Bernard Cazeneuve était ministre de l’Intérieur quand, le 7 janvier 2015, des terroristes sèment la panique en France pendant trois jours. Cinq ans après, il raconte à France Inter, ses souvenirs de ce mois de chagrin et de mobilisation de tout un pays, soudé. Entretien.

Bernard Cazeneuve
Bernard Cazeneuve © Radio France / Anne Audigier

Le 7 janvier 2015, quand Saïd et Chérif Kouachi commencent à tirer à la kalachnikov à la recherche de la rédaction de Charlie Hebdo, Bernard Cazeneuve est dans son bureau de ministre de l’Intérieur, place Beauvau, à Paris. Il raconte à France Inter comment il a appris qu’un attentat venait de se produire. Entretien, avec Bernard Cazeuneuve.

BERNARD CAZENEUVE : "Au moment où j’apprends que l’attaque a eu lieu, je suis dans mon bureau, avec des responsables de la Ligue des Droits de l’Homme. Ils sont venus appeler mon attention sur certaines dispositions qu’ils contestent de la loi du 13 novembre 2014, qui est une loi destinée à prévenir le terrorisme ; c’est la première loi significative du quinquennat de François Hollande. Et ils sont venus aussi appeler mon attention sur le respect des libertés publiques. 

Nous évoquons ces sujets, au moment où mon directeur de cabinet rentre dans mon bureau, je le trouve vraiment très blême, très affecté, et il m’indique qu’une fusillade vient d’intervenir dans les locaux de Charlie Hebdo, que c’est vraisemblablement une attaque terroriste et que d’après les premières informations dont il dispose, il y aurait de nombreux morts. À ce moment-là, j’appelle le président de la République pour lui indiquer que je me rends sur place. Le président de la République vient d’avoir au téléphone Patrick Pelloux, arrivé dans les locaux, et Patrick Pelloux lui a indiqué de façon très émotive les circonstances de cette scène effroyable. Et nous convenons avec le président de la République que nous nous retrouvons sur place. 

Je pars avec quelques-uns de mes collaborateurs au siège de Charlie Hebdo. J’arrive, avec toutes les précautions qui s’imposent puisque nous ne savons rien du lieu où se trouvent les terroristes et qu’il y a toujours des risques d’attentats en réplique. Et alors le préfet de police sort de Charlie Hebdo, et me décrit ce qu’il vient d’y voir et c’est une description absolument effroyable. Le président de la République me rejoint, la Maire de Paris, et après quelques minutes très émouvantes, puisque Patrick Pelloux s’effondre dans les bras du président, nous rentrons ensuite à l’Elysée". 

FRANCE INTER : Il y a, j’imagine, une émotion au sommet de l’État, à ce moment-là.

"C’est un moment extrêmement particulier parce qu’on parle de terrorisme, et là, le terrorisme prend toute sa dimension, par une violence extrême, soudaine, barbare. On a voulu saisir le pays tout entier au coeur et semer dans tous les esprits la terreur et l’effroi, et c’est effectivement ce sentiment que nous éprouvons. Non pas un sentiment qui nous empêche d’agir, non pas un sentiment qui nous tétanise, qui nous paralyse, mais il y a incontestablement une émotion, de ceux qui viennent de voir cette scène et en sont pour toujours traumatisés, l’émotion de certains proches qui arrivent. Le chagrin s’empare subitement des esprits, des cœurs, des foules, du pays tout entier. Et qui nous oblige, nous, responsables politiques".

Vous quittez donc Charlie Hebdo pour l’Élysée, et la traque commence instantanément, avec cette carte d’identité retrouvée dans une voiture des terroristes, au nom de Saïd Kouachi ?

"Une cellule interministérielle de crise est déclenchée par le Premier ministre mais siège à Beauvau. Cette cellule est le lieu de la coordination de l’ensemble des services de l’État en vue de la protection des Français, pour le cas où d’autres attentats viendraient à survenir. D’ailleurs, nous avions été bien inspirés de la mettre en oeuvre, puisque d’autres attentats surviendront dans les heures qui suivent la tuerie de Charlie Hebdo

Ensuite, il est nécessaire que le ministère de l’Intérieur coordonne ses propres services, et le fasse de telle sorte que la tentation de “la guerre des polices” ne se produise pas. Et cela n’ira pas de soi, notamment dans la nuit de l’attentat de Charlie Hebdo, au moment où les forces du RAID se rendent à Reims pour tenter de retrouver les frères Kouachi, je constate très vite que les forces spéciales de la police sont à quelques mètres des journalistes des chaînes d’information en continu, ce qui n’est pas quand même la meilleure manière de conduire une opération délicate. Ce qui me conduit à mettre les choses au point de façon extrêmement dure : puisque la coordination semble ne pas aller de soi, Le Fumoir (une des salles place Beauvau) sera le lieu de la coordination et nous ne sortirons de cette salle que lorsque la crise sera terminée". 

