Jour 51 au procès des attentats de janvier 2015 - Des avocats de la défense ont enchaîné des plaidoiries depuis ce matin : les avocats des accusés Christophe Raumel, Michel Catino et Metin Karasular.

Les avocats des accusés Raumel, Catino et Karasular ont plaidé au 51e jour de ce procès
Les avocats des accusés Raumel, Catino et Karasular ont plaidé au 51e jour de ce procès © Radio France / Matthieu Boucheron

L'avocate qui se lève en premier pour plaider en ce 51e jour de procès, est celle de l'accusé au strapontin : Me Clémence Witt, qui défend Christophe Raumel. Raumel est le seul accusé à la peau noire, crâne rasé, barbe sous son masque chirurgical, lunettes à grosses montures. Il est l'accusé qui tente de se faire tout petit sur son siège pliant, le seul qui soit libre sous contrôle judiciaire, assis juste devant les avocats et sans menottes, quand tous les autres co-accusés sont encadrés de policiers encagoulés dans des box vitrés. Il était le seul à avoir été renvoyé à ce procès des attentats de janvier 2015, pour association de malfaiteurs, ni criminelle, ni terroriste. Le seul à risquer, sur le papier, dix ans de prison maximum ; les avocats généraux ont requis à son encontre la peine la plus faible, cinq ans de prison. 

"L'accusation ne lui a posé que cinq questions en neuf semaines de débats ! C'est l'équivalent d'une comparution immédiate !"

Clémence Witt s'avance à la barre pour plaider avec "humilité et détermination". La jeune et jolie avocate aux cheveux blonds adresse ses premiers mots aux victimes. Parle de leur dignité. Les survivantes de Charlie Hebdo, Coco et Sigolène Vinson, ont ému Raumel qui les a vues comme "des héros", dit Me Witt. Elle ajoute que Raumel a pleuré en écoutant le témoignage effectivement si bouleversant de Valérie Braham, veuve de Philippe Braham, assassiné à l'Hyper Cacher. Ce procès-catharsis n'a cependant "pas permis d’apporter toutes les réponses parce que la justice ne peut pas tout", résume-t-elle. Et d'une voix posée, Clémence Witt regrette que Christophe Raumel n’ait "eu la parole qu’une poignée d’heures. L’accusation ne lui a posé que cinq questions sur son rôle en neuf semaines de débats, c'est très peu. C'est l’équivalent d'une comparution immédiate !"

Clémence Witt rappelle ce qu'on reproche à son client, qui avait 24 ans en 2015, et qu'elle a découvert totalement "apeuré" en garde à vue. On lui reproche d'avoir suivi son meilleur ami de l'époque, Willy Prévost, co-accusé, assis dans un box. Il l'a suivi dans une armurerie où Prévost avait été chargé par Amedy Coulibaly d'acheter des couteaux, tasers, gants, gilets tactiques. Il l'a suivi aussi pour enlever le traceur de la moto Suzuki avec laquelle Coulibaly s'est rendu à Montrouge le 8 janvier 2015, où il a tué la policière Clarissa Jean-Philippe. Me Witt plaide que Raumel était un jeune qui "traîne". À part s'occuper de sa fille - alors bébé -, "sa vie c'est l'errance", dans sa cité de l'Essonne. Alors "pour passer le temps, il accompagne. Souvent, il ne sort jamais de la voiture". "En échange de quoi a-t-il accompagné ?" demande l'avocate. "En échange d'une paire de gants et un Mac Do sur une aire d’autoroute. La reconnaissance d’un grand". Le grand, c'est Willy Prévost, de quatre ans son aîné. "Ce n’est pas un mythe la loi du silence. Un petit n’interroge pas un grand, même quand il rend un service". Willy Prévost connaissait bien Amedy Coulibaly, le tueur de Montrouge et de l'Hyper Cacher. Mais _"Christophe Raumel ne lui a jamais parlé, ne l'a jamais salué"_, martèle l'avocate

"Vous n’êtes pas là pour écrire l’Histoire, mais pour juger des hommes"

Alors pour elle, "Raumel n'est coupable que de ça : avoir été l'accompagnateur." Elle ne veut pas plaider l'acquittement, car Raumel a reconnu avoir été présent, tout en jurant qu'il ne savait pas que des attentats se préparaient. Raumel a même avoué stocker un sac avec le taser, mais sans poser de questions, car il n'en pose jamais. Parle plutôt par onomatopées. C'est ainsi qu'on l'a vu s'exprimer à cette audience. Me Witt s'emporte contre la "froideur de la justice antiterroriste", le "vertige" pour Raumel, dans la galerie St Eloi des juges antiterroristes, Raumel "couvert de honte" d'être incarcéré dans cette affaire. En détention provisoire, où il sera resté plus de trois ans, avant d'être libéré, sous contrôle judiciaire, en mai 2018. En prison, Raumel a découvert sa maladie, un cancer, contre lequel il a lutté et dont il a guéri. Et Me Clémence Witt supplie la cour de ne pas réincarcérer son client qu'elle dit "réinséré", avec l'envie de s'occuper de sa petite fille. Et elle conclut, face aux magistrats professionnels : "Vous n’êtes pas là pour écrire l’Histoire, mais pour juger des hommes".

