Les premières photos et vidéos des scènes de crime du Stade de France et des terrasses du Carillon, du Petit Cambodge et de la Bonne Bière ont été projetées à l’audience. Avec elles, la vision concrète de l’horreur.

Un premier enquêteur relate avec détails les trois explosions survenues aux portes D et H du Stade de France et impasse de la Cokerie.
Un premier enquêteur relate avec détails les trois explosions survenues aux portes D et H du Stade de France et impasse de la Cokerie. © Radio France / Valentin Pasquier

On le savait, c’est aujourd’hui qu’on entre dans le très dur. Le président a d’ailleurs pris le soin de prévenir hier "pour les parties civiles" que des photos et vidéos des premières scènes de crimes analysées - en l’occurrence le Stade de France et certaines des terrasses attaquées - seraient diffusées à l’audience : "Uniquement des plans larges, on ne pourra pas reconnaître de victimes sur les photos" a-t-il d’ailleurs ajouté. 

Le premier témoin à se livrer à l’exercice de la synthèse des constatations réalisés sur ces scènes de crime est un enquêteur de 48 ans, à l’époque "chef de groupe à la section antiterroriste de la brigade criminelle" indique-t-il à la barre. Le policier, actuellement en formation pour devenir commissaire, est venu accompagné d’un de ses collègues dont la tâche consiste à diffuser les photos et images de vidéosurveillance rassemblées par les enquêteurs ce soir-là.

“Le visage du kamikaze est celui d’un homme de 18 ans”

En guise d’images, l’enquêteur nous présente les abords du Stade de France qui “était plein ce soir-là”, les restaurants qui font face à la porte D, là où à 21h16, le premier des kamikazes de ce 13 novembre 2015, déclenche sa ceinture explosive. Un kamikaze dont le témoin préfère ne pas montrer le corps. Un carré blanc a donc été ajouté sur la photo pour le masquer. Mais l’enquêteur détaille : "La jambe gauche a été arrachée, mais elle est toujours reliée au corps par les vêtements, le bras gauche est manquant." Pour les deux autres kamikazes, au niveau de la porte H et de la rue de la Cokerie, le constat est le même. Ce sont des corps éparpillés que les policiers de la brigade criminelle ont retrouvés en arrivant sur les lieux : "La tête et le haut du buste avec le bras gauche sans la main" à un endroit, “la jambe gauche et la jambe droite dans un survêtement du Bayern Munich” à plusieurs mètres l’une de l’autre. “Un morceau de côte, un morceau de pouce”. Ou encore : “le visage du kamikaze, qui est celui d'un homme de 18 ans." On en apprend encore sur “la zone de dispersion” des éléments de la ceinture explosive bourrée d’écrous, son “pouvoir vulnérant” : “On retrouve des débris jusqu’à 50 mètres de l’épicentre” pour l’une des explosions, “des impacts sur les vitres jusqu’au 4e étage” pour l’autre. 

Les boulons qui ont causé ces impacts sont ceux qui ont aussi blessés : 143 personnes, dont certaines très grièvement. Et tué : Manuel Dias, 63 ans, “lors de l'autopsie, onze écrous vont être découverts sur le corps dont un au niveau du poumon et qui est à l'origine du décès de la victime” précise l’enquêteur dans un récit aussi précis que détaillé.

Une photo panoramique de l’extérieur des restaurants Le Petit Cambodge et Le Carillon est présentée par un enquêteur.
Une photo panoramique de l’extérieur des restaurants Le Petit Cambodge et Le Carillon est présentée par un enquêteur. © Radio France / Valentin Pasquier

“Une scène de guerre, tout simplement”

Le récit de son collègue, lui aussi de la section antiterroriste de la brigade criminelle, est tout aussi précis. Mais il transpire encore aussi d’une émotion que l’on sent toujours vive chez cet enquêteur qui a souhaité rester anonyme et qui, avec ses collègues, est intervenu sur la première scène de crime des terrasses, en l’occurrence celles du Petit Cambodge et du Carillon “bondés ce soir-là”. Il le dit d’ailleurs d’emblée : "Tous les enquêteurs de notre groupe sont des enquêteurs expérimentés qui avaient vu beaucoup de scènes de crimes, de corps. Mais les premiers instants c'était de la sidération : en voyant cet enchevêtrement de corps, le sang, le matériel médical abandonné. Puis, on a mis de côté l'aspect humain et nos émotions pour se concentrer sur le professionnel." Arrivé vers 23 heures sur les lieux - l’enquêteur explique qu’il en repartira le dernier à 8h30 du matin - il découvre “une scène de guerre tout simplement”. 

