Jour 22 au procès des attentats de janvier 2015 - Où l'on s'intéresse aux ADN relevés dans les locaux de Charlie Hebdo et dans la Citroën des frères Kouachi. La cour d'assises a également entendu des enquêteurs belges à propos de voitures et d'armes dont se seraient servi les frères Kouachi et Amédy Coulibaly.

Au procès des attentats de janvier 2015 on a entendu un enquêteur belge.
Au procès des attentats de janvier 2015 on a entendu un enquêteur belge. © Radio France / Matthieu Boucheron

C’est d’abord en Belgique, dans la ville wallonne de Charleroi que la cour se transporte à l’ouverture de l’audience. La petite ritournelle, désormais familière ici, retentit dans la salle d’audience : “vous êtes le seul participant connecté à la visioconférence”. Puis voilà qu’apparaît à l’écran l’équivalent du directeur d’enquête pour le volet belge de ce dossier des attentats de janvier 2015. Le commissaire belge vient nous parler “GSM”, soit la téléphonie et auditions sous “restriction de liberté”, c’est-à-dire en garde-à-vue, des accusés Metin Karasular et Michel Catino, amis de 30 ans et tous deux accusés de ce procès. 

"Un parfait désordre, des conditions de propreté désastreuses"

Pour la police fédérale de Charleroi, le dossier des attentats de janvier 2015 débute le 12 janvier. Lorsque, raconte l’enquêteur que l’on voit s’afficher sur les écrans de visioconférence, l’avocat de Metin Karasular, les contacte pour demander à ce que son client “très paniqué” puisse venir s’expliquer sur ses liens avec Amedy Coulibaly qu’il a découvert à la télévision comme étant le terroriste de Montrouge et de l’Hyper Cacher. En racontant la suite, le commissaire belge dresse un portrait peu élogieux de l’accusé Karasular : “un joueur qui s’adonne aux dés, aux cartes, connu comme organisateur de jeux clandestins, quelqu’un de peu fiable, vénal.” "Il passe des larmes à la colère, ne tient pas en place et a été très difficile à auditionner”, poursuit l’enquêteur, “il a des contacts dans les milieux radicaux salafistes et s’est forgé une réputation comme étant en lien avec le PKK”.

Quand il s’agit d’évoquer le garage tenu par Metin Karasular et dans lequel il emmène les policiers belges de plein gré, le commissaire en charge de l’enquête n’est guère plus élogieux "il y régnait un parfait désordre, des conditions de propreté désastreuses, aucune organisation : pas d'ordinateur, pas de factures et en fait aucune existence légale à ce garage." Si ce garage aujourd’hui est au coeur de l’enquête c’est parce qu’Amedy Coulibaly et Ali Riza Polat s’y sont rendus. Pour y vendre une voiture Mini Cooper, achetée 27 000 euros à Bordeaux, grâce à un crédit à la consommation contracté par la compagne du terroriste de Montrouge et de l’Hyper Cacher, Hayat Boumeddiene. Mais probablement aussi pour y récupérer des armes qui serviront pour les attentats de janvier 2015

"Gros bâtard", "mytho"

La voiture tout d’abord. Une Mini Cooper, donc. De couleur noire. "Ce véhicule n'avait pas tous les papiers pouvant permettre la vente en France : certificat de non-gage etc.", explique à son tour un ancien policier de sous-direction antiterroriste (SDAT). "C'est pour cela qu'Amedy Coulibaly et Ali Riza Polat cherchaient à la revendre à l'étranger". La Mini Cooper transitera ainsi par la Belgique avant de finir en Grèce.  Pour la vente de cette voiture, Amedy Coulibaly et Ali Riza Polat -"qui organise la vente", selon l'enquêteur de la SDAT - se sont tout d’abord entendus sur le prix de 12 000 euros. Mais, selon Metin Karasular, Amedy Coulibaly lui en a ensuite réclamé 22 000 euros. Cependant, impossible de savoir s’il dit vrai. Ce qui est sûr en tous cas, c’est qu’Amedy Coulibaly et Metin Karasular ont été en contact. Alors, reprend le commissaire belge, ses services se sont penchés sur la téléphonie de celui qui fait aujourd’hui partie des accusés. Et en l’occurrence, la téléphonie de Metin Karasular, ce sont 16 lignes téléphoniques différentes, dont la majorité des numéros sont retrouvés dans le répertoire de sa maîtresse (et mère d’un de ses six enfants) sous les sobres intitulés “Gros bâtard”, “Mytho” ou plus simplement “Metin” ainsi que l’énumère le commissaire belge. 

Et puis, lors de leur “perquisition par consentement”, les policiers belges découvrent “dans le désordre” de l’arrière-salle du garage : “une armoire ouverte avec un tas de papiers et deux sacs poubelles avec des documents”. Parmi ces documents : une liste d’armes et une autre leur associant des prix. Le commissaire de police les fait d’ailleurs projeter à l’audience et apparaît ainsi une feuille à petits carreaux, comme arrachée d’un cahier, portant les inscriptions manuscrites “Tokarev 1 300 euros, Mitraillette 1 000”. Selon l'enquêteur de la SDAT, "une hypothèse est que la contrepartie du faible coût de la Mini Cooper serait des explosifs retrouvés à l'Hyper Cacher et une partie des armes des frères Kouachi". Il est aussi question d’un pistolet Nagant, retrouvé parmi les armes d’Amedy Coulibaly. “_À l’époque, les pistolets Nagant étaient en vente libre en Belgique_, suite à une faille dans la législation”, raconte le commissaire belge. On se rassure (un peu), ce n’est plus le cas aujourd’hui. 

Le mystère M14

Des enquêteurs de la police scientifique ont été entendus sur les question d'ADN
Des enquêteurs de la police scientifique ont été entendus sur les question d'ADN © Radio France / Matthieu Boucheron

De retour de Belgique, la deuxième destination du jour est le monde des expertises génétiques. On y découvre le concept de "bon" ou "mauvais donner d'ADN" en fonction de ... "l'hygiène de l'individu". Ainsi, nous explique un expert de la police scientifique "il y a celui qui se lave les mains toutes les cinq minutes et ne donne que quelques cellules" et "celui qui se gratte l'oreille et en laisse beaucoup plus".

On y découvre aussi les 471 analyses réalisées par le laboratoire de la policière scientifique qui s’avance à la barre. En l’occurrence : “85 scellés pour les locaux de Charlie Hebdo et dans la Citroën C3” abandonnée par les frères Kouachi dans leur fuite. Mais aussi 36 scellés pour l’assassinat de Clarissa Jean-Philippe à Montrouge, 134 pour la scène d’attentat de l’Hyper Cacher etc. Et parmi ces empreintes génétiques : “33 ADN masculins et 18 ADN féminins inconnus” explique l’enquêtrice. Jusque là rien d’exceptionnel. Cela peut correspondre à n'importe quel visiteur de la rédaction de Charlie Hebdo, client de l'Hyper Cacher ou passant de Montrouge. À l’exception d’un ADN masculin, M14 de son petit nom, retrouvé à deux endroits différents : derrière la plaque d’immatriculation de la Citroën C3 utilisée par les frères Kouachi et sur un de leur fusil d’assaut. Et donc forcément suspecte. Mais “elle ne figure pas au Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg) et ne correspond à aucun des protagonistes du dossier”, précise la policière à la barre. M14 restera donc un des mystères de ce dossier.

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