Jour 26 au procès des attentats de janvier 2015 - Le seul accusé qui comparaît libre à l'audience explique à la barre qu'il ne savait rien, ne posait pas de questions et n'a fait que suivre. Son ex-compagne raconte en pleurs un "autre Raumel". Un homme qui la battait et la faisait "surveiller" par le quartier.

La cour a entendu le témoignage de Christophe Raumel et de son ex-compagne
La cour a entendu le témoignage de Christophe Raumel et de son ex-compagne © Radio France / Matthieu Boucheron

Il est le seul à comparaître libre à l’audience. Christophe Raumel est cet accusé que l’on voit passer chaque matin au même point de contrôle que les parties civiles et leurs avocats. Crâne lisse, lunettes, barbe qui apparaît sous son masque. Parce qu’il a été placé sous contrôle judiciaire après 39 mois de détention provisoire, sa place à lui n’est pas dans le box, mais sur un strapontin juste devant les avocats de la défense. 

“Je reconnais les faits”

Et c’est donc debout, à la barre, qu’il est interrogé sur les faits. D’emblée, il affirme : “bah … je reconnais avoir été là à chaque instant. Je reconnais les faits qui me sont reprochés en fait.” Puis il se tait. Un peu comme s’il pensait que c’était bon, qu'il pouvait s’arrêter là. Ne restait plus qu’à déterminer le quantum de sa peine. Les choses ne sont en réalité pas aussi simples. “Quelles étaient vos relations avec Amedy Coulibaly ?” lui demande le premier assesseur, en charge de son interrogatoire. “Moi en fait, j’étais proche de Willy”. Willy Prévost, autre accusé de ce procès, son “meilleur pote”, en lien étroit avec Amedy Coulibaly. Mais avec le terroriste de Montrouge et de l’Hyper Cacherj’avais aucun lien. Je l’ai juste aperçu. Même 'ça va ?', je ne lui ai jamais dit.” Pourtant, Christophe Raumel est de toutes les expéditions de son ami Willy Prévost, alors missionné par Amedy Coulibaly : achat de gilets tactiques, de gants, de couteaux. C’est même dans son appartement qu’est entreposé ce matériel qui servira à Amedy Coulibaly pour perpétrer ses attaques. Mais à chaque question ou presque, la réponse de Christophe Raumel est la même : il ne savait pas de quoi il en retournait et ne posait pas de question

“Moi, j’accompagne, je suis le décor”

Lui, il suivait son ami Willy Prévost, de quatre ans son aîné. “On était ensemble du matin au soir. La journée, on fait rien, on va au centre commercial, on fume, on boit, on mange, on discute de tout et de rien." Et lorsque Willy Prévost lui propose d’aller faire des achats, il suit “pour sortir de la ville, faire un tour. Mais moi, j'accompagne, je suis le décor." À tel point que, raconte-t-il à la barre, lorsque les policiers viennent l’interpeller chez lui “ils m’ont dit 'terrorisme' et je leur ai dit 'vous vous êtes trompés'. Et puis en garde à vue, je pensais que j'allais sortir. J'avais pas conscience des faits qui m'étaient reprochés." Non, celui pour lequel il s’inquiète alors, c’est Willy Prévost, dont il connaît la proximité avec le terroriste de Montrouge et de l’Hyper Cacher. "Pour vous, Willy Prévost était l'homme de main de Coulibaly ?”, l’interroge Me Elie Korchia, avocat de victimes de l'Hyper Cacher. “Non, pas un homme de main” répond Christophe Raumel. “Moi des fois je suis dehors, j'ai soif, j'attrape un petit, je lui donne 2 euros : 'va m'acheter une canette'. Et ben, Coulibaly c'est pareil avec Willy Prévost." Aujourd’hui libre sous contrôle judiciaire, Christophe Raumel aspire à travailler “comme chauffeur-livreur, avoir un appartement, m’occuper de mon foyer, de ma fille. J’ai fait une chambre pour elle avec ses vêtements et tout.”

