salah Abdeslam a interrompu à plusieurs reprises les auditions du jour. © Radio France / Valentin Pasquier

Des assaillants qui ont agi de façon "calme et détachée"

Et l'enquêteur de la sous-direction antiterroriste reprend son récit. Il détaille les "attaques inédites et sophistiquées" du 13 novembre 2015. Avec des terroristes "projetés de Syrie, avec une base arrière en Belgique, des terroristes passés à l’acte en 37 minutes". Le policier antiterroriste évoque des "constatations sans précédent sur huit scènes de crimes".

Il dit le "corps fragmenté en dix morceaux" du premier terroriste qui s'est fait exploser au Stade de France. Autour des restes du corps, "des boulons, du scotch et sous le pied de ce kamikaze un passeport syrien". Pour le deuxième kamikaze, "deuxième corps disloqué, des cordelettes et piles électriques et quatre fragments issus passeport syrien".  Le troisième terroriste du Stade de France était "démembré en six morceaux, avec de la colle, des piles et du scotch", explique le policier. 

L'enquêteur détaille ensuite l'équipe composée des trois terroristes qui ont circulé à bord de la Seat Leon, et ont tiré sur les terrasses des 10e et 11e arrondissements de Paris. "Ils ont fait feu de manière calme et détachée". Dans la Seat, il y avait "dix-sept chargeurs, deux par deux, trois couteaux de bouchers et un petit drapeau français sur le tableau de bord". Le policier rappelle qu'un terroriste portait des baskets oranges : il sera identifié comme Abdelhamid Abaaoud, le coordonnateur. 

"Il a crié Allah Akbar en tirant."

Abaaoud sera repéré quelques jours plus tard dans ce que le procureur François Molins avait nommé un "buisson conspiratif", en Seine-St-Denis. Le policier à la barre parle lui "d'igloo végétal". Il avoue surtout que de découvrir Abaaoud en France, alors que tous les services de renseignement le croyaient en Syrie, a été "un cataclysme". Et puis le policier, d'une voix neutre, raconte "le spectacle de désolation" au Bataclan. 

Un enquêteur antiterroriste a témoigné ce lundi.
Un enquêteur antiterroriste a témoigné ce lundi. © Radio France / Valentin Pasquier

L'enquêteur SDAT précise que "250 étuis de cartouches 7.62" et 15 chargeurs de kalachnikov y ont été découverts. Cet après-midi, le policier parle depuis près de trois heures, quasiment sans consulter les notes qu'il a devant lui. Vers 18h30, un avocat belge l'interrompt, estimant que ce qu'il détaille peut porter préjudice à son client, Mohamed Abrini, pour son futur procès belge, pour les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles.

"Vous allez entendre les témoignages des parties civiles de ces attentats, même si ça ne vous plaît pas. Vous pouvez vous rasseoir, Monsieur Abdeslam !"

Salah Abdeslam se lève à son tour et proteste à nouveau. Mais toujours aussi fermement, le président de la cour ne le laisse pas faire. "Taisez-vous, Monsieur Abdeslam !", ordonne encore le magistrat. Abdeslam ne se tait pas. "Si vous me permettez de finir !", le coupe Jean-Louis Périès. "Taisez-vous, sinon je vais être obligé de vous expulser. Il va falloir vous armer de patience. Je vous signale que vous allez entendre ça pendant des semaines. Vous allez entendre des fonctionnaires de police revenir sur ce qu'il s'est passé. Vous allez entendre les témoignages des parties civiles de ces attentats, même si ça ne vous plaît pas ! Vous pouvez vous rasseoir, Monsieur Abdeslam !"

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver dans notre dossier spécial.