Au procès du terroriste Carlos, devant la cour d’assises de Paris, les victimes de l’attentat du Drugstore sont venues témoigner ce vendredi. Parfois pour la première fois.

Pilar Segui, partie civile au procès Carlos
Pilar Segui, partie civile au procès Carlos © Radio France / Corinne Audouin

Les victimes de l’attentat du Drugstore sont venues témoigner ce vendredi 24 mars. Pour certaines, c’était la première fois.

Elle s’appelle Pilar Segui. En 1974, elle avait 10 ans. Le jour de l’attentat du Drugstore Saint-Germain, elle était dans le quartier avec sa mère, sa sœur de 13 ans, son frère de huit ans, et un ami. Ils allaient voir le lycée où elle allait être scolarisée, le lendemain. C’est un dimanche après-midi, il fait beau, il y a foule. Tous les quatre ont vécu l’explosion de la grenade qui a fait deux morts et 34 blessés. Aucun membre de la famille n’a été blessé grièvement, mais tous ont gardé en mémoire cet événement traumatique, qui a marqué leur vie. 43 ans après, Pilar Segui est une femme de 52 ans, aux yeux souriants derrière ses lunettes. Elle est venue d’Espagne spécialement, pour témoigner à ce procès où elle est partie civile. Avec beaucoup d’émotion, elle raconte ce dimanche qui a changé sa vie à tout jamais.

"On a décidé d’entrer au Drugstore pour acheter des disques. Et quand il y a eu l’explosion, j’en garde un souvenir très personnel. Moi j’ai vu exploser une lampe, quelque chose au-dessus de ma tête. Et surtout je suis sortie de là… en volant ! Et je me suis retrouvée dehors. (NDLR Pilar a été portée à l’extérieur, extirpée d’un amas de blessés). J’étais seule, je regardais la porte du Drugstore, je voyais sortir des gens blessés, des mains qui tombaient, des jambes qui traînaient, et du sang, des cris, des klaxons… A ce moment-là, je me suis rendue compte que mon frère et ma sœur étaient là. Mon frère était plein de sang et de bouts de chair sur lui. Et ma sœur, elle criait comme moi, on avait besoin de retrouver Maman. Et on l’a vue sortir, avec la chaussure de ma sœur à la main. On s’est accrochée à elle, on l’a prise par les jambes… Et elle, elle criait, elle nous appelait. Elle ne se rendait pas compte qu’on était là ! Qu’on était accrochés à elle. Quand elle s’est rendue compte qu’on était là, elle nous a séparés et nous a observés un par un. Ma jupe longue à fleurs était dans un état lamentable. Elle l’a soulevée, mes jambes n’avaient rien."

"Je me souviens aussi que je regardais tout ce qui se passait. Le sang, les gens, les cris. Les odeurs… Et surtout l’alarme. Elle sonnait dans ma tête… D’ailleurs, chaque fois que j’entends un pétard, c’est comme si j’allais entendre l’alarme après. Même aujourd’hui. Ma mère, quand elle entend une porte qui se ferme, elle sursaute."

"Je pense que ma mère a su nous protéger, ne pas nous rappeler continuellement ce qui s’était passé. Pour moi, en ce moment, c’est très important. Je regarde ma mère, cette femme qui était là avec ses trois enfants, moi je suis maman de trois enfants aussi, et j’essaie d’imaginer ce qu’elle a vécu à ce moment-là. Et c’est pour elle que je suis là. Pour ma fille aussi de 28 ans, elle m’a dit : maman il faut que tu y ailles parque qu’il faut que tu fermes, il faut que tu le racontes. Les gens doivent le savoir."

"C’est resté pendant longtemps dans ma mémoire. J’ai toujours senti que ce dimanche, il y avait un avant et un après, et que je ne devais jamais l’oublier, jamais. Je passe mon temps à essayer d’aider les autres. Je suis thérapeute. Je pense que ça fait partie de moi, de mon expérience ; de pouvoir soutenir tous ceux qui souffrent. »

"Pour nous, ce retour, c’est comme si enfin, on nous avait récupérés, parce qu’on pensait qu’on était vraiment les éternels oubliés de cette histoire. J’avais besoin de le dire, de le raconter, d’être là. Surtout pour que les gens sachent. Il faut reconnaître que les victimes, on se transforme. On vit une vie complètement différente, on devient fragiles… Et forts, en même temps."

Le lendemain de l’attentat, Pilar est allée à l’école, et sa mère, au travail. Pas de cellule psychologique, pas de fonds de garantie à l’époque, rien de tout ça n’existait. Mais la douleur est restée, enfouie à l’intérieur. Alors ce procès, c’est enfin l’occasion de la déposer. Pilar n’a pas de haine, elle veut juste savoir. Elle sera là pour entendre le verdict de la justice, mardi prochain.

Pour écouter Pilar Segui

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