Dans cette salle du Fumoir, la nuit du 7 au 8 janvier 2015, vous piquez donc une grosse colère… 

"Oui, car quand je vois le RAID perquisitionner à Reims sans aucune coordination avec les autres services, je pense que tout le monde a laissé faire dans l’espoir que le trophée lui reviendrait. C’est mon interprétation. Lorsque je la livre à ceux qui sont autour de la table, je leur demande si ça a un sens cette stratégie ridicule en pleine crise terroriste, alors que c’est la République qui doit arrêter la crise terroriste, c’est pas tel ou tel service du ministère de l’Intérieur auquel les Français pourraient exprimer leur reconnaissance, mais ne l’exprimeront jamais si cette absence de coordination devait conduire à un désastre. Donc là, je me fâche vraiment très fort, en disant aux collaborateurs qui sont là quel est le moment historique où nous nous trouvons, et l’obligation collectivement que nous avons d’être à la hauteur précisément en nous effaçant devant la mission. 

Et à partir de ce moment-là, nous tombons d’accord sur le fait que nous avons un devoir national, une obligation morale. Être à la hauteur de la tâche, c’est que la crise soit surmontée et que le maximum de vies soient préservées. Cette nuit-là, je reste longtemps dans le Fumoir, je dors très peu".

Le matin du 8 janvier, une policière municipale est tuée à Montrouge. Comprenez-vous tout de suite qu’il s’agit du deuxième attentat en moins de 24 heures ? 

"Le 8 janvier au matin, je suis au ministère de l’Intérieur, quand j’apprends qu’une policière municipale a été tuée à Montrouge. Mon intuition me dit qu’il faut m’y rendre et qu’il faut montrer qu’en dépit de la tragédie qui vient de se produire, nous sommes déterminés à assurer la sécurité des Français. Lorsque j’arrive à Montrouge, j’ai le pressentiment qu’il s’agit d’une attaque inspirée par ce qu’il s’est passé la veille, sans savoir encore qu’il existe un lien entre le terroriste dont je ne connais pas le nom, qui a procédé à cette attaque à Montrouge, et ceux que nous recherchons et qui ont attaqué les locaux de Charlie Hebdo. C’est dans les heures qui viennent que l’arborescence des complicités s’élabore."

Au troisième jour de leur cavale, le vendredi 9 janvier, les frères Kouachi semblent cernés, tôt le matin, dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële, puis il y a un nouvel attentat à Paris, avec une prise d’otages dans un supermarché, l’Hyper Cacher. Comment avez-vous géré cette situation inédite ?

"C’est une journée, quand on y repense, dont on se demande comment nous avons fait pour l’affronter sans qu’à aucun moment, nous ne soyons en situation de perdre la maîtrise des choses. Le matin, nous parvenons à cerner les frères Kouachi. Je l’apprends alors que je me rends à un conseil de défense à l’Élysée. Là, il y a un soulagement, avec toujours une interrogation en arrière-plan, qui est : étaient-ils seuls ? Qui est susceptible d’agir avec eux pour leur compte ? En fin de matinée, nous sommes à la recherche active d’Amedy Coulibaly (dont on a retrouvé l'ADN après l'attaque de Montrouge), nous avons des informations selon lesquelles il pourrait se trouver dans une ville de la région parisienne, nous y déployons tous les moyens et toutes les techniques qui permettent de l’identifier, et au moment où j’échange avec les responsables des grands services français sur la possibilité de le localiser et de le mettre hors d’état de nuire, j’apprends qu’une attaque est en train d’intervenir dans une épicerie, et on comprend très vite que c’est Coulibaly. 

Je me rends sur place pour analyser la situation avec les responsables du RAID et de la BRI, le patron de la police judiciaire, et le préfet de police de Paris. Et à ce moment-là, nous regardons les conditions dans lesquelles nous sommes en situation de réussir une opération d’évacuation des otages. Je rends compte de tout cela au Premier ministre et à l’Élysée et nous arrêtons collectivement la position que nous devons intervenir simultanément à Dammartin-en-Goële et à l’Hyper Cacher, parce qu’il y a dans les deux sites des otages. À ce moment-là, nous essayons de discuter pour obtenir la reddition des terroristes, puis nous prenons la décision qu’au-delà d’une certaine heure, nous interviendrons. Et lorsque je fais connaître au général Favier -alors directeur de la gendarmerie-, la décision du président de la République, au moment où je lui parle, il m’indique que les terroristes sortent de l’imprimerie, qu’il assiste à des coups de feu, il m’annonce en direct la mort des frères Kouachi. À ce moment-là, je donne instruction de lancer l’assaut à l’Hyper Cacher, au nom du président de la République. Je reste au téléphone avec le préfet de police de Paris, je l’entends compter et je comprends qu’il compte les otages, qui sortent de l'Hyper Cacher et qu’ils sont tous sortis. 

