L'œil pétillant et le sourire en coin, le dessinateur de Charlie Hebdo aimait la justice, les procès et les craquements des salles d'audience. Bernard Verlhac a été tué par les frères Kouachi, le 7 janvier 2015, sans jamais lâcher le feutre qu’il tenait. Il avait 57 ans.

Hommage rendu aux victimes de l'attaque de Charlie Hebdo, place de la République à Paris
Hommage rendu aux victimes de l'attaque de Charlie Hebdo, place de la République à Paris © AFP / Bertrand Guay

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier 2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

"Il parvenait à saisir ce craquement où le procès bascule, ces drames avec leurs impondérables." C’est par ces mots notamment, que la garde des Sceaux d’alors, Christiane Taubira, a rendu hommage à Bernard Verlhac, alias Tignous, lors des obsèques du dessinateur de Charlie Hebdo, dans sa ville de Montreuil le 15 janvier 2015, une semaine après l'attentat qui a visé l'hebdomadaire satirique. Car celui qu’on a enterré ce jour-là au cimetière du Père Lachaise aimait la justice, les procès, et ces craquements de salles d’audience.

Il aimait bien d’autres choses encore. Les galets, par exemple. Ceux qu’il ramassait avec son petit seau sur la plage, raconte sa veuve Chloé Verlhac dans son livre Si tu meurs, je te tue (Plon). Des galets sur lesquels il dessinait - têtes de maure, masques, visages - et qui envahissaient sa maison. Des galets qu’à peine deux mois avant de mourir, il avait subitement tous signés au dos. "On ne sait jamais", murmure-t-il alors. Des galets signés donc, de ce nom de dessinateur aux accents du sud : Tignous, "petite teigne" en occitan, ainsi que l’appelait sa grand-mère.

Car sans doute, Bernard Verlhac, né à Paris en 1957, était-il enfant un peu comme les dessins qu’il fera plus grand : insolent, drôle, grinçant, parfois même irritant… "Moi, j’aurais du finir en prison ou mort", disait-il quand il évoquait son jeune âge, sa vie de gamin de banlieue, dans une famille très modeste. Comme beaucoup de ses copains d’enfance, en fait. Sauf que lui s’en est sorti. Un peu grâce au professeur de dessin qui l’a repéré. Surtout grâce à ce talent fou - "talent ravageur" selon François Morel, "facétieux, formidable" - qui a fait de lui un dessinateur de Charlie Hebdo, mais aussi d’Antirouille où il fait ses débuts en 1977, de l’Événement du jeudi, de Fluide Glacial, ou encore de Marianne à partir des années 1990.

Des salles d’audience aux murs des prisons

Ce père de quatre enfants - comme les quatre bracelets qu’il portait au poignet - était un habitué des salles d’audiences. D’ailleurs, ses premiers dessins judiciaires, c’est à son procès qu’il les a faits. Tignous, assigné en justice par une association catholique proche du Front national pour un dessin sur la pédophilie dans le clergé. C’était en 1998. Il venait de découvrir sa vocation de chroniqueur judiciaire.

Ont suivi les procès du Front national, de l'église de scientologie, de Pierre Botton. Le procès d’Yvan Colonna aussi. Un mois d’audience que Tignous avait suivi intégralement fin 2007, où "il enrageait de ne pas arriver à croquer le président Dominique Coujard parce qu’il le trouvait trop beau pour la caricature" se souvient le chroniqueur judiciaire du Figaro Stéphane Durand-Souffland. Il en tirera, avec le journaliste Dominique Paganelli, une bande dessinée.

Par glissement sans doute, il s’est ensuite intéressé aux prisons. Ce monde carcéral auquel il a consacré des dessins et du temps : deux ans à peu près à sillonner la France depuis la prison pour femmes de Rennes au centre pénitentiaire de Lannemezan (Hautes-Pyrénées), en passant par l’établissement pour mineurs de Porcheville (Yvelines). Au point de laisser sa famille partir en vacances sans lui afin de finir ce qui deviendra un album post-mortem : Murs murs.

Le sourire en coin et l'œil qui pétille

Mais parmi les marottes de Tignous, il y avait aussi les pandas. De ces affectueuses bestioles aux allures de peluches, il avait imaginé une joyeuse bande luttant tant bien que mal pour sa survie, et fait un livre, Pandas dans la brume, paru en 2010.

Outre ses innombrables dessins - environ 20 000 selon son épouse - classés par piles en fonction du thème - la gauche, les patrons, la Corse - Tignous laisse aussi derrière lui le souvenir de son sourire en coin et de son œil qui pétille, les mouches dont il affublait ceux qu’il détestait dans ses dessins, sa sensibilité et son humilité, ses petits cigares.

Il laisse aussi le souvenir de celui qui était toujours en retard à la conférence de rédaction du mercredi de Charlie Hebdo. Pas à celle du 7 janvier. Ce jour-là, Bernard Verlhac, qui venait de déposer ses deux plus jeunes enfants à l’école, était à l’heure. Dans son livre, sa femme Chloé raconte encore comment "Tignous a été abattu d’une balle dans la tête. Entrée derrière l’oreille gauche. Tignous a été abattu à bout portant. À moins de 10 centimètres. Une seule et unique balle. Tignous a donc été exécuté."

Mais surtout, Tignous est mort le feutre à la main. Pas symboliquement, pour de vrai. Il ne l’a pas lâché.

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