Le 9 janvier 2015, un terroriste surgit dans un supermarché cacher, porte de Vincennes, à Paris. Amedy Coulibaly tue quatre personnes à l’arme de guerre et retient les autres otages pendant quatre heures. Noémie était parmi les otages cachés dans l'une des chambres froides. Elle s'est confiée à France Inter.

Noémie est restée otage du terroriste de l'Hyper Cacher pendant quatre heures, le 9 janvier 2015. Cinq ans après, la jeune femme a peur chaque fois qu'elle fait ses courses. Elle témoigne, mais à visage caché.
Noémie est restée otage du terroriste de l'Hyper Cacher pendant quatre heures, le 9 janvier 2015. Cinq ans après, la jeune femme a peur chaque fois qu'elle fait ses courses. Elle témoigne, mais à visage caché. © Radio France / Sophie Parmentier

Le 9 janvier 2015, Noémie, jeune infirmière alors âgée de 26 ans, vient de rendre visite à ses grands-parents, près de la porte de Vincennes, à Paris. Après les avoir quittés, elle passe à pied devant l'Hyper Cacher et appelle sa mère pour lui demander si elle a besoin d'une petite course, "pour la préparation du Shabbat". Sa mère lui passe une minuscule commande, et Noémie entre dans la grande épicerie. Il est un peu plus de 13 heures. Quelques minutes après, un terroriste de petite taille, Amedy Coulibaly, surgit, vêtu d'un manteau avec une veste à capuche entourée de fourrure, des armes de guerre dans un sac de sport et une autre à la main. 

"On a cherché une issue de secours, et on a vu deux chambres froides, on a commencé à se diviser pour se cacher"

Noémie est au fond du magasin quand elle entend “une grosse détonation.”  Sur le moment, elle croit qu’il s’agit d’un accident de voiture sur le périphérique en contrebas. “Et puis là, j’ai vu des gens courir, des gens qui arrivaient de l’entrée du magasin, qui couraient vers le fond, et qui criaient.” Noémie met un peu de temps à comprendre et elle entend des gens hurler “vite, courez ! Il est armé !” En quelques secondes, avec les attentats de la veille à Montrouge, et de l’avant-veille, à Charlie Hebdo, elle comprend alors ce qu’il se passe.J’ai d’abord cherché à rejoindre l’avant du magasin pour voir si je pouvais sortir. Et j’ai aperçu un homme à l’entrée du magasin. Donc, très vite, je suis retournée vers le fond et j’ai suivi le mouvement. J’ai vu des gens descendre par un escalier et je ne me suis pas vraiment posée de questions, j’ai suivi les gens.” En bas de l’escalier, elle se souvient qu’ils étaient nombreux, dans une sorte d’entrepôt où il y avait les réserves du magasin. “On a cherché une issue de secours. On a vu qu’il n’y avait pas d’issue de secours, qu’il n’y avait aucun moyen de sortir à part de remonter et de repasser par l’avant du magasin. Et on a vu deux chambres froides, et on a commencé à se diviser dans ces chambres froides pour se cacher.” 

Très vite, la caissière du magasin descend et leur demande de remonter. “Personne ne l’a suivie au départ, on a entendu des coups de feu et on est retourné se cacher.” La caissière redescend, en pleurs. Elle leur dit que le terroriste va tuer d’autres personnes. Noémie se souvient “avoir longuement réfléchi. J’étais sur le point de remonter, devant moi, il y avait un couple de personnes qui est remonté, avec Yoav Hattab qui a été tué par la suite.” Yoav Hattab, qui en remontant, a vu un des fusils d’assaut que le terroriste avait laissé sur une palette. Héroïquement, il a essayé de s’en emparer et de tirer contre Amedy Coulibaly, mais l’arme semble s’être enrayée. C’est Coulibaly qui a tiré le premier. Yoav Hattab, 21 ans, est tombé sous les balles du terroriste, qui lui a ensuite donné un coup de pied au visage, alors que Yoav Hattab gisait au sol. Comme trois autres otages abattus par Coulibaly, sous les yeux de dizaines de personnes, dont un petit garçon de deux ans. 

