Sixième semaine au procès des attentats du 13 novembre, jour 22. Parmi les rescapés du Bataclan à la barre aujourd'hui, beaucoup ont encore dit la culpabilité du survivant. Et leurs espoirs.

Cédric et Gilles, victimes du Bataclan, lors du procès à Paris ce lundi 11 octobre.
Cédric et Gilles, victimes du Bataclan, lors du procès à Paris ce lundi 11 octobre. © Radio France / Valentin Pasquier

Ils étaient quinze aujourd'hui, appelés à défiler à la barre, en cette sixième semaine d'audience, au vingt-deuxième jour du procès des attentats du 13 novembre 2015. Quinze survivants face à la cour et à quelques mètres des accusés. Parmi eux, Maureen, Richard, Tom.

"Rester ou aider, il faut vite faire un choix"

Maureen est la première à la barre. Jeune maman trentenaire au carré court, longue mèche brune sur le côté, toute petite voix. Maureen a survécu à l'attaque du Bataclan, plaquée au sol aux côtés de son mari qui lui a ordonné les yeux emplis d'effroi dès qu'il a aperçu les trois terroristes : "Mets-toi au sol, fais la morte". Ils ont réussi à s'enfuir tous les deux. Mais la grande jeune femme aux cheveux très clairs que Maureen a vue tomber à côté d'elle, "touchée de plusieurs balles", la hante le soir-même, le lendemain, les jours d'après, depuis six ans. Maureen repense au "liquide chaud" qu'elle a senti couler sur elle. Elle repense à cette question qu'elle s'est posée alors que les balles des terroristes sifflaient. Elle s'est brièvement demandée s'ils devaient fuir ensemble avec son mari ou si l'un d'eux devait "rester ou aider, il faut vite faire un choix". 

Maureen, victime du Bataclan, lors du procès à Paris ce lundi 11 octobre.
Maureen, victime du Bataclan, lors du procès à Paris ce lundi 11 octobre. © Radio France / Valentin Pasquier

Et le choix qui s'est imposé : fuir à toutes jambes, sains et saufs, pour retrouver leur fillette de sept ans. L'unique choix pour des parents. Mais six ans plus tard à la barre, Maureen raconte qu'elle se sent coupable d'avoir laissé la jeune femme aux cheveux clairs. Maureen décrit la fameuse culpabilité du survivant, que ressentent tant de rescapés des attentats du 13 novembre. "Avec cet événement, on a tous pris perpétuité", résume Maureen, qui a été une des fondatrices de l'association de victimes Life for Paris, pour aider les survivants, changés à jamais par les attentats.

"La culpabilité de revenir sans Frédéric et Stéphane"

Richard a la quarantaine. Il se présente face à la cour comme un père de famille passionné par les concerts, "au concert, il y a énormément d'humanité". À ce concert des Eagles of Death Metal, Richard part avec avec trois amis : Laurent, Frédéric et Stéphane. Laurent propose d'aller dans la fosse, et c'est finalement  Frédéric qui y va. Stéphane part prendre une bière. "Le concert était festif, puis j'ai entendu des détonations, j'ai cru que c'était des pétards mitraillettes, et là ça a été la folie. On s'est jeté les uns sur les autres". En une fraction de seconde, Richard essaye de se frayer un chemin en rampant et prend une balle dans la jambe. "J’ai eu l’impression qu’on agrafait ma cuisse, je ne pouvais plus bouger, j’ai fait le mort, le temps m’a paru interminable". Richard est alors persuadé qu'il va mourir et regrette de pas avoir dit au revoir à sa femme et ses filles. 

Richard, victime du Bataclan, lors du procès à Paris ce lundi 11 octobre.
Richard, victime du Bataclan, lors du procès à Paris ce lundi 11 octobre. © Radio France / Valentin Pasquier

Ce soir-là, Richard est finalement sauvé. Opéré deux fois, échappe à l'amputation. "On avait prévu de se marier en décembre 2015 avec Audrey", raconte Richard à la barre. "Ben, on s'est mariés, j'étais en béquilles, mais il en manquait deux". Silence. Richard, au bord des larmes, se mord les lèvres, puis dit  "la culpabilité d'être revenu sans Stéphane et Frédéric", ses amis. La culpabilité de ne plus être le même en famille. Sa vie, assure-t-il, "c'est plus une vie, c'est une survie". Ce qui lui fend le plus le cœur, c'est que sa plus jeune fille, désormais perpétuellement inquiète lui demande chaque soir : "Tu rentreras ce soir ?"

"Je tiens à dire à la personne que je n'ai pas sauvée, à ses proches, à ses parents, que je m’excuse"

Tom succède à Richard. Tom a des yeux bleus très clairs, une tignasse ébouriffée et des cheveux mi-rasés dans le cou, des tatouages sur le bras, un visage enfantin. Tom, lui, est allé au Bataclan avec son copain Arthur. "Arthur prend des bières puis le concert commence, puis une première détonation, au début on comprend pas, à la deuxième détonation, je vois une personne, et plus rien dans ses yeux, c'est vide, puis je vois qu'elle a un énorme trou dans le bide". Arthur rampe alors, pense à ses proches, ressent "une colère énorme". Tom croise le regard d'un des terroristes puis voit une personne touchée à côté de lui. Le blessé s'accroche à lui. Tom regarde la blessure importante et "fait le calcul froid" de courir vers son ami Arthur "qui est en train de se faire piétiner". 

Tom réussit à s'enfuir du Bataclan, aide un autre blessé, un Britannique grièvement touché, et s'éloigne du 11e arrondissement avec son ami Arthur, lui aussi sain et sauf. Ils atterrissent dans un café à Port-Royal.

On était en sang, tout le monde nous regardait, j'ai pris une demi-bouteille de whisky. 

Cette nuit-là, Tom dit qu'il a préféré "en rire". Mais six ans après, il détaille l'après 13 novembre : l'alcool, la drogue, la perte de son entreprise. Tom confie aussi qu'il est devenu "émotionnellement instable". Et Tom dit à la barre son immense culpabilité, vis-à-vis de la personne qui l'a imploré du regard et qu'il a laissée dans la fosse. "Je tiens à dire à la personne que j’ai pas sauvé à ses proches à ses parents que je m’excuse". Tom est extrêmement ému à la barre. Son visage devient très rouge. Et il raconte son cauchemar récurrent, depuis le 13 novembre 2015 : 

Je vis ce moment où on se regarde dans les yeux. Il est en train de comprendre que je vais pas le récupérer. Je me détache de sa main.  Il est assis. On se regarde. 

Tom, victime du Bataclan, lors du procès à Paris ce lundi 11 octobre.
Tom, victime du Bataclan, lors du procès à Paris ce lundi 11 octobre. © Radio France / Valentin Pasquier

Tom, au bord des larmes, est poignant. Il espère qu'un jour ce cauchemar cessera. Tom s'excuse encore, parle de ses deux tentatives de suicide, "parce que je n’arrivais pas à me regarder en face, je me suis beaucoup dégoûté." Tom explique qu'il a changé de métier : "Je crée des shows, je fais beaucoup de musique en studio, de clips et je vous cache pas que c’est bien balèze de remonter sur scène. Mais je vais y arriver. Je sais qu’au bout du tunnel, il y a toujours la lumière et je vais y arriver, j’en suis sûr."