Économiste, journaliste, écrivain, figure de France Inter et de Charlie Hebdo, Bernard Maris est mort sous les balles des terroristes lors de l’attentat contre les locaux du journal satirique, le 7 janvier 2015. Il avait 68 ans.

Bernard Maris à Toulouse en 2013
Bernard Maris à Toulouse en 2013 © Maxppp / PHOTOPQR/LA DEPECHE DU MIDI/David Bécus

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier 2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Bernard Maris, avant même d’être économiste, était un homme de culture et de dialogue, fou de littérature et de sciences sociales, curieux de tout et de chacun. "Bernard était un maître : de pédagogie, de sensibilité, d'humour. À la fin de sa vie, l'économie ne l'intéressait plus vraiment, il se tournait vers le roman. Il accomplissait la prophétie de Keynes de mettre les économistes à leur place, sur le siège arrière" souligne Christian Chavagneux d’Alternatives Économiques et chroniqueur sur France Inter.

"Se préoccuper de l’aspect humain de l'économie est le seul moyen de faire accepter l’économie" expliquait Bernard Maris. Au début des années 2000, son Antimanuel d’économie (éditions Breal), ses chroniques à Charlie Hebdo sous le pseudonyme d’Oncle Bernard, puis quotidiennement sur France Inter avec Patricia Martin dès 2007, l’imposent comme une figure de ce qu’il appelle lui-même "l’autre économie". Il y décortique les dogmes de la pensée économique dominante pour la rendre à hauteur d’homme : "Le travail de pédagogie qu’a fait Bernard très tôt pour démystifier cette science qui ne serait scientifique que parce qu’elle est incompréhensible du profane a beaucoup contribué à faire que l’économie devienne un objet dont on parle" explique Daniel Cohen dans le documentaire À la recherche de Bernard Maris, l’anti économiste d’Hélène Fresnel et d’Hélène Risser.

Remettre l’Homme au cœur de l’économie

"La morale ne concerne pas le capitalisme" écrit Bernard Maris dans son Antimanuel d’économie. Il y dénonce les excès de l’ultralibéralisme et la finalité du capitalisme, replaçant systématiquement l’Homme au cœur de sa démonstration. "Quand j’avais 20 ans, je voulais changer le monde, je pensais que l’économie ferait avancer les choses, qu’on aurait du progrès ou plus de bonheur. Et puis le temps passe, et je me suis rendu compte que les mots de l’économie étaient dangereux, étaient mauvais, faisaient de nous des êtres qui passaient à côté de la vie. Il vaut mieux que ce soit la poésie qui nous conduise ou l’amour des autres" expliquait Bernard Maris à Philippe Lefait en 2007.

Dès 2004, tous les vendredis matins dans le Débat Éco, face à Jean-Marc Sylvestre puis à Dominique Seux  à partir de 2007, Bernard Maris défend également les enjeux écologiques liés au dogme de la croissance et à l’impact de la surproduction sur la planète. "Il y a 10 ans, c’était nouveau dans le débat grand public, cette réflexion sur la croissance" se souvient Dominique Seux. "Doit-elle être décarbonée ? Peut-il y avoir une croissance verte ? Comment s’en sortir sur le climat avec une croissance qui continue comme ça ? Il a eu une réflexion très avancée. Bernard était une voix qui a contribué à faire évoluer les esprits, non pas vers des fantasmes révolutionnaires, mais vers des changements dans leur vie individuelle. J’ai beaucoup, et je pense que les auditeurs aussi, évolué à son contact sur cette question", confie l'éditorialiste.

"Sur grands nombres de sujets, nous nous rapprochions de plus en plus au fil du temps" explique Dominique Seux. "En témoigne notre dernier débat sur le travail du dimanche."

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"Il avait une façon presque poétique de parler d’économie"

Par Dominique Seux

"Il avait inventé la caricature sonore, le portrait citronné"

À la rentrée 2011, Bernard Maris dresse également chaque samedi matin dans On n'arrête pas l’éco le portrait au vitriol d’un homme politique ou d’un économiste, très souvent d’un grand capitaine d’industrie, dénonçant comme dans Charlie Hebdo les petites hypocrisies, incohérences et renoncements des politiques et des grands patrons. "Il avait le don des mots" explique Alexandra Bensaid, productrice de l’émission. "Il avait l'humour, la mauvaise foi, la dérision (y compris de lui-même), la vision historique et l'analyse économique. Et donc il avait inventé, parce qu'il aimait jouer comme au théâtre, la caricature sonore. Le portrait citronné. Il croquait l'homme ou la femme de la semaine, les "puissants" du monde éco. Une catharsis joviale. Il se régalait de nous entendre rire et en rajoutait. Il était et a été irremplaçable."

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Écoutez le portrait de Carlos Ghosn par Bernard Maris

Par Alexandra Bensaid

Passionné d’histoire, Bernard Maris avait consacré en 2013 un ouvrage à l’écrivain Maurice Genevoix dans un portrait croisé avec Ernst Jünger (L’homme dans la guerre, Maurice Genevoix face à Ernst Jünger chez Grasset) dans lequel il replaçait une fois encore l’homme, ici le soldat allemand et français, au centre de tout, écrasé par la guerre de 14-18, interrogeant au passage notre époque. "Regardons la pierre fascinante de la guerre, et cherchons à comprendre les hommes, leur passion pour la mort et pour la vie. 'Jamais vous n’aimerez la vie comme nous aimons la mort.' Cette phrase insondable d’un chef terroriste préparant ses hommes aux attentats-suicides, pouvait-on la faire dire au jeune lieutenant Jünger ? Elle nous hantait, Sylvie [Genevoix, l’épouse de Bernard Maris, NDLR] et moi, lorsque nous commencions à penser à ce livre" y écrit Bernard Maris.

L’Histoire ici, tout comme l’économie auparavant, lui permet de questionner le sens profond de la condition humaine. "Bernard avait épousé la fille de Maurice Genevoix et s'était passionné pour la vie et l’œuvre de l’écrivain, il avait fait de son entrée au Panthéon un de ces objectifs absolu" explique Thomas Legrand, éditorialiste politique à France Inter. "Il nous en parlait souvent, on l’écoutait distraitement sans comprendre ce qui ressemblait à une lubie. Bernard Maris est aujourd’hui un des personnages du livre de Philippe Lançon, gueule cassée de 2015, et je comprends soudain mieux ces mots “à nos morts”, qui me paraissaient grandiloquents et un brin désuets sur les monuments de la guerre de 14-18. Je vois maintenant ce que signifie cette expression : nous ici, nous avons Bernard."

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