Me Beryl Brown lui succède à la barre. Jeune, elle aussi. Blonde, elle aussi. Qui a été élue elle aussi pour son éloquence, sélectionnée parmi les secrétaires de la conférence, ces jeunes avocats brillants choisis pour assurer pendant un an la défense pénale d'urgence à Paris dans les affaires criminelles et terroristes. C'est ainsi que toutes les deux se sont retrouvées dans ce dossier des attentats de janvier 2015. Beryl Brown plaide pour Michel Catino, le doyen des accusés, 68 ans, le joueur de cartes-né, celui qui a dit dans son box qu'il ne s'intéressait à rien d'autre qu'au jeu. "Un vice", sont venus dire à la barre ses proches. Me Beryl Brown entame sa plaidoirie de manière théâtrale, en répétant "pardon". Elle parle de la "souffrance trop grande liée aux crimes trop graves" et poursuit : "Il faut des têtes, il faut des noms". Elle dit qu'il "aurait fallu juger le fanatisme. Mais on ne peut pas, il faut juger des hommes". Dix hommes sont ainsi dans le box, un sur un strapontin donc ; et il y a aussi trois absents, deux frères présumés morts et une veuve de terroriste en cavale. "

Michel Catino, le joueur de cartes de Charleroi, loin des katibas de Raqqa

J’ai l’honneur de plaider pour Michel Catino, celui qui ne peut pas demander pardon, celui qui ne sait pas trop quoi dire", clame Me Brown. À son procès, c'est vrai que Michel Catino, cheveux gris mi-longs et crâne dégarni, lunettes en demi-lune autour de son cou, a eu du mal à trouver des mots. Sauf pour parler de sa passion du jeu. Mais le terrorisme, il a juré qu'il n'avait jamais entendu ce mot-là avant janvier 2015. Il a juste eu un mot pour "la douleur des victimes" qu'il dit avoir comprise, lui qui a perdu un fils, en 2006, un accident dans une montagne française, dans un ravin, en 2006. Et l'avocate s'emporte pour défendre "Michel Catino qu’on traîne au bout d’une laisse comme un chien". Chaque jour en effet, les accusés menottés sont conduits jusqu'à leur box, menottes accrochées à des cordelettes, comme des laisses, tenues par des policiers cagoulés. Image choquante, chaque jour.  Et Me Brown parle de Michel Catino, belge de Charleroi, joueur de cartes très loin des "katibas de Raqqa". "C’est là-bas que se sont décidées les tueries qui ont ramené les deux belges dans cette galère", clame-t-elle. Et elle se désole que ça fasse "quatre ans que Michel Catino est _empêtré dans ce dossier comme dans des sables mouvants_. Le crime qui lui est reproché, c'est une lise. Même si vous n’êtes pas radicalisé, vous avez mis le pied dans la lise", ce sable mouvant du bord de mer. 

Et Me Brown tempête contre la "magie du réquisitoire, même si vous n’êtes pas terroriste, vous êtes un terroriste !" Elle se fâche contre le "vide" du dossier : "Qui a vendu les armes aux frères Kouachi ?  Qui arme les banlieues ? C’est la frustration de ne pas voir la bande d’Hermant -le trafiquant d'armes lillois- dans le box". _"Y a que du vide et des absents"_. Claude Hermant, qui importait des centaines d'armes, en a remilitarisées, et certaines ont fini entre les mains de Coulibaly, via des intermédiaires. Mais Hermant a été jugé devant un tribunal correctionnel et n'était que témoin à ce procès. Et Me Brown ressent de la "rage". Rage qu'on ait voulu "combler ce vide". On ne sait pas d'on viennent les armes des Kouachi ? "Tant pis, on démarre une autre histoire", gronde-t-elle. Avec un sac transporté par Michel Catino. Pas le bon sac, plaide-t-elle. Me Béryl Brown cherche à démontrer que pour Michel Catino, "l'accusation est venue bricoler une histoire". Elle veut que la cour soit convaincue que Michel Catino n'est pas un terroriste, "ça crève les yeux". "Avec de l’imagination, on peut tout faire !", s'énerve-t-elle. Elle enfonce l'accusation : "Au parquet, on n’a pas de preuves mais on a des idées !" Et elle parle du "néant de la preuve". Zéro preuve que Catino le joueur ait pu se douter que le sac d'armes qu'on lui a demandé de transporter une fois allait servir à des attentats. Catino qui l'aurait fait en échange d'un billet pour aller jouer au casino. Me Brown parle de la jurisprudence française : affaire Merah, en appel. Malki, le délinquant qui avait fourni l'arme à Mohamed Merah qui s'en est servi pour les attentats de mars 2012 à Toulouse et Montauban, ne savait pas que Merah était radicalisé, et en conséquence Malki n'a pas été condamné pour terrorisme. Elle rêve de la même chose pour Michel Catino. 

