Le tribunal correctionnel de Rouen examine depuis ce lundi le drame qui a coûté la vie à 14 jeunes dans la nuit du 5 au 6 août 2016, dans la cave réaménagée du bar "Cuba Libre". Ses deux propriétaires-gérants comparaissent pour de multiples négligences, qui ont directement conduit, ce soir-là, à la catastrophe.

L'incendie du Cuba Libre a fait 14 morts, dans la nuit du 5 au 6 août 2016, à Rouen.
L'incendie du Cuba Libre a fait 14 morts, dans la nuit du 5 au 6 août 2016, à Rouen. © AFP / Charly Triballeau

Pour la première fois depuis l'incendie du "Cuba Libre" il y a trois ans, les familles des victimes ont fait face, ce lundi, aux deux gérants du bar rouennais. Crâne rasé, carrure imposante, mais visiblement impressionnés, Nasser et Amirouche ont déclaré qu'ils répondraient à toutes les questions du tribunal correctionnel de Rouen devant lequel s'est ouvert leur procès. Les deux frères au casier judiciaire vierge sont jugés pour avoir "involontairement causé la mort" de 14 personnes.  

Pour cette première journée d'audience, le tribunal ne leur a épargné aucune des erreurs, des oublis, des petits arrangements avec la loi qui leur ont permis de transformer leur bar en dancing les week-ends, afin de fidéliser la clientèle jeune du quartier. "Vous avez toujours fait ce qu'il vous plaisait, sans jamais tenir compte des avertissements qui vous étaient adressés", reproche le procureur aux deux prévenus. "J’aurais jamais pensé qu’un jour ça prendrait feu, répond Amirouche. Si j’avais su, j’aurais carrément fermé le sous-sol".

Un gâteau d'anniversaire, et le plafond prend feu

Le Cuba Libre, c’est un petit bar de ce quartier sans âme de la rive gauche où les jeunes aiment finir les soirées. Pour ses 20 ans, Ophélie a invité une dizaine d’amis, le soir du 5 août 2016. Le gérant les a installés au sous-sol, dans une cave aménagée. Quelques tables, un coin pour danser, un DJ pour mettre l’ambiance. 

Juste après minuit, au rez-de-chaussée, Sarah est sortie de la cuisine avec le gâteau d’anniversaire. En empruntant l’escalier abrupt, elle allume les deux bougies scintillantes. Le plafond est si bas qu’elle est obligée de se pencher pour descendre. Arrivée à la dernière marche, elle remarque que le plafond a pris feu derrière elle : elle hurle, mais c’est déjà trop tard. L’incendie a créé un mur presque infranchissable, un piège. 

Seulement trois convives parviendront à remonter à l’étage au prix de nombreuses brûlures. En bas, les pompiers découvriront les corps de 13 personnes, asphyxiées, une quatorzième victime succombera à ses brûlures un mois plus tard. 

Matériaux inflammables et issue de secours verrouillée

Le patron et le gérant du bar, âgés de 48 et 40 ans, comparaissent pour une longue liste de manquements aux règles de sécurité. C’est trois ans plus tôt que Nasser avait eu l’idée d’aménager la cave pour réduire les nuisances sonores de son bar, avec la musique et les habitués qui restaient consommer tard le soir dans la salle et en terrasse. Il avait effectué les travaux avec son frère et un client qui s’y connait un peu. Mais sans déposer la moindre déclaration préalable, le moindre dossier d’aménagement, et sans se préoccuper du respect des normes dans le choix des matériaux. 

C’est ainsi qu’ils ont recouvert les murs et le plafond de l’escalier d’une mousse phonique hautement inflammable. Tout au fond de la cave, les patrons du Cuba Libre avaient pensé à créer une sortie de secours, vers un parking à l’arrière de l’établissement. Mais pour éviter les cambriolages, ils avaient pris l’habitude de la fermer à clef et de ne la déverrouiller que lorsque le bar ouvrait ses portes. Hélas ce soir-là, Amirouche oubliera de libérer l’issue de secours, de même qu’il ne pensera pas à activer le système d’extraction d’air. Ainsi, "il a transformé le sous-sol en tombeau pour les victimes" conclura la juge d’instruction. 

"Ce n'est pas un accident. Tout était là pour qu'il y ait le feu. Aucune norme de sécurité, il n'y avait rien du tout..." lâche Rémy Hubert, père de l'une des victimes, à l'ouverture du procès. "Il ne manquait que l'étincelle, et l'étincelle est arrivée..."

Tout au long de la semaine, les deux prévenus vont être confrontés à la douleur et la colère des familles des 14 victimes décédées, dont la plupart avaient une vingtaine d’années. Les deux frères, qui n’ont pas effectué de détention provisoire, risquent jusqu’à cinq ans de prison. Leurs avocats espèrent que les magistrats du tribunal correctionnel de Rouen sauront les déclarer coupables, sans pour autant les envoyer en prison. 

Le procès doit durer jusqu'au 17 septembre. Le jugement sera rendu plusieurs semaines après. 

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