“Charlie Hebdo, pour moi, c’était l’accomplissement d’un rêve d’enfance, maintenant, je peux mourir tranquille” confiait Charb, en 2007, au micro de France Inter. Charb, visé par une fatwa, est mort sous les balles des frères Kouachi, le 7 janvier 2015. Il avait 47 ans.

Charb le 27 décembre 2012 dans les locaux de Charlie Hebdo
Charb le 27 décembre 2012 dans les locaux de Charlie Hebdo © AFP / FRANCOIS GUILLOT

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier 2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Le dernier dessin de Charb, paru dans le Charlie Hebdo du mercredi 7 janvier 2015, semble prémonitoire. “Toujours pas d’attentats en France”, avait titré Charb d’un dernier coup de crayon, au gros feutre à pointe ronde, son modèle préféré. “Attendez !” s’exclamait un personnage au teint jaune, les yeux fatigués, la barbe prophétique teinte au henné, l’index droit levé vers le ciel, un fusil d’assaut vissé dans le dos. “On a jusqu’à la fin janvier pour présenter ses vœux”, lui faisait dire Charb dans une bulle au rire grinçant qui ne fait plus rire après coup, après les coups de feu qui ont semé la mort en pleine conférence de rédaction de Charlie Hebdo, ce funeste 7 janvier 2015. Charb est celui que les frères Kouachi ont cherché à abattre en premier, celui dont la tête était mise à prix par Al Qaïda.

Charb alias Stéphane Charbonnier, l’autodidacte irrévérent

Stéphane Charbonnier, qui s’était choisi Charb comme nom de dessinateur, savait les menaces qui pesaient sur lui. Des menaces qui ont d’abord visé tout Charlie Hebdo à cause de la reproduction, en 2006, de caricatures de Mahomet, initialement publiées dans le journal danois Jyllands-Posten. Les caricaturistes du Danemark avaient été menacés de mort ; par solidarité, Charlie Hebdo avait publié leurs dessins. Puis, en 2011, après l’arrivée au pouvoir du parti islamiste Ennahda, en Tunisie, la rédaction de Charlie Hebdo avait concocté un numéro spécial intitulé “Charia Hebdo, Mahomet rédacteur en chef”. En représailles, le journal est aussitôt incendié. Charb est à l'époque directeur de la publication.

Deux ans plus tard, en 2013, c’est lui qui devient la cible numéro un des terroristes islamistes. Al Qaïda réclame la mort de Charb, dans le numéro 9 de sa revue de propagande en ligne Inspire. Charb est désormais constamment protégé par des policiers. L’un d’eux, Franck Brinsolaro, qui rigolait beaucoup de l’humour des Charlie, a aussi été tué par les frères Kouachi, sans avoir eu le temps de tirer avec son arme. À la seconde où les terroristes sont entrés pour le tuer, le 7 janvier 2015, Charb a croisé le regard de Sigolène Vinson. “J’ai vu que comme moi, il avait compris”, nous raconte-t-elle, cinq ans après.

"Charb c’était quelqu’un d’intègre, prêt à déplaire parce qu’il pense que la justesse se trouve à un endroit" (Richard Malka)

Mais jusqu’au bout, malgré les menaces, Charb a donc dessiné librement ce qu’il lui semblait essentiel de dénoncer. “Charb c’était quelqu’un d’intègre, prêt à déplaire parce qu’il pense que la justesse se trouve à un endroit. Quelqu’un de courageux” dit de lui son ami avocat Richard Malka. “C’est une arme formidable, l’humour, que les fanatiques n’auront jamais”, se console-t-il. Dans une lettre “ouverte aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes”, Charb avait répondu aux accusations d’islamophobie car pour lui, ”c’est en refusant par peur ou par paternalisme de traiter les musulmans comme des citoyens avant de les traiter comme des croyants qu’on fait de l’Islam un tabou” (juin 2013, second tome de La Vie de Mahomet édité par Charlie Hebdo).

Charb le 19 septembre 2012 dans les locaux de Charlie Hebdo
Charb le 19 septembre 2012 dans les locaux de Charlie Hebdo © AFP / Fred Dufour

Dessiner pour critiquer ou se moquer, parce que c’est plus drôle

Charb a toujours aimé dessiner. Mais n’a jamais pris le moindre cours de dessin, confiait-il au micro France Inter de Rebecca Manzoni qui l’avait invité dans son émission Eclectik le 22 décembre 2007. “À Charlie Hebdo, il y a deux catégories, ceux qui ont fait des écoles et ceux qui se sont débrouillés avec les moyens du bord, moi je fais partie de la deuxième catégorie. À l’arrivée, j’ai moins de possibilités techniques que Cabu.” Cabu, son idole, “mon modèle” s’exclame Charb. Quand il était môme, Charb rêvait de dessiner comme Cabu. “Je suis tombé amoureux des dessins de Cabu aussi bien graphiquement que dans les idées.” Son personnage préféré : le Beauf, personnage sans âge avec ses rouflaquettes. “Le con a ce visage-là. J’en avais plein autour de moi, des cons pareils, et je ne trouvais ni les mots, ni les moyens en dessin de pouvoir m’en moquer. Cabu a réussi. Et d’un certain côté, ça m’a libéré, je me suis dit : c’est possible.”

