Jour 21 au procès des attentats de janvier 2015. Ce mercredi, la cour a continué à retracer le cheminement technique et logistique qui a conduit à l'attaque perpétrée par Amedy Coulibaly dans le supermarché Hyper Cacher. Les enquêtrices ont retracé le parcours des armes dont le terroriste était en possession.

L'une des enquêtrices qui ont présenté le cheminement des armes utilisées par les terroristes
L'une des enquêtrices qui ont présenté le cheminement des armes utilisées par les terroristes © Radio France / Matthieu Boucheron

Un véritable arsenal de guerre. Voilà ce que s'était constitué Amedy Coulibaly pour ses attentats de Montrouge et de l’Hyper Cacher. Fusils d’assaut, pistolets, revolver. Certains emmenés avec lui lors de ses attaques. D’autres laissés dans sa planque de Gentilly. Parmi ces armes, l’origine de huit d’entre elles a été retrouvée par les enquêteurs de la brigade criminelle. 

“De vieux briscards et de gros morceaux”

C’est l’une de ces enquêtrices qui s’avance la première à la barre. Pour retracer le parcours de ces huit armes, elle nous emmène en Slovaquie. Là où une société, AFG, vend en toute légalité des armes de guerre démilitarisées. Un Belge, Patrick Halluent, en commande via internet. Elles lui sont livrées sans problème. Il les revend à Claude Hermant, “entre 80 et 100 armes en l’espace d’un an”, explique l’enquêtrice à la barre. 

Claude Hermant ? “Un personnage”, prévient-elle. Patrick Halluent et lui sont “de vieux briscards, des personnalités qui connaissent la machine judiciaire. C’est quand même des gros morceaux …

Ces “gros morceaux” ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Lille, rappelle le président, pour trafic d’armes. Car parmi les armes qu’ils commandent entre juin et novembre 2014, huit d’entre elles, fusils d’assaut et pistolets Tokarev vont finir entre les mains d’Amedy Coulibaly. Pas aussi directement que ça, toutefois. Tout d’abord, ces armes sont remises en état de fonctionner. “Selon Claude Hermant, c’était facile”, déclare l'enquêtrice à la barre. Le matériel nécessaire à l’opération est d’ailleurs retrouvé dans son atelier. Une fois en état de marche, reste donc à les revendre. C’est là qu’apparaît un nouvel homme : Samir Ladjali, qui est alors mis en examen dans le dossier. “Tous les témoignages concordent pour désigner Samir Ladjali comme l’acheteur des armes de Claude Hermant”, explique l’enquêtrice à la barre; “mais on manquait d’éléments pour relier Samir Ladjali à Amedy Coulibaly.Samir Ladjali bénéficie finalement d’un non-lieu. 

Une enquêtrice, pendant les audiences de ce mercredi
Une enquêtrice, pendant les audiences de ce mercredi © Radio France / Matthieu Boucheron

“Faire Paris-Roubaix pour aller voir des prostituées, bon ….”

Mais que ce soit par l’intermédiaire ou non de Samir Ladjali, ces armes ont bel et bien été rapatriées en région parisienne. Pour cela, Amedy Coulibaly a semble-t-il délégué certains de ses comparses, aujourd’hui dans le box des accusés. A la barre, les enquêtrices successives racontent ces “six déplacements” des accusés Saïd Makhlouf et Amar Ramdani dans le Nord de la France. “Ce qui pose question, c’est leur silence sur ces déplacements pendant les trois ans d’instruction”, affirme la policière de la brigade criminelle à la barre. “Puis, ils diront que c’est pour une escroquerie aux concessionnaires automobiles. Mais il y a des déplacements à 21 heures … Saïd Makhlouf a parlé de voir des prostituées. Mais faire Paris-Roubaix pour voir des prostituées, bon …" Alors on examine, longuement, ces déplacements des 11 et 19 octobre, 8 et 26 novembre, 6 et 20 décembre. Via la téléphonie, on découvre, à la minute près, ces trajets en voiture depuis la région parisienne jusqu’à Lille et souvent Roubaix, “à proximité des domiciles de Samir Ladjali et de la compagne de Mohamed-Amine Fares”, décrypte l’enquêtrice. 