Et quand je reviens dans le bureau du président de la République pour lui faire cette annonce, il est face à l’écran des chaînes d’information en continu, et voit les otages sortir, et lui-même les compte. Et quand il a fini de compter, nous avons une accolade assez chaleureuse, lui et moi. Il y a une vraie émotion et encore beaucoup de choses à faire, faire passer des messages à ceux qui sont intervenus, expliquer aux Français ces assauts. Et puis, je dois assurer la sécurité de la marche du 11 janvier, dont François Hollande a eu l’idée, avec la venue de nombreux chefs d'État étrangers".

Quelle image vous a marqué ce 11 janvier 2015, cette marche historique contre le terrorisme ?

"Le 11 janvier, ce qui m’a marqué, c’est une très profonde unité du peuple français, une force qui était dictée par l’amour de la nation et du pays, et non pas par la volonté de vengeance ou de haine, et la fraternisation des forces de l’ordre avec les Français, qui étaient au balcon à Paris, et qui applaudissaient les policiers et les gendarmes pour le travail qui avait été accompli. Je me souviens de policiers et de gendarmes se tournant vers moi durant cette scène particulière, parce qu’ils n’en revenaient pas. C’était un moment assez magique de gratitude et d’unité, qui m’a profondément touché et bouleversé à ce moment-là".

Il y a des familles de victimes qui accusent le ministère de l’Intérieur de ne pas avoir assez protégé les dessinateurs de Charlie Hebdo, la protection ayant été allégée quelques mois avant l’attaque. Que répondez-vous à ces accusations ?

"Il y a un policier qui assurait la protection d’un dessinateur qui est mort [Franck Brinsolaro, qui assurait la protection de Charb], il était donc bien présent. Il a perdu sa vie pour avoir assuré cette protection. Ensuite, il y a eu tous les débats sur les gardes dynamiques ou statiques, qu’est-ce qui est le plus efficace ? J’ai été confronté à ces questions tout au long de mon passage à Beauvau. La crise terroriste et la protection des Français, c’est pas une science exacte, et si vous êtes ministre de l’Intérieur dans cette période-là, c’est pas avec des coups de menton, des actes d’autorité, que vous parvenez à convaincre les Français, c’est avec l’humilité qui doit toujours habiter celui qui exerce la responsabilité de l’État, une grande rigueur intellectuelle et la sincérité". 

Autre science inexacte : le renseignement. La police a été accusée de failles dans la surveillance des frères Kouachi. Reconnaissez-vous des failles ?

"Il y a pu y avoir des failles, quand vous avez perdu énormément d’emplois dans la police et que la dernière loi sur le renseignement date d’une époque où il n’y avait ni téléphone portable ni internet, vous avez beaucoup de progrès à accomplir. Et comme il s’est écoulé un minimum de temps entre le moment où on a fait ce travail de modernisation et le moment où les attentats sont survenus, il y a pu y avoir des failles. Mais j’ai été frappé par l’extraordinaire propension des observateurs à instrumentaliser ces questions pour entretenir une suspicion à l’égard des services de renseignement. On aime à pointer des failles. Quand on donne aux services de renseignement les moyens pour que la surveillance ne se reproduise pas, on nous dit qu’on organise la surveillance de masse. Ces commentaires sont vieux comme le monde et font partie de la surface des choses. Il faut rester à distance". 

Quelles sont les images les plus fortes qui vous restent de ce mois de janvier 2015 ?

"La première image c'est celle des visages des familles des victimes à l'occasion des cérémonies, et de ceux qui étaient à la tête du pays. On avait l'impression que la France n'avait plus qu'un visage, celui du chagrin, de cette tristesse immense, qui nous conduisait dans un pays uni et devenu subitement indivisible par l'effet de la tristesse que nous partagions les uns avec les autres. Janvier 2015, pour moi ça reste cette foule rassemblée le 11 janvier dans toutes les rues de France, cette foule qui en réalité, épousait les contours du peuple. Victor Hugo disait qu’il fallait se méfier de la foule qui parfois trahit le peuple, ce jour-là, la foule et le peuple ne faisaient qu’un, parce que la foule avait préempté tous les sentiments républicains, toutes les valeurs qui permettent à la foule et au peuple de converger pour faire République".

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