Cinq jeunes hommes étaient jugés ce mercredi à Paris pour avoir lancé des appels à la violence contre les personnes d'origine asiatique, lors de l'annonce du deuxième confinement. Tous disent avoir "agi bêtement", "sans réfléchir". Aucun ne semblait mesurer la gravité des faits avant de se retrouver devant la justice.

Les cinq jeunes hommes étaient jugés ce mercredi pour des messages envoyés lors de l'annonce du deuxième confinement, le 28 octobre 2020
Les cinq jeunes hommes étaient jugés ce mercredi pour des messages envoyés lors de l'annonce du deuxième confinement, le 28 octobre 2020 © Getty / Andrew Brookes

"On a souvent, quand on est sur les réseaux sociaux, l'impression d'avoir, derrière les propos que l'on peut lire, des beaufs, des personnes aux visages déformés par la haine", constate un avocat de partie civile, dans cette salle d'audience à la porte duquel ont dû rester de nombreux spectateurs, faute de place. Or, les cinq jeunes hommes qui étaient jugés ce mercredi 24 mars devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris sont des étudiants d'une vingtaine d'années, de ces jeunes hommes que l'on qualifie de "propres sur eux", allures sages, casiers judiciaires vierges. L'un est en deuxième année de Droit, un autre en Sciences politiques. Une image de ce que l'unique avocat de la défense présent nomme "la France black-blanc-beur". Pourtant, c'est bien pour du racisme ordinaire via Twitter qu'ils comparaissent.

Tous sont jugés pour des messages envoyés lors de l'annonce du deuxième confinement par Emmanuel Macron, le 28 octobre 2020. L'un a écrit "Les élèves, demain, au lycée, tous les gens qui font LV2 Chinois, tabassez-les". Un autre "N*** ta mère à tous les Chinois". Un troisième "J'appelle tous mes renois et rebeus du 91, 92, 93, 94 et 95 à agresser chaque Chinois qu'ils croiseront dans la rue". Une dizaine de particuliers et associations se sont portés parties civiles.

"J'ai fait ça sans réfléchir"

Le premier à être invité à s'exprimer a estimé qu'il fallait "les rayer de la carte ces fils de p***" en parlant de "la Chine". " C'était le soir de l'annonce du deuxième confinement, et il y avait une espèce de ras-le-bol. J'ai vu plusieurs tweets dans ce sens-là, j'ai suivi le mouvement, bêtement. J'étais énervé, frustré, j'ai fait ça sans réfléchir, explique le jeune homme, poursuivi pour injure à caractère raciste. Il n'y avait aucune arrière-pensée". Un assesseur s'étonne : "Est-ce que vous auriez hurlé les même propos dans la rue ? –Non. Dans la rue je sais qu'il y a des gens qui auraient pu m'entendre et être blessés par ce que je dis, alors que sur Twitter j'ai un petit compte". Comprenez, avec peu d'abonnés qui accèdent à ses messages. Sauf que les messages en question se relayent vite. "Est-ce que, pendant le court instant où vous avez pensé à écrire ce message et celui où vous l'avez publié, vous avez pensé pouvoir vous retrouver devant le tribunal ? – Non", répond le jeune homme, qui dit aujourd'hui comprendre le caractère raciste de ses propos. À les entendre, on perçoit qu'aucun n'aurait imaginé se retrouver dans une salle d'audience pour ce qui ne semblait alors être, à leurs yeux, que quelques mots écrits sur un écran de téléphone portable, "sans réfléchir", comme ils le disent tous. 

"J'ai oublié que ça pouvait être repris à une si grand échelle. Le fait de ne pas être confronté à une personne directement, d'être derrière un écran, ça nous laisse penser qu'on est libre de dire ce qu'on veut", analyse l'étudiant en sciences politiques. Lui dit avoir "fait un amalgame" avec la politique du gouvernement chinois, juge que tout cela "relevait plus de convictions politiques". Il présente ses excuses "auprès de toutes les personnes issues de la communauté asiatique ou chinoise" dont il précise qu'elles sont "avant-tout françaises au même titre que [lui]".

