Le procès dit "de la Bac Nord" s'est ouvert ce lundi 12 avril à Marseille. Lorsqu'elle éclate, en 2012, l'affaire fait scandale. Entre l'absence de l'unique partie civile et des charges abandonnées en route, les avocats de la défense espèrent montrer que l'on est loin de la bande de "ripoux" présentée à l'époque.

Le palais de justice de Marseille, où s'est ouvert ce lundi le procès de la Bac Nord
Le palais de justice de Marseille, où s'est ouvert ce lundi le procès de la Bac Nord © Radio France / Ariane Griessel

Il est l'homme qui porte les accusations les plus lourdes. Karim M, seule partie civile du procès dit "de la Bac Nord", qui s'est ouvert ce lundi 12 avril à Marseille, a porté plainte contre les policiers pour le vol de 9.000 euros en petites coupures, sur les 36.000 qu'il avait sur lui au moment où les fonctionnaires l'ont interpellé, en août 2012. Des allégations graves. Mais Karim M. est aussi le grand absent de cette audience. Il ne s'est pas déplacé, et n'a pas, non plus, envoyé d'avocat pour le représenter. Tout juste a-t-il écrit une lettre au tribunal, dans laquelle il rappelle que cet argent liquide était, selon ses dires, destiné à acheter une voiture. Avant d'ajouter, dans ce courrier lu à l'audience par la présidente : "J'entends déjà les policiers s'indigner qu'un repris de justice se pose en victime". Car Karim M. a été incarcéré par le passé pour trafic de stupéfiants.

En apparence, ce sont surtout les avocats de la défense qui s'indignent, en ce début de procès, de l'absence de cet unique plaignant : "Pour la manifestation de la vérité, il faut que cette partie civil soit entendue !" s'agace l'un d'eux. Un confrère ironise : "Vous connaissez des vols sans victimes ? Cette infraction n'a jamais existé, La montagne va accoucher d'une souris". Au fond, on sent bien que cette absence est une aubaine pour qui voudrait fragiliser encore un peu plus une accusation qui a déjà pâli depuis que les faits ont éclaté en 2012. À l'époque, le procureur avait parlé de "gangrène", évoqué un "système organisé" de vol, racket, et trafic de drogue.   

Amour du métier et solidarité

Sur le papier, l'affaire semble explosive : du cannabis, de l'argent liquide et des bijoux sont retrouvés cachés jusque dans les faux-plafonds et les armoires des vestiaires de la brigade anti-criminalité, des dealers affirment s'être fait voler de la marchandise et des sommes d'argent par les fonctionnaires, tandis que des collègues disent avoir assisté à des manœuvres douteuses. Dans le huis-clos de leurs voitures, dont ils ne savent pas qu'elles sont sur écoute, les policiers tiennent des propos ambigus. Au sujet du sac d'un dealer, par exemple : "J'ouvre la sacoche, il y avait plus de 2.500 euros, j'ai régalé cinq collègues", lance l'un des fonctionnaires. Une autre fois, à un homme qu'ils soupçonnent d'avoir volé des bijoux : "Allez, file nous deux barrettes, et on te laisse tranquille". En octobre 2012, Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur, annonce la dissolution de la Bac Nord.

Depuis, les charges les plus lourdes – vol en bande organisé et violences volontaires – ont été abandonnées. Ou, comme le résume Alain Lhote avocat de la défense, "la gangrène est devenu rhume des foins". Ce n'est donc pas devant une cour d'assises, mais face à un tribunal correctionnel, que comparaissent depuis ce lundi matin seize des dix-huit prévenus. L'un vient de perdre sa mère, l'autre attend les résultats d'un test Covid, d'où leur absence. Les autres occupent les deux premiers rangs de la salle d'audience, carrures athlétiques pour la plupart, donnant tout son sens à l'expression "faire bloc". Une solidarité que plusieurs prévenus mettent en avant lors de l'examen des personnalités, au cours duquel beaucoup disent aimer "le travail d'équipe" inhérent aux groupes des brigades anti-criminalité. Et qui transpire jusque dans les suspensions d'audience, lorsque certains se tombent dans les bras. 

Paperasse et mauvaises interprétations

Tous disent avoir "choisi" ce métier. "J'étais tout le temps policier, même en dehors de mon travail", explique l'un d'eux, révoqué depuis, et reconverti dans un service de vidéosurveillance d'une police municipale. Un autre décrit "le sourire d'une victime qui récupère son bien" après un vol à l'arraché. Un troisième parle d'un travail "gratifiant", du fait "de ne pas être dans un bureau". Plusieurs d'entre eux ont expliqué pendant l'enquête avoir gardé des stupéfiants pour rémunérer des indicateurs, de façon officieuse. Ou encore avoir négligé les procédures pour ne pas perdre de temps avec la paperasse. Quant aux propos entendus dans les véhicules, il s'agirait, selon eux, de blagues ou de mauvaises interprétations.

Alors, "ce mot de gangrène, je l'ai très mal pris", affirme l'un de ces hommes, qui, comme six de ses co-prévenus, a fait de la détention provisoire dans cette affaire. "En presque trois mois d'incarcération, j'ai vu une seule fois le soleil", raconte-t-il à la barre, expliquant ne plus avoir eu le courage d'aller en promenade. "La presse nous a salis, on a été jugés avant le procès", regrette un autre, tandis que son collègue affirme avoir "tout perdu" et mis "dix ans à reconstruire". Façon de sous-entendre qu'une lourde peine, à ce stade, serait un second coup de massue. 

En dix ans, chacun des dix-huit fonctionnaires a subi des sanctions disciplinaires, allant du blâme à la révocation pour trois d'entre eux. Outre celui reconverti dans la vidéosurveillance, l'un est devenu infirmier en centre pénitentiaire, un autre autoentrepreneur dans la formation. 

Le procès doit durer jusqu'au 22 avril.

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