Jour 20 au procès des attentats de janvier 2015 - La cour d'assises spécialement composée continue à entendre des enquêteurs qui ont décortiqué les fadettes des terroristes, mettant en relief leurs liens avec des suspects, qui pour plusieurs sont aujourd'hui dans le box des accusés.

Deux enquêteurs à la barre, en ce 20ème jour du procès des attentats de janvier 2015.
Deux enquêteurs à la barre, en ce 20ème jour du procès des attentats de janvier 2015. © Radio France / Matthieu Boucheron

Ce mardi, au vingtième jour du procès, l'audience s'est d’abord ouverte avec fracas. Plusieurs avocats de victimes de l'Hyper Cacher, qui avaient déserté le procès hier pour célébrer la fête religieuse Yom Kippour, ont appris qu'en leur absence, l'avocate du principal accusé, Me Coutant-Peyre, avait demandé qu'ils ne reviennent pas sans avoir "fait un test Covid". La célèbre avocate s'était crue spirituelle en faisant un parallèle avec le fameux rassemblement évangéliste, prétendument à l'origine de l'épidémie de coronavirus l'an dernier. "Je vous avoue franchement : je n’ai pas fait le test. Et je n’accepterai pas que l’on stigmatise la communauté juive à cette audience", tonne Me Axel Metzker. Un autre avocat de parties civiles enchaîne : "Beaucoup sont tombés de l'armoire, est-ce qu'il est possible d'avoir ces propos devant une cour d'assises ?" Il parle d'une "ignominie" de la part de sa consœur, qu'il hésite presque à appeler encore consœur. "Les choses ne peuvent pas se passer comme ça, monsieur le président !", s'exclame-t-il. 

Le président, Régis de Jorna, qui n'a pas relevé l'incident hier, rappelle aujourd'hui de son fauteuil le principe fondamental de la "libre expression d'un avocat, mais l'avocat doit savoir respecter dignité, honneur, délicatesse". Un avocat de parties civiles attaque Me Christian Saint-Palais, en tant que président de l'association des avocats pénalistes. Me Saint-Palais, actuellement sur les bancs de la défense, est indigné par "cette accusation d'antisémitisme" particulièrement "vexatoire". Les robes noires se rassoient. Et le président appelle la première enquêtrice jour. On entend sa voix sans la voir, derrière le voile blanc d'un grand écran.

Elie Korchia, avocat de plusieurs victimes de l'Hyper Cacher.
Elie Korchia, avocat de plusieurs victimes de l'Hyper Cacher. © Radio France / Matthieu Boucheron

L'enquêtrice nous replonge, comme hier, dans les méandres de la téléphonie autour des trois terroristes, Saïd et Chérif Kouachi, et Amedy Coulibaly, et des quatorze accusés jugés à ce procès. 37 millions de données téléphoniques ont été analysées dans ce dossier. Une montagne de fadettes donc. Un travail de fourmi pour relier par le fil des téléphones, les terroristes à des complices présumés. 

Dans le box des accusés, quatre sont ici car ils ont échangé des SMS ou des appels avec Amedy Coulibaly, qui avait dix-sept téléphones et beaucoup d'amis. Des amis d'enfance, dans la cité de l'Essonne où il a grandi à La Grande Borne, ou des "potes de placard", comme disent des avocats d'accusés, traduisez des amis rencontrés en prison. C'est à la prison de Villepinte qu'Amedy Coulibaly a rencontré plusieurs des accusés de ce procès, entre 2010 et 2014. Ils étaient ensemble affectés à la buanderie de la maison d'arrêt.

500 SMS entre l'accusé Mickaël Pastor Alwatik et le terroriste Amedy Coulibaly 

Dans la bande de la buanderie, baptisée "la secte de la buanderie", Mickaël Pastor Alwatik, 35 ans. Il est l'accusé qui a été souffrant, un matin de la semaine dernière, provoquant une brève interruption d'audience, le temps d'un test Covid éclair qui s'est révélé négatif. Dans un coin de son box, Mickaël Pastor Alwatik écoute l'enquêtrice énumérer les échanges téléphoniques qu'on lui attribue avec Amedy Coulibaly. 500 échanges, entre septembre 2014 et janvier 2015. Et des téléphones qui bornent aux mêmes relais, aux mêmes heures, particulièrement dans les jours qui précèdent les attentats. 

