“J’essaye de dessiner avec tout, même avec un manche à balai”, plaisantait-il au micro de France Inter. Cabu, dessinateur de génie, a été tué le 7 janvier 2015 par les frères Kouachi, à Charlie Hebdo. Il allait fêter ses 77 ans.

Cabu, le 15 mars 2006 à Paris
Cabu, le 15 mars 2006 à Paris © AFP / Joel Saget

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

“Si on ne désarme pas, un jour on va disparaître. Je pense que le seul mouvement qui vaille la peine, ce serait de régler tous les conflits par la non-violence. C’est l’utopie ou la mort.” Ainsi parlait Cabu, d’une voix douce, dans l’émission Radioscopie de Jacques Chancel sur France Inter, un jour de 1982. Cabu avait alors 44 ans et il était déjà un géant du dessin de presse en France. Un caricaturiste de génie, qui rêvait de changer le monde avec ses crayons et ses feutres. Cabu dessinait contre la guerre et pour la paix, contre le capitalisme effréné et pour le boycott économique, pour l’écologie, contre les extrêmes de tout poil, dans des journaux où il pensait qu’on pouvait rire de tout. Cabu a fait rire tant de lecteurs et de téléspectateurs, de 7 à 77 ans. Les terroristes qui l’ont tué le 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo, le regardaient d’ailleurs dessiner à la télé, à l’époque où Cabu était une des stars de Récré A2. Les frères Kouachi ont assassiné Cabu à quelques jours de ses 77 ans.

Cabu tenant un album du Grand Duduche en 2006
Cabu tenant un album du Grand Duduche en 2006 © AFP / STEPHANE DE SAKUTIN

Cabu n’a pas eu le temps de vieillir, lui qui a gardé son air d’éternel adolescent, la coupe au bol de ses années lycée, avec ses petites lunettes rondes qui encerclaient son regard bleu, doux et rieur. Cabu a toujours aimé se balader, souvent avec un sac en toile plein de dessins pas finis, un duffle-coat sur le dos, les mains enfoncées dans ses poches, tel un ado, tel ce grand Duduche, l’un de ses personnages fétiches qui lui ressemblait tant. Duduche était totalement inspiré de ses premières années à Châlons-sur-Marne - devenu Châlons-en-Champagne - la ville où Cabu était né le 13 janvier 1938, sous le nom de Jean Cabut. Jean Cabut était fils de petits bourgeois catholiques, son père était professeur à l’école des Arts-et-Métiers de Châlons, et peintre amateur. Jean a douze ans quand il sent naître sa vocation de dessinateur. “C’est Dubout qui m’a donné envie de dessiner, il a illustré tous les grands livres.” À 14 ans, Jean Cabut remporte un concours de dessin organisé par le magazine Cœurs vaillants. À 16 ans, il publie ses premiers dessins dans le quotidien régional L’Union de Reims. À l’époque, il signe K-BU. “J’étais potache”, se marre-t-il au micro France Inter de Jacques Chancel. Il optera ensuite pour son vrai nom, sans le T. “Puisque j’avais déjà un nom rigolo.”

La passion du jazz et la haine de l’armée

Cabu débarque à Paris à 18 ans, en 1956. Il travaille comme apprenti dans un studio de dessin spécialisé dans les emballages alimentaires, juste au-dessus du Crazy Horse. C’est à cette époque qu’il découvre le jazz, notamment le chef d’orchestre et chanteur américain Cab Calloway qui deviendra son idole suprême. Le jazz deviendra une passion absolue, autant que le dessin. Il sera d’ailleurs un jour chroniqueur sur TSF Jazz. Chaque matin au réveil, Cabu écoutait du jazz et du swing. Il disait que cette musique l’avait fait entrer dans ce qu’il appelait “la grande tribu des pieds joyeux.” Il disait que dessiner en écoutant Cab Calloway ou Duke Ellington faisait swinguer ses crayons sur la page. “Le swing, c’est une belle invention de l’humanité, comme l’imprimerie” affirmait Cabu, qui démarrait ses journées en musique et toujours de bonne humeur. Cette année 1956, Cabu s’inscrit aussi à l’école Estienne, et dessine des nus, le week-end.

Puis, la guerre d’Algérie éclate et change sa vie de jeune provincial découvrant les bonheurs du Paris de Saint-Germain-des-Prés. Le conscrit Jean Cabut est envoyé au 9e régiment de zouaves, à l’Est d’Alger. Nous sommes en mars 1958. Cabu restera près de deux ans dans cette armée qu’il exècre vite. C’est à cette période qu’il devient profondément antimilitariste, pour toujours. “Quand je suis parti, j’étais ignare, quand je suis revenu, j’étais antimilitariste, j’avais compris que c’était un État dans l’État”. Cabu n’a jamais supporté la violence. Et “je ne vois pas pourquoi on ne peut pas être un homme sans avoir fait son service militaire”, clamait-il. Au micro de Jacques Chancel, Cabu confiait son rêve d’un monde démilitarisé. “Je voudrais que les gens refusent de travailler dans des usines d’armement. Parce qu’à la fin de la journée, les ouvriers ont fabriqué des obus pour détruire d’autres ouvriers. Je trouve ça monstrueux.” Dans les derniers mois de son service militaire, il est affecté à BIed, hebdomadaire militaire d’information. Il y dessine La fille du colonel, caricature la vie de la caserne et des adjudants. Puis le deuxième classe Cabu est démobilisé en 1960 et rentre à Paris.

