Au procès de Mehdi Nemmouche, devant la cour d’assises de Bruxelles, les journalistes français Didier François et Nicolas Hénin ont reconnu formellement leur geôlier en Syrie, entre juillet et décembre 2013.

Nicolas Hénin et Didier François ont reconnu en Mehdi Nemmouche leur tortionnaire en Syrie
Nicolas Hénin et Didier François ont reconnu en Mehdi Nemmouche leur tortionnaire en Syrie © AFP / Benoît PEYRUCQ

"Je n’ai absolument aucun doute sur le fait que Mehdi Nemmouche, ici présent, était mon geôlier et mon tortionnaire, en Syrie, sous le nom d’Abou Omar" dit Nicolas Henin, 43 ans, costume-cravate, crâne dégarni. Les deux journalistes sont assis à une table, face à la cour. C’est la première fois qu’ils sont confrontés à Mehdi Nemmouche. Didier François, 58 ans, cheveux gris, renchérit. "Il n’y a aucune place pour le doute". Plus qu’à son visage, il a reconnu ‘Abou Omar’ sur les vidéos et bandes sons trouvés dans l’ordinateur de Mehdi Nemmouche, "par les termes qu’il emploie, se façon de s’exprimer, de bouger. C’est un conteur, il a un style qu’on reconnaît. Car malheureusement" rigole-t-il, "on a eu des discussions avec lui pendant des heures"… 

"Un jour, on vous apporte un verre de thé, le lendemain, on vous donne une raclée".

Didier François et Nicolas Hénin ont passé six mois au contact d’Abou Omar, pendant leurs 10 mois de détention en Syrie. D’abord dans l’ancien hôpital ophtalmologique d’Alep, devenu centre de torture et de détention, puis dans une menuiserie abandonnée. C’était entre juillet et décembre 2013. Tous les soirs, racontent-ils, ils se concertaient, avec les autres otages (Edouard Elias et Pierre Torrès, également convoqués par la cour d’assises, ne sont pas venus témoigner) pour garder en mémoire un maximum de choses. Les dates, les détails physiques, les voix, parfois une "kounya" (le nom de guerre des djihadistes). Les yeux bandés la plupart du temps, ils soulevaient parfois leur bandeau, pour observer leurs geôliers. Aussitôt sorti, Nicolas Hénin a tout recopié, "pour ne pas que ma mémoire me trahisse".

La présidente de la cour d’assises rappelle que l’instruction sur l’enlèvement des journalistes est toujours en cours en France, que Mehdi Nemmouche est présumé innocent. Ici, il est jugé pour l’attentat du musée juif, qui a fait 4 morts en mai 2014. Ceci posé, les ex otages parlent donc de l’"Abou Omar" qu’ils ont connu.

Au-delà des coups, Didier François parle de torture psychologique. "Vous êtes soumis à leur volonté. C’est complètement cyclothymique. Un jour, on vous apporte un verre de thé, le lendemain, on vous donne une raclée. Les coups, c’est pas tous les jours, mais on sait jamais quand ça va arriver". Les "tours de toilette" sont des moments particulièrement propices aux violences, raconte Nicolas Hénin. Trois fois par jour, en file indienne, les yeux bandés, les otages sont conduits aux toilettes, le long d’un couloir d’une trentaine de mètres. "Le soir, c’était les djihadistes européens, et c’étaient les plus violents", se souvient Nicolas Hénin ; les coups pleuvent, qu’ils ne peuvent parer, Abou Omar aime particulièrement les frapper, dans la tête, dans les côtes. 

"Nos nuits étaient meublées des bruits des coups, des tortures, des hurlements".

Le pire, comprend-on, c’était aussi ce qu’ils ne voyaient pas. Nicolas Hénin est ému, ses mains tremblent. "Nos nuits étaient meublées des bruits des coups, des tortures, des hurlements des prisonniers syriens qu’on balançait contre notre porte." Leur cellule est en face de la salle de torture. Il se souvient du "patron" de la prison, qui venait, parfois, avec son fils de cinq ans : "cet enfant est entré dans la salle de torture, on a entendu des coups, et l’enfant criait ‘Allah Akbar’, et riait." 

Un jour d’interrogatoire dans cette salle, Nicolas Hénin est violemment frappé au visage par Abou Omar. Son nez saigne, on lui enlève le keffieh qui bande ses yeux, pour arrêter l’hémorragie. Il décrit une salle de 6 mètres sur 10. "À terre, des chaînes, des tuyaux, des fouets, des barres de fer, des pneus, un crochet au plafond." Les détenus syriens y sont suspendus, frappés pendant des heures, certains sont tués. Didier François se souvient qu’Abou Omar, un matin, pour aller aux toilettes, lui a fait enjamber le corps d’un homme égorgé. 

"Il est rempli de haine."

