De nouvelles victimes du Bataclan sont venues raconter leur 13 novembre. Il a été beaucoup question de l'horreur de l'attentat. Mais aussi de l'écrasante culpabilité des survivants.

Lydia, Jessica, Fehmi, trois des 18 témoins entendus ce vendredi 8 octobre au procès du 13-Novembre
Lydia, Jessica, Fehmi, trois des 18 témoins entendus ce vendredi 8 octobre au procès du 13-Novembre © Radio France / Valentin Pasquier

C’est la même scène qu’ils racontent les uns après les autres. La même scène d’horreur vécue sous autant de prismes qu’il y eut de victimes ce soir-là. Cette scène, ils sont 18 aujourd’hui à la raconter. 

Les premiers tirs,ce bruit que tout le monde a décrit : pop, pop, pop”, raconte Lydia à la barre. "Des bruits impressionnants", se souvient Johanna. Ces bruits que Jessica reconnaît immédiatement “car j’étais réserviste à l’époque et j’avais été amenée à tirer avec des armes, notamment des kalachnikovs”. 

Les blessés, comme cet homme “à la carrure massive”, qui écrase Gaétan dans la fosse. “Je l’ai senti se vider de son sang. Je sens toujours son souffle dans mon cou.” Comme Matthieu “qui souffre, gémit", raconte Joanna, "et nous sommes obligés de lui dire de se taire.”

Les morts, et ce “souffle de balle” que sent Morgane, recroquevillée près de la console de l’ingénieur du son, “mais c’est la personne à côté de moi qui se la prend. Et c’est la première personne que je vois mourir". La deuxième sera “cet homme qui se lève juste derrière nous pour courir mais qui se prend une balle dans la tête”. À l’autre bout de la salle, Aurélie ne veut surtout pas ouvrir les yeux. Mais elle entend. “Des personnes qui agonisaient, des râles qui n'avaient plus trop l'air conscient.”

L’attente.Attendre, je ne peux faire que ça”, raconte Laura, le corps transpercé d’au moins six balles. “Attendre en espérant qu'on ne me mette pas une balle dans la tête. C'est la pensée que je vais garder tout le long et qui me poursuit encore. Tout m'est passé par la tête, même la pensée de me laisser mourir." Cette attente que ça passe, que l’horreur prenne fin, en tentant de faire le mort, “les yeux fermés”, raconte Joanna, “car désormais je sais qu'ils exécutent au coup par coup : si tu bouges, je te bute".

Et puis l’après. Et ce sentiment de culpabilité qui revient, sans cesse, témoignage après témoignage. La culpabilité du survivant qui empêche nombre d’entre eux de se sentir pleinement légitimes dans leur constitution de partie civile. Lorsqu’elle reçoit l’avis à victime, ce document envoyé à toutes les victimes répertoriées, Joanna se tourne ainsi vers son compagnon pour lui demander “si elle compte comme une victime”. Pour Frédéric, venu au concert avec son fils comme il le fait souvent à l’époque, c’est ce moment où, réfugié derrière la scène et blessé par des éclats de balles, il s’aperçoit que son fils n’est plus avec lui. “J’ai le sentiment de n'avoir pas fait mon devoir de père, de ne pas l'avoir protégé. Les psychiatres me disent que je ne suis pas fautif. Mais ça ne marche pas.” Lydia, elle, explique s’être empressée de demander pardon aux deux amies avec lesquelles elle était venue au concert. "Je leur demande pardon parce que j'ai pas réussi à les sortir et que je me suis enfuie."

Jessica confie de son côté qu’alors qu’elle met en pratique les gestes de premiers secours appris à l’armée, en faisant un point de compression sur la plaie d’un blessé, elle voit cet homme sortir du Bataclan. “Il est tombé, il me demandait de l’aide. Mais j’avais appris à ne pas lâcher un point de compression.” Cet homme est mort sous ses yeux. “Et aujourd’hui, je me dis que j’aurais pu faire plus pour cette personne qui est morte.” Les immenses regrets de Ludovic concernent l’un de ses meilleurs amis, Jean-Jacques. “Je m’en veux beaucoup de ne pas être retourné le chercher. Parce qu’il a fini tout seul. Il n'est pas mort tout de suite parce qu'on sait que son corps a été retrouvé à l'autre bout de la salle. Et ça, je ne me le pardonnerai jamais." Aurélie, encore, vit avec le souvenir de ce jeune homme qui a roulé sur le dos lorsqu’elle parvient à se relever dans la fosse. “J’ai cherché son regard pour voir si je trouvais une étincelle de vie. Pour moi c’était trop tard. Je l’ai retrouvé dans la liste des victimes. Mais ici à l’audience, j’ai appris qu’il était mort dans un poste médical avancé. Donc ça m’a perturbée.

Ça vaut encore pour la résilience, raconte Aurélie. “Car je pense qu'il y a de très beaux témoignages de résilience parmi les victimes d'attentats. Mais ce n'est pas automatique. Et quand on n’y arrive pas, on se sent nul. Vis-à-vis de ses proches, des victimes décédées. Et pourtant, ce n'est pas un manque de volonté." Le président intervient alors : “Chacun fait comme il peut. Vraiment.