35 000 dessins dans Hara-Kiri, Pilote, Charlie Hebdo, Le Canard Enchaîné et Récré A2

Cabu dessine pour Ici Paris et France Dimanche, et en juin 1960, rencontre le dessinateur Fred, qui lui parle d’un journal qui est en train de se monter. C’est la naissance d’Hara-Kiri, avec François Cavanna et Georges Bernier, surnommé le professeur Choron. Cabu publie un premier dessin, se fait des amis qu’il gardera toute sa vie, comme Wolinski, mais le journal est interdit par le ministère de l’Intérieur pour atteinte aux bonnes mœurs. Cabu accepte alors la proposition de René Goscinny dans le journal Pilote. C’est dans Pilote que Cabu crée son "Grand Duduche", lycéen aux cheveux hirsutes, lunettes à monture d’acier, un air candide et malicieux, personnage autobiographique. Le Grand Duduche naît en 1963. Il restera l’un des héros fétiches de Cabu. Cabu qui se lance aussi dans le reportage dessiné. “Je me suis toujours senti journaliste” assurait-il. En 1966, il avait couvert le procès Ben Barka pour Le Figaro. En 1968, il participe à l’éphémère journal L’enragé. Dessine à nouveau pour Hara-Kiri, jusqu’à l’interdiction définitive du journal après cette une mythique, à la mort du général de Gaulle : “Bal tragique à Colombey : 1 mort”.

Une semaine plus tard, c’est le début de l’aventure Charlie Hebdo. Cabu fait partie de l’équipe fondatrice, y dessine de 1970 à 1981. Il sera aussi celui sans qui le journal n’aurait pu renaître en 1992, juste après la brève aventure de La Grosse Bertha. Cette renaissance de Charlie Hebdo, Riss la compare à un “petit miracle qui doit beaucoup à Cabu”. Entretemps, à partir de 1982, Cabu commence à dessiner pour Le Canard Enchaîné. C’est dans le Canard qu’il transpose son “Beauf”, son autre personnage fétiche. "Le Beauf" est né sous son crayon dans les premières années Charlie Hebdo. Il est inspiré d’un cafetier de Châlons-en-Champagne. Il est bedonnant, moustachu, l’œil pas très vif, tantôt en survêtement, tantôt en cravate, souvent une cigarette au bec, une baguette sous le bras ou une bière à la main. “Le Beauf” incarne le Français moyen. “Le con a ce visage-là”, résumait Charb au micro France Inter de Rebecca Manzoni. Charb confiait alors son admiration sans bornes pour Cabu. “Pas besoin de mettre trente-six bulles, la tronche des personnages raconte déjà tout, rien qu’avec la gueule d’un personnage de Cabu, on peut imaginer toute sa vie, et tout son univers.”

"C’était le contraire d’une star, Cabu"

Cabu, pour Charb, c’était “un dessin techniquement parfait.” Pour Riss, Cabu, c’était “un monument du dessin”, qui avait “un art de la caricature que tous les dessinateurs lui enviaient". Mais Cabu était un génie modeste, avec une attention et une grande générosité pour les dessinateurs débutants qu’il a toujours encouragés en leur donnant d’affectueux conseils. Catherine Meurisse, dessinatrice à Charlie Hebdo, étaient de ceux-là, admirative, fascinée et reconnaissante. Dans un hommage à Cabu, peu après sa mort, elle rappelait : “Quand on lui faisait un compliment, qu’on lui disait son génie, il gloussait, regardait ses pieds avec timidité et faisait un geste de jazz.” Cabu a humblement accepté toute sa vie les remarques qu’on a pu lui faire sur ses dessins, ajoute Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef au Canard Enchaîné, lors de la même soirée d’hommages sur France Inter. “Cabu dessinait de façon compulsive, toujours de bonne humeur, avec un appétit pour l’actualité, et il avait ses têtes, il y a des gens qu’il adorait dessiner, comme Michèle Alliot-Marie”. Et parfois, les envies de Cabu ne collaient pas à l’actu. Et “quand on lui disait, là ta bulle ça va pas, il disait : ah bon ? Il barrait, il en cherchait une autre. C’était le contraire d’une star, Cabu.”