Voilà qu’apparaît donc un nouvel acteur dans l’échiquier. Certes depuis cinq semaines, on peut voir Mohamed-Amine Farès assis dans le box de gauche, deuxième place en partant de la salle pour être très précis. Mais à l’époque, les enquêteurs vont tarder à l’identifier. C’est même, explique une nouvelle enquêtrice, du fait d’un “courrier anonyme intitulé Hyper Cacher - Mohamed Fares”, que les enquêteurs vont s’intéresser à lui.  Alors la brigade criminelle se penche sur la famille Farès, dont le père possède une entreprise d’ambulances. “Il apparaît que le père avait eu 11 enfants, dont 9 avec la même épouse. Et l’on apprend que l’un de ces enfants s’appelle Mohamed-Amine”. 

Ce jeune homme qui vivait dans le Nord a été incarcéré pour trafic de stupéfiants. “En novembre 2011, il est libéré et placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de résider dans le Nord”. Mohamed-Amine Farès rejoint alors son père en région parisienne. Et travaille pour sa société d’ambulance qui emploie aussi … Saïd Makhlouf. Pour les enquêteurs, la connexion est faite. Ainsi, résume finalement la première enquêtrice, “il y a un vendeur d’armes dont les armes se sont retrouvées dans les mains d’Amedy Coulibaly et on peut émettre l’hypothèse sérieuse qu’elles ont d’abord transitées par Mohamed Fares, Saïd Makhlouf et Amar Ramdani”. Avant de se permettre un commentaire plus personnel :  "à un moment quand on vend des armes en état de fonctionner, on s’expose à ce qu’elles soient utilisées. Et c’est ce qui s’est finalement passé”.

"Ca leur faisait une balade en voiture"

Outre les armes, le terroriste de Montrouge et de l’Hyper Cacher a aussi délégué l’achat de matériel en tout genre : gilets tactiques, taser, couteau, gazeuses. Pour cela, Amedy Coulibaly fait appel à deux hommes. Deux nouveaux noms qui s’ajoutent à la liste : Willy Prévost et Christophe Raumel, eux aussi accusés dans ce procès. Amedy Coulibaly appelle d’abord début décembre, puis devant l’absence de nouvelles, rappelle, “devient insistant”, raconte un ancien enquêteur de la sous-direction antiterroriste, “demande de s’activer pour fournir ces éléments matériels”. Une fois satisfait, le terroriste remet 1100 euros en liquide “pour l’achat d’un véhicule”. "Coulibaly leur avait dit que c'était pour sa femme. Ca les sortait du quotidien de la cité, ça leur faisait une balade en voiture".

Willy Prévost et Christophe Raumel iront ainsi dans l'Oise, au domicile d’un couple, acheter une Renault Scénic. Celle-là même qui sera retrouvée près de l'Hyper Cacher, le 9 janvier 2015. La tâche suivante consiste à faire retirer le tracker (qui permet la géolocalisation) d’une moto Suzuki. Celle-là même avec laquelle, le 8 janvier 2015, Amedy Coulibaly se rend à Montrouge et assassine la policière Clarissa Jean-Philippe

Les éléments factuels sont là. D’ailleurs, les deux hommes, rapidement placés en garde-à-vue, ne les nient pas. Ils ont même reconnu "avoir participé à tous ces achats en sachant que la finalité serait une action délictuelle ou criminelle”, précise le policier antiterroriste à la barre “tout en ignorant qu'il s'agissait de la préparation des attentats." Mais alors pourquoi ? “Willy Prévost se faisait un peu d’argent”, explique l’enquêteur. “Il pouvait garder le surplus”. Et Christophe Raumel ? “Il disait que Willy Prévost était comme son frère”.  Du moins jusqu’à ce qu’il apprenne durant sa garde à vue que cet ami si proche était aussi, depuis plusieurs mois, l’amant de sa compagne.

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