"L'erreur judiciaire incarnée" avait écrit Charlie Hebdo

Me Lauvaux, avocat belge de Catino, plaide à son tour et assassine le réquisitoire à deux voix prononcé hier et avant-hier "sans aucune nuance". Me Lauvaux admet que son client soit jugé pour "association de malfaiteurs classique, mais association de malfaiteurs terroriste, non". Me Lauvaux clame qu"il n'y a rien de pire que de mal juger un coupable". Dit que Michel Catino n'est "pas un soldat du Califat". Michel Catino, le fils de mineur italien qui a grandi en Belgique, écoute, bras croisés. Il est emmitouflé dans le blouson du PSG qu'il a porté chaque jour à ce procès, l'air ailleurs, lui qui a été agressé à coups de marteau sur la tête en 1992 et est resté invalide. Me Lauvaux implore la cour. "Même dans un grand procès, une justice ne doit-elle pas faire preuve d’indulgence quand il y a lieu ? Ne faut-il pas être magnanime envers Michel Catino ?" Et il conclut sa plaidoirie en citant l'écrivain Yannick Haenel, qui chronique chaque jour ce procès pour Charlie Hebdo, sur le même banc que les survivants du journal satirique. À propos de Catino, Yannick Haenel avait écrit qu'il était "l'erreur judiciaire incarnée". Pour Me Lauvaux, une peine juste pour Michel Catino, serait "entre 5 et 8 ans". Loin des 15 ans requis.

Me Chevais, le doyen des avocats de la défense à ce procès. Il plaide pour l’accusé Karasular.
Me Chevais, le doyen des avocats de la défense à ce procès. Il plaide pour l’accusé Karasular. © Radio France / Matthieu Boucheron

"La cour d’assises n’est pas là pour appliquer la loi du talion"

Puis ce sont les avocats de Metin Karasular qui ont plaidé. Me Michel Bouchat, avocat au barreau de Charleroi, rappelle que le garagiste belge est "le premier à s'être présenté spontanément" à la police. "Ce n'est pas l'attitude d'un terroriste !" s'exclame-t-il. Me Bouchat souligne qu'on ne peut tracer les armes des Kouachi. Et il demande à la cour "de ne pas faire dire à ces listes d'armes ce que ces listes ne disent pas". Deux listes d'armes avaient été retrouvées chez Karasular. Une dans laquelle il y avait écrit lance-roquettes, comme celui des Kouachi. Mais les enquêteurs ont reconnu à la barre que la provenance des armes des terroristes de Charlie Hebdo était incertaine. Et Me Bouchat parle de Karasular le Kurde qui soutient le PKK, et aurait bien fait la guerre contre Daech. "Le reste ce sont des supputations", résume-t-il. Arrive Me Chevais, avec ses "45 ans de barre que je fêterai dans deux jours". Me Chevais a été sur le banc des parties civiles au procès Papon. Me Chevais est le doyen des avocats de la défense de ce procès. Il avait fait scandale aux  premiers jours d'audience en refusant de porter le masque et en lançant : "demain, je viens en burqa !" Me Chevais, avec sagesse, rappelle que "la cour d’assises n’est pas là pour appliquer la loi du talion." Il parle de sa colère contre les gendarmes qui ont témoigné derrière des écrans voilés "pour ne pas voir leur nez de Pinocchio s'allonger", ces gendarmes qui avaient pour indic' le trafiquant d'armes lillois Claude Hermant, encore lui. Et Me Chevais dit que ce "ne sont que des figurants dans ce box, en tout cas la plupart d’entre eux. M. Karasular n’a rien à voir avec le terrorisme". Il reconnaît les trafics de Karasular pourtant, et même un trafic d'armes, "mais d'armes pourries". Pas celles des attentats de janvier 2015, plaide-t-il. Et il demande aux juges d'avoir "l’exigence de la preuve dans le dossier. Sinon, je crains que votre décision n’ait que la couleur d’une parodie de justice".

Demain, au 52e jour de procès, suite des plaidoiries de la défense. Le verdict est attendu mercredi 16 décembre.