C’est un cas "inédit au monde", "inconnu des annales judiciaires" : un déni de grossesse suivi d’un déni d’enfant. Ce double déni signifie-t-il que la mère de Séréna doit être déclarée pénalement irresponsable ? Cette question a été débattue hier aux assises de la Corrèze.

Le procès de la mère de Séréna "le bébé du coffre", présidé par Gilles Fonrouge s'est ouvert à Tulle le 12 novembre 2018.
Le procès de la mère de Séréna "le bébé du coffre", présidé par Gilles Fonrouge s'est ouvert à Tulle le 12 novembre 2018. © Radio France / Jean-Philippe Deniau

A l’audience, les experts s’accordent sur la question du déni de grossesse de la mère de Séréna, les principales caractéristiques étant établies, en particulier l’absence de signes apparents et un accouchement soudain. Ils s’accordent également sur la notion de déni d’enfant, notion plus étrange puisqu’il n’existe aucun cas similaire sur une durée aussi longue. Pour le psychiatre Jacques Bertrand appelé à la barre, le déni de Rosa Maria Da Cruz est même un déni absolu, c’est "une évidence, mais ça reste un comportement, pas une pathologie. Elle a eu l'inconscience de son état". Le spécialiste précise qu’un enfant "n’existe que s'il est reconnu par des tiers. Et Séréna n'a accédé au statut d'enfant qu'au moment de l'ouverture du coffre" de la voiture dans lequel elle a été découverte le 25 octobre 2013, à l’âge de 23 mois. Pendant tout ce temps, le déni d’enfant a été caractérisé par "une chosification de Séréna" et son maintien dans un état de négligence maternelle. 

Elle continue de dire qu'il lui manque quelque chose

Dans le prétoire, le psychiatre va réaliser devant les jurés l’expérience qu’il a soumise à Rosa Maria Da Cruz au cours de son expertise en septembre 2014. Il dispose trois chaises de façon neutre, l’une représentant Séréna, l’autre le garagiste qui a découvert l’enfant, la troisième chaise représentant la mère. Et il lui demande de les disposer à sa guise. Rosa Maria Da Cruz les place en file indienne : le garagiste devant, elle au milieu, Séréna derrière. Ainsi la mère positionne sa fille dans le dos, c’est-à-dire dans le passé, et le garagiste devant, tourné vers l’avenir. Le psychiatre va ensuite lui demander si elle veut changer la configuration, Rosa Maria Da Cruz va alors tourner sa chaise pour se retrouver face à sa fille, mais elle la laissera orientée vers le passé. Quatre ans ont passé, mais aujourd’hui encore, l’expert est convaincu que la "déchosification de Séréna n'est toujours pas acquise, puisqu’elle continue de dire aujourd’hui qu'il lui manque 'quelque chose, et non quelqu’un'". 

Elle intègre sa place comme un liquide dans un récipient

L’usage du mot « chose » ne relève-t-il pas de la manipulation de l’accusée, en s’appropriant la littérature existant sur la question du déni de grossesse pour ainsi adapter son discours ? A la question de l’avocat général, l’expert estime qu’elle "en est intellectuellement capable, mais pas affectivement", que son intellect n’est pas en phase avec son affect, que c’est profondément hétérogène, "comme une guitare désaccordée. Ce n'est pas quelqu'un de manipulateur, ni pervers, absolument pas. Elle ne le fait pas exprès. Son but n'est pas de nuire à Séréna. Mais elle peut dire ce qu'il convient qu'il soit dit. On la met dans une place et elle intègre sa place, comme un liquide dans un récipient". Une avocate résumera ainsi le profil de l’accusée : "elle n'est pas folle, elle sait que c'est un enfant, mais affectivement, elle s'en fiche". "Ce n'est pas technique mais c'est ça" sourit le psychiatre. 

Le déni n'est pas une maladie mentale

Plus pessimiste, l’expert ne pense pas que son procès permettra à Rosa Maria Da Cruz d’avancer dans sa réflexion. Pour l’instant, "elle n'a rien à expliquer parce qu'elle ne sait pas le faire". Il ajoute même que ce n’est pas nécessaire qu’elle entre contact avec sa fille, "il faut d’abord qu'elle lui trouve une place dans son esprit, mais la voir, ça ne servirait à rien." Quant à la portée d’une sanction pénale, le psychiatre estime qu’une déclaration de culpabilité, serait "une nécessité, une reconnaissance qu'il s'est passé quelque chose qui n'aurait pas dû se passer. Une absence de sanction reviendrait à laisser les choses dans le symbolique." En tout cas, "elle n'a ni psychoses, ni névroses. Le déni de grossesse est un comportement atypique, mais ce n'est pas une maladie mentale, il n'y a donc aucune raison psychiatrique d'abolir son discernement" et de la déclarer pénalement irresponsable. 

La prison serait une réponse moyenâgeuse

Et c’est sur ce point que les expertises divergent. Le professeur Michel-Henry Delcroix témoigne à son tour en prévenant qu'il souhaite "faire évoluer le déni de grossesse sur un plan sociétal et judiciaire. Je connais le déni depuis 40 ans, j'ai traité 25 cas" précise-t-il. Dans ses conclusions, le gynécologue obstétricien s'interroge : "Comment peut-on sanctionner quelqu'un qui est déjà victime ? Le déni de grossesse, ça vous tombe dessus ! La prison serait une réponse moyenâgeuse à ce problème". Pour le Pr Delcroix, le déni de grossesse est "un trouble de la gestation psychique, une oscillation permanente entre la réalité psychique et l'absence ou la mauvaise interprétation de la réalité. Ce n'est pas une fantaisie de la femme, ou une fantaisie médicale. C'est un comportement apparemment aberrant, mais une femme ne peut pas en être responsable parce que ce n'est pas une dissimulation, sinon celle de la conscience de sa grossesse. D'ailleurs, si elle avait accouché en allant faire ses courses, il n'y aurait pas eu d'affaire Séréna". 

Ne vous servez pas de votre expertise pour faire une tribune

Mais la parole du gynécologue militant est très vite mise en doute par l'avocat général qui reproche à l'expert de ne pas avoir eu recours aux savoirs d'un psychiatre pour réaliser sa mission dans laquelle il développe pourtant des théories qui ne sont pas de sa spécialité. Olivier Kern lui reproche également d'avoir plaqué des "concepts généraux" sur le cas particulier de Rosa Maria Da Cruz et d’avoir adapté ses conclusions à ses convictions. "Je comprends votre combat, je ne fais pas un déni du déni, mais ne vous servez pas de votre expertise pour faire une tribune !" gronde le magistrat.

Aujourd’hui, les six jurés et les trois magistrats de la cour d’assises de la Corrèze seront donc réunis pour délibérer sur un verdict qui devra dire si le comportement de Rosa Maria Da Cruz relève du déni et si ce déni doit entraîner une déclaration d’irresponsabilité pénale. Dans ce cas, l'accusée serait acquittée. Dans le cas contraire, la cour d’assises devrait déterminer quelle peine infliger à cette mère qui risque au maximum 20 années de réclusion criminelle. 

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