Jour 19, au procès des attentats de janvier 2015. Après les témoignages poignants, les audiences se concentrent désormais sur le fond de l'affaire. Ce lundi, après le traçage des communications téléphoniques, il a notamment été question de la logistique automobile, et de la vidéo de revendication d'Amedy Coulibaly.

A l'audience de lundi, les enquêteurs ont montré sur l'écran de la salle la vidéo de revendication d'Amedy Coulibaly
A l'audience de lundi, les enquêteurs ont montré sur l'écran de la salle la vidéo de revendication d'Amedy Coulibaly © Radio France / Matthieu Boucheron

Cette fois, on y est. Dans le dur du dossier. “Le fond” pour utiliser le jargon judiciaire. Finies l’émotion qui prend à la gorge, les larmes qui coulent malgré elles, les audiences dont on sort comme sidérés par la violence de ce qui y est raconté, quand bien même on connaît les faits. Depuis ce matin, on parle bornage de téléphones, vente de voitures et vidéo de revendication. Émotionnellement plus reposant, mais crucial pour l’issue de ce procès. Car ce sont pour ces éléments là que les 11 accusés qui comparaissent depuis le 2 septembre (trois autres sont en fuite) encourent des peines de 10 ans de prison à la réclusion à perpétuité. 

37 millions de données téléphoniques

Alors on plonge dans les méandres de la “téléphonie” avec une première enquêtrice de la brigade criminelle. 37 millions de données ont été recueillies pour ce dossier, nous expliquera son collègue. C’est tellement énorme que ça en devient totalement abstrait. Et pourtant, c’est avec aisance et surtout une impressionnante mémoire que l’enquêtrice nous raconte les faits que révèlent le bornage d’un numéro de téléphone à un relais donné. Pour cela, il a d’abord fallu identifier les lignes téléphoniques de chacun des trois terroristes : une chacun pour les frères Saïd et Chérif Kouachi, “17 lignes mobiles françaises entre septembre 2014 et les attentats” pour Amedy Coulibaly selon l’enquêtrice. Aucune à son nom. 

Avec ses différents téléphones, Amedy Coulibaly est très prolixe. Dans les jours qui précèdent les attentats, il échange beaucoup de SMS. Puis, il va revoir “tous les gens avec qui il était proche téléphoniquement, un à un”. Et l’enquêtrice de citer : Ali Riza Polat, Mickaël Pastor Alwatik. Ces hommes sont aujourd’hui dans le box des accusés. Et s’ils ont tenté jusqu’à présent de se désolidariser autant que possible du tueur de Montrouge et de l’Hyper Cacher, ces éléments factuels les en rapprochent inexorablement.

Les frères Kouachi, eux, se servent de leurs téléphones essentiellement pour s’appeler entre eux. Des appels quotidiens. “On a plus de 1.000 communications dans l’année 2014”, indique l’enquêtrice à la barre. Et lorsqu’ils ne s’appellent pas, les deux frères se voient. Toujours selon le bornage de son téléphone, “au mois de novembre 2014, Chérif Kouachi passe 17 jours à Reims, chez son frère Saïd”. Il n’y a pas que leur entourage qui parle de la “relation fusionnelle” des deux frères. Leurs téléphones le révèlent aussi. Jusque dans la nuit du 6 au 7 janvier. Vers minuit, l’un des téléphones d’Amedy Coulibaly révèle qu’il est “au pied de l’immeuble de Chérif Kouachi”, explique l’enquêtrice. A 00h40, Chérif appelle son aîné depuis son appartement. Puis de nouveau six minutes plus tard. “Et le lendemain, à 7 heures, Saïd Kouachi quitte Reims pour rejoindre son frère”. La suite, on ne la connaît que trop bien. 

Dans la salle d'audience, l'un des greffiers, ce lundi
Dans la salle d'audience, l'un des greffiers, ce lundi © Radio France / Matthieu Boucheron

40 000 euros escroqués

L’après-midi arrivant, on troque les téléphones pour les voitures, moto et appartements. Une moto Suzuki, tout d’abord, dont Willy Prévost est chargé d’enlever le tracker permettant sa géolocalisation et qui a permis à Amedy Coulibaly de se rendre à Montrouge le 8 janvier 2015. Une Renault Scénic également dans laquelle les ADN de l’accusé Willy Prévost, lui encore, et Christophe Raumel sont retrouvées. Elle servira à Amedy Coulibaly le 9 janvier pour se rendre à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes

Il est également question de deux autres voitures, une Mini Cooper et une Volkswagen Sirocco, achetées en septembre 2014 par le terroriste et sa compagne, Hayat Boumeddiene, grâce à de l’argent frauduleusement obtenu. Dans l’appartement du couple, les enquêteurs ont ainsi retrouvé “des bulletins de salaire, avis d'imposition qui leur permettaient de souscrire des crédits à la consommation." En tout, grâce à leurs escroquerie, Amedy Coulibaly et Hayat Boumeddiene réunissent près de 40 000 euros. Plus de la moitié servira à financer leur arsenal : le sien, mais aussi en partie celui des frères Kouachi. Le reste, à payer ses lignes téléphoniques - on y revient - la fuite d’Hayat Boumeddienne en Syrie mais aussi la location d’un appartement. 

Amedy Coulibaly sur grand écran

Conspiratif”, l’appartement – selon un adjectif cher à l’ancien procureur de la République de Paris, François Molins et désormais consacré dans les affaires de terrorisme. Un deux pièces de Gentilly (Val-de-Marne), loué via le site Abritel, du 4 au 11 janvier. C’est la propriétaire de l’appartement qui alerte la police, lorsque l’attentat de l’Hyper Cacher lui révèle qui était vraiment son locataire. Lors de la perquisition, les enquêteurs découvre quantité d’armes, d’argent liquide, une carte vitale. Ils mettent aussi une adresse sur le lieu de tournage de la vidéo de revendication du terroriste. 

D’ailleurs la voici, cette vidéo. Diffusée sur l’écran géant de la cour d’assises. Sept minutes et 14 secondes de revendication djihadiste. Amedy Coulibaly, “soldat du califat” selon l’intitulé, s’invite dans la cour d’assises, portant kamis et keffieh, une reproduction du drapeau de l’état islamique dans le dos. Le terroriste s’essaie à l’arabe, laborieusement, les yeux baissés vers ce que l’on suppose être un texte qu’il déchiffre. Il poursuit en français d’un ton si détendu qu’il en devient glaçant : “Ce qu'on est en train de faire c'est tout à fait légitime. Vous attaquez l'état islamique, on vous attaque en retour. Vous faites votre victime pour quelques morts, mais vous bombardez régulièrement le califat. Tout ça parce qu'on applique la charia ? C'est vous qui décidez ce qu'il se doit se passer sur la terre ? On ne va pas laisser faire ça". 

Sur ces dernières images, Amedy Coulibaly porte un gilet pare-balle kaki. Celui-là même qu’il portait lors de son attaque de l’Hyper Cacher. Il est donc fort possible, estiment les enquêteurs, que cette vidéo soit la dernière chose qu’il ait faite avant de commettre son nouvel attentat. 

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