Au sous-sol, Noémie ne voit rien de cette scène de massacre. Elle n’entend que le bruit, angoissant, des coups de feu qui claquent. Elle entend qu’on parle à l’étage, mais ne distingue aucun des mots prononcés par le terroriste, qui est alors calme et froid. Il propose à certains otages de s’asseoir sur des caddies renversés et de se servir dans les rayons, pendant que lui revendique ses tueries, à Montrouge et dans le supermarché au milieu duquel il se tient, une caméra vissée sur le torse, pour filmer. Il explique aux otages qu’il agit au nom de Daech et d’AQMI, Al Qaïda au Maghreb Islamique. Parle des frères Kouachi, et dit qu’il est en lien avec eux, qui ont visé Charlie Hebdo deux jours plus tôt, au nom d'AQPA, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique. Demande à un otage de lui mettre internet sur son ordinateur pour pouvoir regarder ce qu’il se passe à la télé. 

Parmi les otages cachés dans la chambre froide avec Noémie, une jeune maman et son bébé

Recroquevillée derrière des cartons dans la chambre froide, Noémie décide qu’elle y restera cachée et qu’elle ne remontera pas. “On s’est enfermé et on a entendu à nouveau des coups de feu. On a essayé de fermer la porte comme on pouvait, on a essayé de se barricader.” Il fait zéro degrés dans cette chambre froide, où un otage a réussi à couper le climatiseur normalement réglé sur des températures bien plus basses. Ils sont six, à tenter de se réchauffer et de se rassurer, même si Noémie ne connaît personne. Parmi les six otages, une jeune maman et son bébé. “C’était un bébé qui avait huit ou neuf mois. Heureusement, il était très très calme. Pour nous, c’était comme un miracle parce que c’est rare qu’à cet âge-là, un bébé soit aussi calme”. Chacun, d’ailleurs, tente de faire le moins de bruit possible. Le petit groupe qui ne se connaissait pas avant de devenir otages ensemble, est soudainement soudé dans l’adversité. Tous calmes. Malgré la peur. Ils sont cachés dans le noir. Et chuchotent à peine. 

Durant les quatre heures que durera cette prise d’otages, entre 13 heures et 17 heures. “Il y a eu des moments assez drôles, se souvient aujourd’hui Noémie. On a essayé de plaisanter entre nous pour essayer de se rassurer. Y a eu aussi des moments très compliqués. Mais on a été très soudés. Et j’ai eu de la chance d’avoir eu du réseau sur mon téléphone et de pouvoir joindre ma famille”. Noémie s’est accrochée à son téléphone. Aux messages qu’elle recevait de l’extérieur. Les messages de ses parents, ceux de son mari, qui se trouvait juste devant l’Hyper Cacher et était donc avec la police, la BRI et le RAID, qui préparent minutieusement leur assaut. “On a essayé de se rassurer ainsi. Et de parler de choses qu’on pourrait faire en sortant. On a vraiment essayé de garder tout le positif, et aussi pour le bébé, pour pas être stressés et pas l’angoisser”. 

Noémie a eu l’impression d’être comme “dans un film”. Avant l’assaut, elle a été prévenue, par son mari qui était devant, avec les policiers. Prévenue qu’il y aurait beaucoup de bruit. “C’est vrai qu’à ce moment-là, on a entendu des grosses déflagrations. Beaucoup de bruit. Des tirs, interminables, qui ne se sont pas arrêtés.” Elle se souvient que certaines personnes dans la chambre froide l’ont mal vécu, et restent traumatisées. “Moi j’attendais tellement l’issue avec impatience que c’était plutôt des bruits rassurants, je me disais c’est la fin. On ne savait pas ce qu’il se passait. On entendait juste des tirs. Mais dans ma tête, c’était impossible que ça se termine autrement que bien.”