De La Grosse Bertha à Charlie Hebdo

Charb se lance. D’abord dans les fanzines quand il est collégien, lycéen. Dessine un peu dans les pages des Nouvelles du Val d’Oise. Puis il frappe à la porte des géants qu’il admire, à La Grosse Bertha, où dessinent Cabu ou Gébé. Il y entre en 1991. Il n’a que 24 ans. Le dessinateur Riss se souvient alors combien il avait été étonné de voir Charb, “petit bonhomme au visage juvénile surmonté de grandes lunettes épaisses. Malgré son jeune âge, il était très à l’aise avec ces monuments du dessin satirique. Alors que je rasais les murs, lui était comme un poisson dans l’eau en compagnie de ses idoles”, écrit Riss dans Une minute quarante-neuf secondes aux éditions Actes Sud. À l’époque, Charb était encore surveillant dans un lycée de Pontoise, la ville où il est né le 21 août 1967. “Il avait toujours une anecdote loufoque à raconter. Charb nous parlait des élèves qui le faisaient chier et qu’il faisait chier à son tour, des profs trouillards. Avec Charb, tout devenait drôle. Pourtant, derrière cet humour implacable se cachait un esprit plus sombre. Charb était d’une lucidité qui semblait parfois l’aspirer vers le pessimisme, voire une forme de nihilisme”, ajoute Riss dans les pages de son livre.

Charb dessinait du matin au soir. "Il crayonnait d’abord, gommait ensuite, puis balayait les pelures de gomme du revers de sa main droite”, témoigne Riss. Qui estime que Charb “dessinait les femmes comme personne. Ou plutôt comme personne n’osait le faire. Elles étaient souvent femmes au foyer, et entre leurs jambes épaisses de varices coulait une énigmatique goutte.”

“Ça a toujours été des dessins pour critiquer, pour se moquer ou pour se venger. C’était les moyens du bord à l’école. Se moquer des profs, se venger de la famille, etc.”, explique Charb au micro de France Inter. Et il raconte son arrivée à Charlie Hebdo en 1992. “Quand on a pu relancer Charlie Hebdo, pour moi, c’était l’accomplissement d’un rêve d’enfance. Maintenant, je peux mourir, je suis tranquille” confie Charb à Rebecca Manzoni en 2007. Il avoue préférer les dessins toujours “un peu dans l’outrance. On cherche toujours le coin dans lequel on va pouvoir enfoncer le crayon. Parce que c’est pas très drôle de dire que quelqu’un est sympa ou que la vie est belle. C’est plus marrant de critiquer ce qui va mal.” Critiquer les petitesses, des anonymes et des puissants, critiquer les politiques, surtout la droite et l’extrême-droite, alors qu’il s’affiche communiste, lui qui a voté Mélenchon en 2012. Critiquer les religions parce qu’il se sentait athée, toutes les religions. Charb avait aussi bien caricaturé le pape que Mahomet.

“Charb n’utilisait que des feutres à pointe ronde, dont le trait donnait à ses dessins leur aspect massif, qui était sa signature. Le trait de son feutre était constant, comme ses convictions”, écrit Riss

Les aventures de Maurice et Patapon résument Charb. Maurice, le chien qui “a toujours les yeux cernés, parce qu’il est très très actif sexuellement, il fume des trucs plus ou moins licites”, rigolait Charb. Patapon, le chat. Le chien et le chat passent leur temps à se balancer du pipi, du caca, des prouts et des méchancetés. “Le jeu, c’est d’aller le plus loin possible dans l’absurde ou dans la bêtise, ou dans la vulgarité”, expliquait Charb sur France Inter. Et ce qu’il adorait dans ces aventures félines et canines, c’était la forme du récit : le strip, mini-bande dessinée en trois ou quatre cases. “C’est là-dedans que je me sens le plus à l’aise, ce qui est amusant avec le strip, c’est le rythme, il y a une ponctuation dans le strip. Il peut y avoir des silences entre les cases. Entre deux réflexions imbéciles, on pouvait imaginer qu’il s’était écoulé une heure et demie”, s’amusait Charb.

Charb adorait aussi Balzac 

Charb avait sa chronique Charb n’aime pas les gens dans Charlie. Mais aussi La Fatwa de l’ayatollah Charb dans Fluide Glacial. Charb s’était aussi amusé à dessiner dans une émission télévisée de Marc-Olivier Fogiel. Non pas pour la télé, trop pleine de “bons sentiments” à son goût, mais parce qu’il aimait croquer en direct les politiques qui venaient sur les plateaux. Charb avait aussi créé une rubrique Paris Pontoise dans laquelle il racontait les voyageurs en dessins, dans le train qu’il prenait pour rendre visite à ses parents. Charb, éternellement jeune et libre, préférait ne pas se marier. Il n’avait pas d’enfant mais rêvait de créer un Charlie pour les gosses, lui qui avait aimé dessiné dans Mon Quotidien, destiné aux enfants. Quand il ne dessinait pas, il aimait “la musique qui fait beaucoup de bruit” : le groupe californien de punk hardcore Dead Kennedy’s ou les chœurs de l’Armée Rouge. Charb adorait aussi lire du Balzac. Il commentait : “Je me suis poilé avec Balzac, je me suis vraiment marré et puis en même temps que la rigolade, c’était une des critiques sociales des plus violentes que j’aie jamais lues.”

Rire. Rire de tout. Tout le temps. Ainsi a vécu Charb malgré les menaces de mort. ”Même quand le climat a commencé à être lourd, on déconnait”, assure son ami Richard Malka qui dit avoir perdu un frère en Charb. Avec Charb, “on se marrait tout le temps et il avait toujours son stylo à la main, et il dessinait y compris sur les murs de mon appart. Charb était à mourir de rire.” Quelques mois plus tôt, l’air grave, il avait dit à son ami Malka : “Je vais me faire buter."

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