"Vous m'avez l'air un peu structuré intellectuellement, peut-être allez-vous pouvoir nous expliquer comment, dans votre esprit, vous avez fait le lien entre Covid, personnes d'origine chinoise et haine ?", l'interroge Arié Alimi, avocat de la Ligue des droits de l'Homme. "Le Covid est supposément originaire de Chine, en France on est très attaché à la liberté, et quand elle nous est enlevée pour diverses raisons, on est très virulent, on cherche un responsable, c'est un lien bête qui a été fait", répond l'étudiant. Un autre explique avoir voulu "bêtement" faire rire ses amis, dans un cercle où l'on se "charrie", selon lui, régulièrement sur les origines des uns et des autres. Un troisième "regrette amèrement", reconnaît que ce n'est "vraiment pas drôle".

Poursuites contre l'administrateur

L'un des prévenus nie avoir écrit le message pour lequel il se trouve devant le tribunal : il partage son compte avec une connaissance "virtuelle", un certain "Zac" qui vit à Boston, aux États-Unis, et qui a pu être identifié par les enquêteurs de la Brigade de répression de la délinquance à la personne. Or, "Zac" serait l'auteur du tweet en question, que le prévenu affirme avoir supprimé dès qu'il en a eu connaissance. Il comparaît tout de même en tant qu'administrateur du compte.

Ce procès a mis en lumière, si besoin était, à quel point ce qui circule dans le monde virtuel déteint sur le réel. Et que les mots ont une portée, a fortiori dans le milieu infini qu'est internet. Un membre de la communauté asiatique d'Île-de-France, Jacques Hua, président d'une association de commerçants du 13e arrondissement de Paris, témoigne : "Nos familles ont plus peur de se faire agresser dans la rue que du Covid". Laetitia Chhiv, présidente de l'Association des jeunes Chinois de France, également partie civile, constate une hausse des appels à la violence : "En deux ans de présidence de cette association, je n'avais jamais vu ça, à l'encontre de la communauté asiatique ou d'une autre communauté (…). C'est dur pour tout le monde, en ce moment, mais je ne crois pas que tout le monde a peur de sortir de chez soi."

"Ce ne sont pas que des mots"

L'avocat de SOS-Racisme, Alexandre-M. Braun, dénonce, sous-couvert d'humour, "l'expression d'un racisme décomplexé, banalisé, alors que l'on sait que le racisme a des conséquences extrêmement graves, on l'a vu dans ce dossier, avec les agressions qui se multiplient". "C'est dire combien, à travers un clic de souris, une touche retour, une connexion, on a presque une arme, quelque chose qui blesse et qui peut blesser, véritablement (…) _Cette peur au ventre de sortir, ce n'est pas la conséquence de violences physiques, c'est la conséquences de mots_, c'est pour ça que ce ne sont pas que des mots", ajoute, pour sa part, Eric Morain, conseil de l'association Respect Zone, alors que sa consœur du Mouvement contre le racisme et l'amitié entre les peuples (MRAP), Kaltoum Gachi, dénonce "une certains lâcheté" et juge ce procès "tout à fait bienvenu" pour rappeler que des poursuites sont possibles.

Un seul des prévenus est défendu par un avocat. Un autre a vu son conseil le lâcher la veille au soir, sans autre précision. Quant aux trois restants, ils n'ont pas jugé nécessaires d'être représentés, ce qu'un avocat de la partie civile interprétera comme une absence de "prise de conscience de la gravité des faits", alors que, dans les textes, ces jeunes prévenus risquent jusqu'à cinq ans de détention.

"Il y a quelque chose de désarmant à constater le décalage entre la violence des propos trop facilement mis sur internet et la personnalité de ces personnes", constate la procureure. Elle demande, pour chacun, en guise de peine, un stage de citoyenneté.

Invités à prendre une dernière fois la parole, les prévenus disent à nouveau avoir pris conscience, lors de ce procès bien réel, que rien n'est vraiment virtuel. L'étudiant en droit demande que son éventuelle condamnation ne soit pas inscrite à son casier judiciaire, il voudrait "travailler dans la justice". Délibéré le 26 mai.