Neuf prévenus sont jugés depuis ce lundi à Paris, après les dégradations commises sur l'Arc de Triomphe le 1er décembre 2018. Loin d'être les principaux instigateurs, les premiers interrogés nient avoir voulu abîmer le monument.

Acte III des manifestations des gilets jaunes, ici à Paris. Sur l'Arc de Triomphe, tag : "Les gilets jaunes triompheront", 1er décembre 2018.
Acte III des manifestations des gilets jaunes, ici à Paris. Sur l'Arc de Triomphe, tag : "Les gilets jaunes triompheront", 1er décembre 2018. © Radio France / Tommy Cattaneo

" 412 interpellations, dont 378 gardes à vue, 120 vitrines brisées, 40 dégradations de mobilier urbain, 58 véhicules incendiés, une dizaine de commerces pillés,... " Dès le début de l'audience, la présidente ramène la salle à l'ambiance du 1er décembre 2018, jour dit de l'"Acte 3 des Gilets jaunes". Jour, surtout, au cours duquel l'Arc de Triomphe a été fortement dégradé, donnant lieu à des images qui ont fait le tour du monde. Un jour de chaos. 

Après cette description apocalyptique, il semble presque incongru de voir et entendre les prévenus convoqués depuis ce lundi 22 mars devant la 15e chambre du tribunal correctionnel de Paris, tant ce qui leur est reproché semble éloigné des principales dégradations : la majorité doit répondre de l'intrusion dans le monument, certains de vol. La présidente prévient, d'ailleurs : "Les juges d'instruction ont écrit, 'Les instigateurs, voire les principaux auteurs des faits, n'ont pu être identifiés'. Donc c'est dit". Sur les dix convoqués à l'origine (huit hommes et deux femmes), sept sont présents au premier jour du procès (l'un d'eux sera jugé plus tard, faute d'avoir reçu sa convocation en bonne et due forme). Tous des hommes, de 20 à 42 ans, qui se tiennent côte à côte, debout face à leur juge, pendant deux bonnes heures, faute de strapontin (il a fallu changer de salle, trop petite pour l'afflux de journalistes), avant que la présidente les invite à s'assoir après que le mot de "torture" a été prononcé dans la salle.

"C'était l'anarchie totale"

Au cours de ces six premières heures d'audience, il a beaucoup été question de l'ambiance de ce jour-là, photos à l'appui : l'intérieur de l'Arc de Triomphe dévasté, les statues cassées, le verre pilé au sol. Les inscriptions de chaque pilier sont projetées sur le grand écran : "Abba les flics, l'Etat et les facho" (sic), "Renverse la bourgeoisie", ou "des inscriptions pas très polies sur le président de la République", comme le résume la présidente. "Bien entendu, pour chacun d'entre-vous, on ramènera les choses à leur juste proportion. Vous n'êtes ni individuellement, ni collectivement responsable de l'intégralité de ce que l'on vient de voir", ajoute-t-elle en direction des prévenus. Ils étaient quatre, ce lundi, à être entendus, l'un après l'autre.

Le premier, 29 ans, explique s'être rendu place de l'Étoile parce que "c'était le lieu où il fallait être pour manifester pacifiquement". En arrivant, "c'était l'anarchie totale, raconte-t-il. Il n'y avait rien d'organisé, il y avait des groupes qui dégradaient, la police qui encerclait. Une fois que l'on y était, il n'y avait plus la possibilité de ressortir". Le jeune homme assure avoir cherché à protéger la flamme du Soldat inconnu, qui se trouve sous l'Arc de Triomphe : "On savait ce que ça représentait, on essayait de repousser ceux qui voulaient la dégrader, ça s'est fait instinctivement". Il dit être entré dans le monument "par instinct de survie" face aux jets de gaz lacrymogènes, et ne pas avoir perçu l'interdiction d'y accéder, "vu le nombre de personnes qu'il y avait dedans". Interpellé peu de temps après, le prévenu, dont le casier judiciaire est vierge, doit aussi s'expliquer sur le fait qu'il a, dans un premier temps, fourni une fausse identité aux policiers.  

Quatre cartes postales

Après lui, vient le tour d'un homme de 24 ans, qui dit être allé sur place par "sympathie pour les Gilets jaunes" et pour prendre des photos avec son téléphone portable, " simplement pour montrer ce qu'il se passait". Lui aussi affirme être rentré pour se protéger, "jusqu'au niveau de la boutique, puis sur le toit, par curiosité, pour prendre des photos depuis en haut ". Au-delà de l'intrusion, la justice lui reproche un vol. Celui... de quatre cartes postales, ramassées dans la boutique. "Deux de l'Arc de Triomphe, deux de la Tour Eiffel", détaille la présidente. "Vous ne pouvez pas dire que vous n'aviez pas le sentiment d'une transgression (…) ? Ce n'est jamais prémédité, mais au moment de le faire, est-ce qu'il n'y a pas cette petite excitation ?" demande-t-elle au prévenu, qui tranche net : "Pour des cartes postales... non". Il explique regretter son geste, avoir reposé deux livres. "Alors que vous alliez vous faire interpeller", rétorque la juge. Interdit de territoire parisien après les faits, le jeune homme, qui veut travailler dans le cinéma, a dû renoncer à une partie de ses études et à des castings ou projets de tournage. Il est, depuis, retourné vivre chez lui, en Bretagne.  

Patiemment, longuement, la présidente cherche, chez chacun, une explication à leur présence dans le monument, quitte à reposer sans cesse les mêmes questions, comme avec ce prévenu, dont on peine à entendre les réponses, tant il les murmures, et qui dit être entré "par curiosité". Il finit par admettre avoir donné des coups contre une porte à l'aide d'un extincteur. Ce qu'il aurait du mal à nier : une caméra de télévision a enregistré la scène. "Vous pouvez nous expliquer ? Vous dites que vous n'étiez pas là pour ça". "C'était l'hystérie totale à l'intérieur, comme si c'était la fin du monde, j'étais entraîné par le mouvement de foule". Puis admet : "J'ai réfléchi après avoir agi", avant de lâcher "Je ne soutiens pas les Gilets jaunes". Quant au dernier prévenu à comparaître en ce premier jour, il affirmera : "Je ne savais même pas que c'était l'entrée de l'Arc de Triomphe."

Si tous disent avoir été happés par le mouvement général, l'ambiance de ce jour, le "feu de l'action" dit l'un, l'explication semble peu convaincre la présidente : "Le jour où le feu de l'action comparaîtra devant le tribunal, on aura beaucoup de choses à lui reprocher. Il a le dos large". L'audience doit se terminer vendredi.