Philippe Braham faisait des courses pour shabbat quand Amedy Coulibaly a fait irruption dans l’Hyper Cacher et l’a tué, ce 9 janvier 2015. Ingénieur en informatique, il s'était donné un an pour changer de voie. “Il était mon moteur”, dit de lui Valérie, sa veuve, et mère de leurs trois enfants. Il avait 45 ans.

Hommage aux victimes de l’Hyper Cacher le 14 janvier 2015
Hommage aux victimes de l’Hyper Cacher le 14 janvier 2015 © AFP / Michael Bunel / NurPhoto

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Sa femme, Valérie, lui avait fait jurer de ne pas mourir avant elle. Parce que Philippe Braham "était [son] pilier”. Et une référence, un soutien pour nombre de ses proches, d’ailleurs. “Quand quelqu’un avait besoin d’un conseil ou n’allait pas bien, c’est Philippe qu’il appelait”, raconte Valérie. “Même dans ma famille à moi, mon mari c’était la référence. Ma maman, par exemple, elle disait souvent : 'Attends, je demande à mon gendre'.” Dans la vie, Philippe Braham était ainsi : patient, réfléchi mais aussi doté “d’une culture générale extraordinaire”. “Si je lui demandais ce qu’il se passait à Tombouctou, il était capable de me répondre. J’avais mon encyclopédie personnelle à la maison”, sourit sa veuve.

Pourtant, le petit garçon né le 9 juillet 1969 en région parisienne fait plutôt une scolarité très moyenne. Il se rattrape cependant au lycée, se découvre matheux, décroche le bac, puis un DUT en informatique. Et devient finalement ingénieur. Il rejoint alors l’entreprise de conseil en informatique dirigée par l’un de ses frères - il est le petit dernier d’une fratrie de quatre garçons. Et y fait toute sa carrière. Jusqu’à cette année 2014 où un vent de changement se fait sentir. Philippe et sa femme décident "d'évoluer dans la vie”. Pour elle, il s’agit de passer le concours de professeur des écoles. Pour lui, un changement de cap. “Il s’est lassé de son travail”, raconte Valérie. “Il n’était plus épanoui. Il adorait le contact avec les gens, alors il a voulu monter une agence d’assurances vie. Ce n’était pas du tout sa branche mais il s’est lancé. Et il était bien parti.

Le deuil d'un enfant

C’est lui, Philippe, qui a été le moteur de leur nouveau projet de vie. Philippe et Valérie Braham arrêtent alors de travailler pendant un an. “Il a dit “banco”, même si on doit se serrer la ceinture”, se souvient son épouse. De fait, “on ne roulait pas sur l’or mais on s’en sortait”. Car Philippe et Valérie élèvent aussi leurs trois enfants - ils avaient 8 ans, 3 ans et 20 mois en 2015 - et accueillent régulièrement le fils aîné de Philippe, né d’une première union. Quelques années auparavant, le couple avait perdu un bébé. Un petit garçon, gravement malade et décédé à l’âge de deux ans, après des mois passés à l’hôpital. “Philippe était très pudique sur les sentiments, mais ça l’a beaucoup affecté”, explique Valérie. Il trouve alors de l’aide dans la foi. Déjà issu d’une famille pratiquante (l’un de ses frères est le rabbin de la synagogue de Pantin), il lit des ouvrages consacrés au judaïsme, prend des cours. Le shabbat et les grandes fêtes juives sont l’occasion de célébrations en famille. Et puis, “on voulait s’installer en Israël. On n’avait pas de date précise, mais c’était dans nos projets”, poursuit sa veuve.

À L’Haÿ-les-Roses où ils vivaient, le quotidien de Philippe était très centré autour de sa famille. “Pas du tout sportif”, rigole sa femme. Pas beaucoup d’autres loisirs d’ailleurs. Non, ses week-ends “il les consacrait aux enfants. Il prenait leurs jouets, se mettait à leur niveau. J’étais admirative de la patience qu’il avait avec eux.” Et puis les amis. Un noyau dur, issu de la communauté juive de son enfance à Villeneuve-la-Garenne, en région parisienne. “Il n’y avait pas un jour où il n’avait pas un de ses amis au téléphone. Parfois même, je devais lui dire stop”, raconte sa femme. Et quand ce ne sont pas les conversations téléphoniques, ce sont les grandes tablées, jusqu’à plus d’une dizaine. Les taquineries entre amis aussi. “Ils se moquaient de lui gentiment. Ils disaient : 'Tu parles tout le temps de ta femme. Qu’est-ce qu’elle te fait ?'"

Valérie, il l'avait rencontrée par hasard, parce qu’elle avait été la précédente locataire de l’appartement qu’il occupait et qu’un jour, agacée par le propriétaire qui lui réclamait indûment un mois de loyer, elle était retournée sur place. “Et là, c’est Philippe qui m’a ouvert”, sourit l’intéressée. C’est le début de leur histoire d’amour. “On ne se disputait quasiment jamais, Philippe détestait les conflits”, se souvient-elle. Et quand, malgré tout, un différend survenait, c’est toujours Philippe qui, le premier, tentait d’apaiser les choses. “Si je boudais dans la cuisine, il me disait : arrête de 'gueumgueumer'. C’était son mot.

"Il vont l'attraper ce petit con"

Lorsque surviennent les attentats de Charlie Hebdo et Montrouge les 7 et 8 janvier 2015, Valérie est inquiète : leurs enfants sont scolarisés dans l’établissement juif situé à quelques mètres de l’endroit où Amedy Coulibaly a assassiné la policière municipale de Montrouge, Clarissa Jean-Philippe. Alors, elle ne veut pas les emmener à l’école le lendemain. “Mais Philippe m’avait rassurée. Il m’a dit : 'Ne t’inquiète pas, ils vont l’attraper ce petit con'", raconte aujourd’hui Valérie.

Mais alors qu’il fait ses courses pour le shabbat, Philippe Braham fait partie des premiers clients de l'Hyper Cacher tués par Amedy Coulibaly. Aujourd’hui, chaque semaine, à l’occasion du shabbat, Valérie raconte à ses enfants “une histoire sur papa. Les deux plus jeunes ne se souviennent plus de lui, alors on continue à le faire vivre ainsi.

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