Une scène de guerre que la salle d’audience découvre d’ailleurs par elle-même puisque s’affiche, sur l’écran géant déployé derrière la cour, une photo panoramique de l’extérieur des restaurants Le Petit Cambodge et Le Carillon. Les blessés ont été évacués. Restent les traces de sang. Et les corps : 13 morts. Treize personnes, dont le policier dont l’identité de chacune : “Amine Mohamed Ibnolmobarak”, “une jeune femme américaine Nohémi Gonzales”. Lorsqu’il arrive à la troisième victime, l’enquêteur marque un temps de pause. Il tient à s’excuser pour "une erreur que j’ai commise personnellement" : "La jeune femme ne portait pas de pièce d’identité dans sa veste”, ce manteau dont il se souvient de la “couleur moutarde”, “mais elle est tombée sur un sac à main. J’ai trouvé une pièce d’identité et dans l’obscurité j’ai vu que le visage, jeune et jolie, pouvait correspondre.” Ce n’est que le lendemain qu’il réalise son erreur -  le sac à main appartenait à une autre personne - et va lui-même à l’institut médical identifier Chloé Boissinot. Près de six ans après, le poids de la culpabilité de l’homme qui s’exprime à la barre est encore palpable. 

Il poursuit encore, nomme "les sœurs jumelles Charlotte et Emilie Méaud”, espère qu’il prononce les noms de famille correctement,  “les soeurs Marion Petard-Lieffrig et juste à côté d'elle Anna". Continue : “Alva Berglund, Raphaël Hilz, Justine Moulin, Sébastien Proisy, Stella Verry …” Explique encore comme Asta Diakite a été tuée au volant de sa voiture : “La Clio s’est malheureusement engagée derrière la Seat qui a stoppé net et d’où sont descendus les trois auteurs”. Cette tuerie a duré “deux minutes et 31 secondes exactement”. “121 cartouches ont été tirées. Nous avons 36 orifices de balle sur une victime, 22 sur une autre, 14 sur une troisième. Je vous laisse vous-même qualifier les choses”, conclut-t-il péniblement.

“Derrière les images, il y a 5 personnes assassinées”

Une volonté de tuer manifeste”, c’est ainsi que le troisième enquêteur du jour qualifie lui l’attaque de La Bonne Bière, dont il est chargé de relater les constatations réalisées. À l’appui de son propos, il prévient qu’il va diffuser deux vidéos de l’attaque. Des vidéos “très violentes, choquantes” prévient-il. “Derrière ces images, il y a cinq personnes assassinées. Je suis désolé pour les familles, je m’excuse de les diffuser mais c’est important”. Le président prend à son tour des précautions pour les parties civiles, invite celles qui le souhaitent à sortir de la salle, s’assure que les psychologues du dispositif Paris aide aux victimes sont prêts à intervenir. 

Et les deux vidéos, sans son, sont projetées à l’audience. 35 secondes pour l’une. 56 secondes, soit l’intégralité de la scène d’attentat, pour l’autre. On y voit tout : les terroristes descendre de voiture, tirer en rafales. On distingue les flammes qui s’échappent de leurs kalachnikov. On voit les personnes assises en terrasse s’effondrer, une autre ramper vers l’intérieur du restaurant. On voit encore l’un des terroristes s’approcher et tirer sur une victime déjà au sol. Ces victimes, "Milko Pierre Jozic, Elise Dogan, Kheir Eddine Sahbi dont on a retrouvé les documents dans l'étui à violon près de lui, Lucie Dietrich où on a retrouvé sept passages de projectiles." détaille l’enquêteur. Et puis, la cinquième : _“_Un jeune homme qu'on ne peut pas identifier. Alors, on note un maximum de signes distinctifs, il avait un tatouage sur le torse”. Nicolas Degenhardt sera identifié le lendemain à l’institut médico-légal. 

À l’énoncé de ces noms, la voix de l’enquêteur se brise. Il a 25 ans d’expérience a-t-il indiqué à la cour. Mais c’est très ému qu’il raconte ces téléphones portables, dans les poches ou les sacs des victimes, qui sonnent dans le vide. “On avait tous envie de répondre mais on ne pouvait pas.