L’autre Christophe Raumel

Sur cette note d’espérance, l’audience est suspendue pour la pause déjeuner. À la reprise, il suffit de quelques phrases pour que tout bascule. Celle qui s’est avancée à la barre est une jeune femme de bientôt 29 ans. Grande, très mince, talons aiguilles et robe rose à volants. Comme le veut l’usage, elle décline tout d’abord son identité. Mais sa voix est si faible que l’assesseur chargé de l’interroger la reprend : “madame, il faut que vous parliez plus fort”. Mais la jeune femme n’arrive pas à articuler le moindre mot. Elle est secouée de sanglots, tremble, peine à articuler. Après un très long silence, celle qui se présente comme “chef de projet dans une collectivité” commence néanmoins : "j'ai été mise en garde à vue car le père de ma fille et des personnes assez proches de moi étaient impliqués dans cette histoire."

À ce stade du procès, quiconque a assisté à ce procès connaît une partie de la vie amoureuse de la jeune femme. Les procès d’assises sont ainsi faits, ils laissent peu de place à l’intimité, y compris de certains témoins. Au fil des audiences, on a donc appris que celle qui fut la compagne de Christophe Raumel et mère de leur fille a noué une relation intime avec son meilleur ami Willy Prévost, relation que Christophe Raumel a découverte lors de sa garde à vue dans ce dossier. Le contexte est donc connu, et à voir le trio rassemblé dans la même salle d’audience, on s’attend à ce que le climat se tende un peu. Mais certainement pas à un tel témoignage. En larmes, la jeune femme raconte  : "pendant toute notre relation, monsieur Raumel" ainsi qu’elle le nomme à la barre, "me frappait pour rien. Un jour il a été hyper dur avec moi parce que je n’avais pas acheté de Nesquick pour ma fille. J'ai cru que j'allais mourir ce jour-là."

“Tu n’as pas honte de ce que tu es?”

À la barre, on voit la frêle silhouette secouée par les hoquets. Elle poursuit péniblement : "on faisait chambre à part mais j'étais en rupture avec ma famille. Donc j'avais pas le choix que de vivre chez lui.” En l’occurrence, au domicile de la mère de Christophe Raumel. Devant une salle saisie d’effroi, elle raconte la pression du quartier, les coups de téléphone passés depuis la prison à ses copains qui la croisent dans les rues de Fleury-Mérogis : “il leur disait : frappez-là". L’intimidation aussi : “_deux jours avant le procès, il est venu chez moi à minuit. Pour que je ne dise pas ici qu’il me frappait, qu’on avait été en contact. Il m’a menacé_e”. C’est pour cela, explique la jeune femme, qu’elle s’est rapprochée de Willy Prévost. “C’était une période où je n’avais personne dans ma vie. Il a été là pour que je puisse aller bien. Moralement et physiquement”. Dans le box, l’intéressé ne la lâche pas des yeux. “Un jour, poursuit la jeune femme toujours en pleurs, monsieur Raumel avait jeté toutes mes affaires. J’avais plus que mon pyjama. C’est Willy Prévost qui lui a dit qu'il fallait qu'il me rende mes affaires, qu'il me fallait au moins un pantalon pour me rendre au travail le lendemain". La tension monte encore d’un cran, vrille jusqu’à la colère hystérique de la jeune femme qui hurle en regardant l’accusé "t'as même pas honte de ce que tu es. Tu vas l'accepter la rupture ? Espèce de salaud, fils de pute. "

"Ce n'est pas ange mais pas un démon non plus"

Pour tenter de retrouver un semblant de sérénité, l’audience est suspendue. À la reprise, c’est d’un ton plus calme que la témoin décrit le père de sa fille comme “un manipulateur, pourri jusqu’à la moelle”, confie avoir “peur de lui”. “Il a été libéré sous conditions de se tenir tranquille et ce n’est pas le cas.” Chancelante sur ses talons aiguilles, la jeune femme repart, non sans un regard plein de tendresse à l’égard de Willy Prévost. Elle laisse la salle figée, sans doute un peu moins disposée à entendre le témoignage bienveillant de la sœur aînée de l’accusé Raumel qu’elle ne l’aurait été quelques heures plus tôt. Cette sœur qui affirme n’avoir jamais été témoin de ces violences conjugales alors qu’elle vivait sous le même toit que le couple. “Et ma mère, elle n’aurait jamais laissé faire ça”. Cette sœur qui vante les efforts de son frère depuis sa sortie de détention provisoire. Évoque ses qualités de père. Et conclut par cette phrase qui flotte dans l’air après cette journée mouvementée. “Mon petit frère, ce n’est pas un ange. Mais ce n’est pas un démon non plus.”

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