Mais le portrait de leur geôlier est plus complexe que celui d’une "simple" brute. "J’emploierai trois mots pour le décrire" dit Nicolas Hénin : "sadique, ludique, et narcissique". "Il est rempli de haine. Pour les juifs, pour les Chiites, il nous racontait comment il allait piller les villages, tuer les hommes, violer les femmes." Il marque une pause. "J’ai mémorisé sa phrase. Il disait ‘c’est un tel plaisir de couper la tête d’un bébé’." La salle est pétrifiée.

Dans le box, Mehdi Nemmouche, qui arbore le même polo jaune qu’au premier jour du procès, écoute, sans émotion apparente. À l’entrée dans la salle des deux témoins, les trois hommes ont échangé des regards, se sont brièvement souri. 

Avec les journalistes, une forme d’intimité finit par s’installer, entre les coups et les menaces. Abou Omar est fan de "Faites entrer l’accusé", fredonne le générique, relève son col, comme Christophe Hondelatte à la fin de l’émission, se souvient Didier François. Il fait des blagues "niveau Carambar", chante du Trénet, du Aznavour, du Chantal Goya... Il s’amuse aussi à simuler une exécution au sabre, raconte Hénin, "à nous mettre à genoux", en hurlant des menaces de décapitation. "Et puis il riait, et il s’en allait"

"En fait, il était ravi de nous avoir" explique Nicolas Hénin. "Dans son aventure syrienne, il y avait des témoins qui allaient pouvoir raconter, donner de l’épaisseur au personnage". Abou Omar imagine son futur procès d’assises, espère faire l’objet d’un épisode de son émission préférée. "Il se projetait dans un parcours criminel, en se disant que peut-être, des jeunes auraient envie de l’imiter, de marcher sur ses pas : il voulait être un modèle".

Les ex otages soulignent la "lâcheté" de Mehdi Nemmouche

On y est : devant la cour d’assises, les journalistes racontent. La mise en abîme est totale. Mais pas question de brosser un portrait héroïque de leur geôlier. Les ex otages soulignent la "lâcheté" d’un homme qui les frappait surtout quand ils avaient les yeux bandés. "Cette lâcheté, dit Nicolas Hénin, m’avait marqué à l’époque, et me marque toujours. C’est lâche de tirer par surprise, sur des gens désarmés, dans un musée". Lâche, aussi, le silence de Mehdi Nemmouche depuis le début du procès. "Au moins, là bas, il assumait" ironise Didier François.

Alors les deux hommes se sont donnés une mission, en témoignant à ce procès qui n’est pas le leur : raconter Abou Omar, relier ses propos de l’époque aux faits qui sont reprochés à Mehdi Nemmouche. "Mohammed Merah était son idole" raconte Didier François, il disait que c’était "le plus grand homme que la France ait produit", et que lui aussi il rêvait "d’attraper une petite juive de 4 ans par les couettes" et de "la fumer". "Cette violence qui sortait quand il parlait de Merah, ça le débordait. C’est un garçon assez entier, que ce soit pour frapper ou pour parler, ça déborde".

Dans le box, Mehdi Nemmouche ne peut réprimer un sourire

Ils aimeraient bien, on le sent, faire sortir l’accusé de son mutisme. Montrer un peu à la cour, aux jurés, l’autre Nemmouche. C’est finalement une anecdote qui va le faire sortir de sa réserve. Didier François raconte : "Abou Omar m’appelait, en chantant, ‘mon petit Didier’…" Dans le box, Mehdi Nemmouche ne peut réprimer un sourire. Nicolas Hénin, qui ne le lâche pas des yeux, s'exclame : "il sourit, il s’en souvient !".

L’accusé se reprend aussitôt. Interrogé par la présidente, Mehdi Nemmouche refuse de dire s’il connaît les journalistes : "Je n’ai toujours aucune réponse à formuler à ce stade du procès" répond-il d’une voix égale. 

Le long récit des journalistes se termine par d questions sur l’organisation en place en Syrie, fin 2013. "Quelle était la place exacte de Abou Omar dans la hiérarchie de l’Etat islamique ?" demande la présidente. Selon Nicolas Hénin, il était le cogneur, bras armé de "Abou Mohammed", qui semblait diriger l’équipe. "Ils faisaient tous partie d’une structure. À quel titre, je ne sais pas", dit Didier François. Parmi leurs geôliers, figurait notamment Najim Lachraoui, artificier des attentats du 13 novembre, et kamikaze de l’aéroport de Zaventem à Bruxelles. "Il y avait une direction des opérations extérieures de l’Etat islamique", explique Didier François. "À leur sortie, tous les gens qui étaient autour de nous, l’ensemble de nos geôliers, se sont retrouvés dans l’organisation des attentats de Paris et Bruxelles. Sauf Mehdi Nemmouche, qui est parti avant"

Fin décembre 2013, Mehdi Nemmouche quitte la Syrie, voyage trois mois en Asie, avant d’arriver à Francfort en mars 2014. Deux mois avant l’attaque du musée juif de Bruxelles.  

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