Le 3 janvier 2015, de retour de Belgique, Amedy Coulibaly serait passé sous les fenêtres de Mickaël Pastor Alwatik. Ils auraient échangé neuf SMS. Le lendemain, Mickaël Pastor Alwatik aurait essayé d'appeler Amedy Coulibaly "à propos d'une Clio", dit la policière cachée. Une Clio prêtée, au volant de laquelle Pastor Alwatik a bien été flashé dans l'après-midi, pour se rendre à un rendez-vous chez un sophrologue. Après la séance de 'sophro', cette Clio s'est volatilisée et les avocats de Mickaël Pastor Alwatik jurent qu'ils ne savent pas où. Leur client affirme ne pas en savoir plus. 

Le 5 janvier 2015, Mickaël Pastor Alwatik et Coulibaly ont roulé ensemble dans un autre véhicule, une Seat. Un long trajet, à sillonner la région parisienne, entre 16 heures et 21 heures 30, à en croire la téléphonie. Ce trajet a été reconnu par l'accusé, mais la version qu'il en livre a pu étonner les enquêteurs, avoue un autre policier appelé à la barre, un enquêteur de la Brigade Criminelle. C'est la Crim qui a entendu Pastor Alwatik en garde à vue, pendant quatre jours à partir du 16 janvier 2015. La Crim qui lui a demandé de raconter ce petit circuit en voiture avec Amedy Coulibaly. En garde à vue, Pastor Alwatik avait affirmé qu'ils avaient roulé "sans but réel". Étaient ensuite passés chez la sœur de Mickaël Pastor Alwatik, de confession juive. Ce que Mickaël Pastor Alwatik a d'emblée précisé aux policiers ; pas un alibi pour mieux se défendre, a-t-il répété plusieurs fois au cours de ce procès. Ce lundi 5 janvier 2015, dans l'après-midi, Coulibaly et lui s'arrêtent donc chez la sœur de Mickaël Pastor Alwatik, qui dit qu'il y récupère des affaires laissées chez elle pendant qu'il était en prison. 

"Cinq à six sacs de sport, avec deux armes"

Puis, ils repartent. S'arrêtent dans une galerie commerciale. Pastor Alwatik achète alors des bouchons d'évier. Et c'est en ouvrant le coffre de la Seat, pour y déposer les bouchons, que Pastor Alwatik aurait vu "cinq à six sacs de sport, avec deux armes", selon ses déclarations aux policiers. Il aurait touché les armes, puis refermé le sac, sans rien dire alors à Coulibaly, à l'en croire. Explication qu'il donne pour justifier son ADN retrouvé sur deux des armes de poing de l'arsenal d'Amedy Coulibaly, l'arsenal resté dans une grosse valise, dans la planque qu'il avait louée sur Abritel avant de commettre ses attentats à Montrouge et à l'Hyper Cacher en janvier 2015. L'ADN de Pastor Alwatik a aussi été retrouvé à l'intérieur d'un gant d'Amedy Coulibaly.

Mickaël Pastor Alwatik ne comprend pas comment son ADN a ainsi pu atterrir à l'intérieur du gant. Il assure qu'après avoir vu les armes, il aurait pris ses distances avec son ami Coulibaly. Ainsi, le 6 janvier 2015 au soir, quand Amedy Coulibaly est venu toquer à sa porte à son domicile d'Épinay-sur-Seine, Mickaël Pastor Alwatik n'aurait pas répondu, affirmant qu'après ce qu'il avait vu la veille - les armes dans le coffre -, il voulait cesser toute relation avec Amedy Coulibaly. C'est en tout cas ce qu'il a dit aux policiers en garde à vue. 

Mais à la barre, l'enquêteur affiche ses doutes. Semble penser que Pastor Alwatik avait des choses à cacher. Lui qui a par exemple effacé toutes les données de son téléphone avant la perquisition. Lui qui dans la liste de ses contacts restants, à la lettre A pour Amo, dit aux policiers que c'était un garagiste de Montmorency. En réalité, "c'était le numéro d'Amar Ramdani, qui était tout sauf garagiste à Montmorency !" s'exclame l'enquêteur. Ramdani, que Pastor Alwatik connaissait bien. Puisqu'il avait échangé avec lui jusqu'à 600 SMS en 2014, année où Ramdani avait même été invité à son mariage très intime, mariage religieux avec une épouse recommandée par le couple Coulibaly-Boumeddiene, qui n'a en fait duré que quelques mois ; l'épouse aurait été "trop religieuse" pour Mickaël Pastor Alwatik, dit l'enquêteur à la barre.