Caricature de Cabu sur le gouvernement Raffarin, exposée à l’Assemblée nationale en janvier 2004
Caricature de Cabu sur le gouvernement Raffarin, exposée à l’Assemblée nationale en janvier 2004 © AFP

Cabu avait toujours un cahier, une feuille, un feutre à la main. “Cabu traînait une vieille trousse où il rangeait son matériel” raconte Riss dans son livre sur ses amis de Charlie Hebdo. “Ses crayons à papier, il les affûtait au cutter, ce qui leur donnait une silhouette rustique avec des pointes effilées. Après avoir réalisé son crayonné, il sortait une plume Sergent-Major qu’il enfonçait sur son manche et trempait ensuite dans une bouteille d’encre de Chine. Pour rectifier ses dessins, il utilisait un tube de gouache blanche qu’il étalait avec ses pinceaux souvent à bout de souffle. Cabu dessinait comme un artisan combatif. Dessiner lui procurait un plaisir intellectuel, artistique, mais aussi physique.” Riss ajoute : “Pour Cabu, un dessin réussi devait être graphiquement original mais aussi inventif dans sa formulation." Riss écrit encore : "Ses dessins portaient ses idées, et sa manière de faire crisser la pointe de son feutre donnait l’impression qu’il voulait aussi faire couiner ses personnages”. Cabu adorait les gros feutres épais, qui dégageaient une forte odeur de solvant. “Cabu, l’écolo de toujours, n’avait rien à redire contre ces feutres, dont un seul exemplaire aurait pu asphyxier une taupinière” plaisante Riss. “Leur encre se diffusait abondamment au point de traverser le papier. On pouvait identifier facilement la place de Cabu autour de la table de la rédaction car le bois était marqué de multiples traces de ses feutres.”

Le "meilleur journaliste de France" pour Jean-Luc Godard

Cabu disait : “J’essaye de dessiner avec tout, même un manche à balai, ou avec un morceau de bambou.” Il n’aimait pas les couleurs. “Je préfère le noir et blanc. C’est formidable.” Cabu préférait les dessins de Picasso à ses tableaux colorés. “En noir et blanc, ça me suffit, je crois que je vois en noir et blanc.” Cabu qui s’est toujours vu aussi comme un journaliste. Il disait : “À Charlie Hebdo, je crois que nous sommes avant tout des journalistes. Nous avons une carte de presse et quand on me demande ce que je fais, je dis : je suis journaliste”. Il ajoutait : _“_Charlie Hebdo a été créé par une bande de dessinateurs, je suis toujours attaché au dessin, avec très peu de texte.”

Le cinéaste Jean-Luc Godard avait déclaré un jour que Cabu était “le meilleur journaliste de France”. Le journaliste-dessinateur s’était aussi lancé dans l’aventure télévisuelle, sur trois chaînes en même temps, à l’époque où il n’y en avait que trois. Dans les années 80, Cabu dessine chez Michel Polac dans l’émission polémique Droit de réponse. Il s’émerveille surtout de son aventure dans Récré A2, la mythique émission pour enfants. Aux côtés de l’animatrice Dorothée et de son ami William Leymergie, Cabu dessine pour et avec les enfants, “le public idéal”. Des enfants qui lui enverront pendant ces années télé des monceaux de cartes postales. Cabu en avait conservé dans des cartons à Charlie Hebdo.

"Cabu était une éponge qui se nourrissait de tout"

Cabu avait un fils, le chanteur Mano Solo, disparu en 2010. Un fils né de sa première union avec Isabelle Monin. Puis Cabu avait épousé Véronique Brachet, avec qui il vécut près de quarante ans, dans le Paris de Saint-Germain-des-Prés qu’il aimait tant, au milieu des clubs de jazz qui le rendaient si joyeux. Quand il ne swinguait pas, Cabu chantait du Trenet, son autre idole. Il connaissait le répertoire de Charles Trenet par coeur. Il aimait aussi le chanteur Maxime Leforestier, qui lui avait dédié sa chanson “Caricature”. Quand il ne chantait pas, Cabu dessinait, comme il respirait, tout le temps. Il aimait dessiner à l’aveugle, dans sa poche, avec les mêmes yeux ouverts sur le monde, que ceux de son adolescence.

Riss résume, dans son livre Une minute et quarante-neuf secondes : “Cabu était une éponge qui se nourrissait de tout, à l’affût du moindre frémissement qui pourrait lui faire comprendre le monde. Il avait beau faire ce métier depuis plus de soixante ans, il était aussi curieux que le jour de son arrivée à Paris.” Le dessinateur Joan Sfar ajoute, dans un hommage sur France Inter : “Cabu nous prenait dans ses bras à chaque dessin, il avait le génie de la ressemblance, et quand on a ce génie, c’est qu’on aime les gens, même quand on se fout de leur gueule.” Cabu qui en 2006, avait signé ce dessin à la Une de Charlie Hebdo représentant Mahomet, les mains devant les yeux, sous ce titre : “Mahomet débordé par les intégristes”. Dans une bulle, Cabu faisait dire au prophète de l’islam : “C’est dur d’être aimé par des cons.”

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