“C’était la plus grande peur de ma vie. Et en même temps, ça paraissait tellement irréel, je me disais que ça devait se finir à un moment”

Juste après l’assaut, Noémie explique que la police les a fait sortir de la pièce, “et ils ont été vraiment exceptionnels avec nous. Ils nous ont dit de ne pas nous inquiéter, que c’était fini, qu’on allait remonter et sortir, nous ont expliqué qu’il ne fallait pas regarder devant nous, au maximum se cacher les yeux, que c’était important de ne pas regarder, juste les suivre, et heureusement qu’on a eu ces informations.” En sortant, en passant près des cadavres des victimes et du terroriste, Noémie essaye de se boucher les yeux, sans y parvenir totalement, puis la lumière du jour l’éblouit, et les nombreux camions de police et de pompiers, l’impressionnent, comme un choc, qui lui fait prendre conscience de l’énormité de l’événement qu’elle vient de subir. À peine sortie, elle peut serrer son mari dans ses bras. 

Le soir, de retour chez elle, Noémie voit du sang sur ses chaussures. Et “c’est un nouveau choc”. Les jours d’après, elle est “dans le flou total, j’étais là sans être là”. Et puis, elle tente de reprendre ses activités normales. Mais “je me suis rendue compte que j’y arrivais plus”. Noémie ne parvient plus à ressortir dans la rue. Reprendre les transports en commun est une épreuve encore plus insurmontable. Elle essaye, pourtant, de la surmonter, Noémie grimpe à nouveau dans un métro, mais est “sans cesse aux aguets”, elle qui avant, voyageait avec insouciance, les écouteurs vissés dans les oreilles. “Je me suis mise à avoir peur, alors que je n’avais pas de peur avant, c’est là que je me suis rendue compte qu’il y avait des séquelles”. Sans métro, retourner travailler est très compliqué. 

Depuis l'attentat, Noémie n'arrive plus à exercer son métier d'infirmière en réanimation

Avant l’attentat, Noémie était infirmière dans le service de réanimation d’un grand hôpital parisien. Elle adorait son métier, sa vocation d’enfant. Mais après le 9 janvier 2015, elle réalise que la vue du sang “est devenue difficile”. Noémie a peur de ne plus bien faire son métier dans un service de réanimation, où elle se retrouvait fréquemment confrontée à des situations d’urgence. Elle craint de ne plus être capable d’y faire face, de ne plus être capable d’être une bonne infirmière. Alors Noémie renonce à l’hôpital qu’elle aimait. Elle tente de travailler dans un cabinet libéral tout près de chez elle, mais cela reste une épreuve. Alors elle arrête. Aujourd’hui, Noémie berce dans ses bras le bébé qu’elle vient d’avoir il y a quelques mois. Un enfant qui lui a redonné le sourire, redonné l’envie de regarder vers l’avenir, à nouveau. 

À partir de demain, Noémie viendra au procès des attentat de janvier 2015. Attentats dont elle dit qu’ils ont trop souvent été résumés à l’attaque contre Charlie Hebdo. “Charlie Hebdo, d’accord, c’était le premier attentat”, mais elle a l’impression “qu’on a oublié les victimes de l’Hyper Cacher” et elle ne veut surtout pas qu’on oublie les quatre otages tués par Amedy Coulibaly, les dizaines d’autres, sortis au bout de quelques minutes de terreur ou après quatre heures de séquestration, selon les cas. Au procès qui va s’ouvrir devant la cour d’assises spéciale à Paris, Noémie “espère que les accusés seront condamnés à des peines assez lourdes”, même ceux qui sont jugés pour des soutiens logistiques et ne savaient sans doute rien des attentats qui se préparaient. Elle a choisi pour avocat maître Patrick Klugman, l’homme qui l’a mariée après l’attentat, quand l’avocat était encore élu à la mairie de Paris. Patrick Klugman est engagé depuis des années, dans un combat contre l’antisémitisme. Et Noémie pense, comme son avocat, que depuis ces attentats, “l’antisémitisme ne cesse de refaire surface”. Noémie a si peur aujourd’hui en France, qu’elle pense la quitter un jour, et s’installer en Israël. Elle n’a pas encore décidé. Noémie espère “retrouver une vie normale”, un jour. Depuis le 9 janvier 2015, elle évite les épiceries cacher, “car je sais que c’est une cible privilégiée”. Depuis cinq ans, elle est toujours et partout, “hypervigilante”. 

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