Rendez-vous sur un parking au soir de l'attentat de l'Hyper Cacher

Amar Ramdani est aujourd'hui assis dans le même box que Mickaël Pastor Alwatik. Entre eux, parmi les co-accusés, Saïd Makhlouf, lointain cousin de Ramdani. Son ADN a été retrouvé sur la lanière d'un taser d'Amedy Coulibaly. Makhlouf et Ramdani, selon la téléphonie, se sont donné rendez-vous sur le parking d'une zone industrielle, au soir de la prise d'otages sanglante de l'Hyper Cacher. Ils s'y rendent chacun avec la voiture d'un voisin, pour se faire plus discrets, et "vont alors mettre fin à leurs lignes, il n'y aura plus de communication" entre Ramdani et son cousin Makhlouf explique à la barre un autre policier. 

Amar Ramdani avait pas moins de 31 lignes téléphoniques. "Des lignes dévolues au cercle amical et ses relations amoureuses" et "les autres pour les activités illicites", décrypte le policier. Parmi ses relations amoureuses de l'époque, une certaine Emmanuelle C., gendarme de son état, dont les enquêteurs ont craint qu'elle n'ait donné  des informations confidentielles, normalement secrètes, au fort de Rosny-sous-Bois. La gendarme n'a pas été inquiétée longtemps dans cette affaire. 

En garde à vue presque par hasard

Ramdani, lui, s'est retrouvé en garde à vue presque par hasard. Interpellé le 23 janvier 2015, pour une affaire de trafic de stupéfiants et d'armes de guerre, avec mandat de recherche à son nom. Rapidement, on a prouvé qu'il avait été victime dans cette affaire-là d'usurpation d'identité. Et la téléphonie a ensuite révélé ses connexions avec Amedy Coulibaly, qui était "un correspondant privilégié" de Ramdani. Ramdani a aussi été accusé un temps d'avoir tiré sur Romain, le joggeur grièvement blessé le soir du 7 janvier 2015 ; la téléphonie, précisément, l'a sur ce point innocenté durant l'instruction, et il ne comparaît ici devant cette cour d'assises spécialement composée que pour association de malfaiteurs terroriste, pas pour tentative d'assassinat. 

La téléphonie a montré qu'il était loin de toutes les scènes de crime. Mais elle fait douter les enquêteurs, sur ce que savait exactement Amar Ramdani entre le 7 et le 9 janvier 2015. Car à ces dates-là, Ramdani n'a plus téléphoné à son ami Coulibaly. Ses deux avocats tentent d'ébranler les enquêteurs dans leurs démonstrations. Maître Daphné Pugliesi énumère la liste de tous les jours de décembre 2014 lors desquels son client n'avait pas appelé Coulibaly. Ramdani a échangé au total quelques centaines de sms avec le terroriste de Montrouge et l'Hyper Cacher. Me Pugliesi fait judicieusement remarquer que Ramdani était capable de 9 000 échanges avec d'autres interlocuteurs sur une seule ligne, lui qui en possédait donc 31. À ses yeux, on pourrait donc faire dire tout, et un peu son contraire, aux téléphones. 

L'autre avocat d'Amar Ramdani, Me Saint Palais s'étonne face à un enquêteur à propos de la "secte de la buanderie" à Villepinte, où Ramdani et Coulibaly s'étaient rencontrés : "vous avez écrit qu'ils étaient dans une cellule mitoyenne". Et le brillant avocat d'affirmer que Ramdani était en fait dans un autre bâtiment de la prison. L'enquêteur reste coi. Demain, au jour 21 de ce procès des attentats de janvier 2015, il ne sera plus question de ces détails de téléphonie, aussi cruciaux pour les avocats que pour les enquêteurs. On commencera à évoquer l'achat des armes qui ont servi aux trois terroristes pour tuer dix-sept personnes, entre le 7 et le 9 janvier 2015. 

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