Outre l’appel des témoins, la troisième journée d’audience a surtout été marquée par la lecture du rapport du président qui a cité les noms et âges des 130 personnes assassinées le 13 novembre 2015. Un moment d'audience très lourd.

Lors du troisième jour d'audience à la cour d'assises spéciale de Paris.
Lors du troisième jour d'audience à la cour d'assises spéciale de Paris. © Radio France / Valentin Pasquier

On était fin prêt pour les huit heures annoncées de lecture du président, mais c’était sans compter sur des questions de planning de l’audience à régler initialement : le fastidieux mais indispensable appel des témoins. L’objectif est assez simple : faire le point sur l’ensemble des témoins cités ainsi que leurs dates et heures d’audition. Mais dans un procès aux tels enjeux, rien n’est vraiment simple. 

Ces témoins qui ne veulent pas venir, ceux dont on ne veut pas qu’ils viennent

Alors que sont cités les noms de nombreux proches des accusés - pères, mères, frères ou sœurs - on découvre les premières difficultés. Car beaucoup, à commencer par exemple par la sœur de Salah Abdeslam, ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas venir à l’audience. L’avocate du principal accusé, Me Olivia Ronen se lève : “On peut comprendre qu'il soit difficile de se déplacer jusqu'ici avec une absence de sécurité totale dans un contexte comme celui-ci." La possibilité d’une audition en visioconférence est évoquée. Mais on l’a bien compris : la famille de Salah Abdeslam ne témoignera pas à cette audience. Pas plus que de nombreux proches des accusés belges pour lesquels, ainsi que le président l’a rappelé en préambule, “il n’y a aucun moyen de coercition”. Ils n’étaient pas domiciliés en France, la justice ne dispose pas des moyens légaux pour les faire amener de force à l’audience. 

À la barre, l’huissier continue d'égrener, les uns après les autres, les noms des témoins cités à l’audience, que ce soit par le parquet national antiterroriste, les avocats de la défense ou des parties civiles. Soudain, un nom bien connu surgit : "Monsieur Hollande François.” Sur les bancs de la défense, Me Raphaël Kempf, avocat de l’accusé Yassine Atar se lève : “On ne comprend pas pourquoi il a été cité”, s’agace-t-il. “Si les parties civiles pouvaient nous donner des explications pour qu’on puisse préparer l’audition de cet individu”. Le terme d’”individu” fait tiquer le président, il le recadre calmement avant de donner la parole aux parties civiles : 

François Hollande a été cité par l’association Life for Paris. Il était sur un des lieux d’attentats, il sera entendu sur les faits, mais aussi avant et après les faits. 

L’appel des témoins se poursuit, le débat sur leur pertinence aussi. Lorsqu’est évoqué Georges Fenech, qui a présidé la commission parlementaire sur les attentats du 13 novembre 2015, c’est au tour du deuxième avocat de Yassine Atar, Me Christian Saint-Palais de revenir à la charge : “On va prendre du temps aux parties civiles et à la défense pour entendre ce monsieur", déplore-t-il. 

Georges Fenech a écrit un livre sans doute très intéressant mais enfin on ne va pas recevoir ici tous ceux qui sortent un livre au moment du procès !

Il est encore question de Bernard Cazeneuve, Manuel Valls ou encore Jean-Yves Le Drian, mais aussi des chercheurs comme Gilles Képel et Hugo Micheron. Ce dernier "n’a pas reçu le courrier parce qu’il vit aux États-Unis mais il sera là", précise Me Frédérique Giffard. D'autres noms sont énumérés, comme des personnes condamnées pour des faits de terrorisme et qui seront entendues depuis les centres de détention où elles sont incarcérées. On passe enfin au témoin Nicolas Hénin, ancien otage de l’État islamique en Syrie pendant près d’un an. "Il a été notifié par recommandé mais il ne l’a pas retiré", indique la greffière. Sur les bancs des parties civiles, Me Aurélie Coviaux se lève : "Il a indiqué sur son compte Twitter qu'il viendrait." "Mais il viendra ?", sourit le président, "il ne va pas témoigner par Twitter ?" La salle rit doucement. La détente sera de courte durée. 

L'audience de ce vendredi 10 septembre est consacrée à la lecture du rapport du président, écrit sur la base du dossier d'instruction.
L'audience de ce vendredi 10 septembre est consacrée à la lecture du rapport du président, écrit sur la base du dossier d'instruction. © Radio France / Valentin Pasquier

Les attentats dans le détail 

Et puis, on y arrive, dans ce qui va vraiment nous occuper durant les neuf mois à venir : le détail des attentats. La salle d’audience est pleine. Les parties civiles sont bien plus nombreuses que les jours précédents. Le président s’installe, ôte exceptionnellement son masque pour la lecture de son rapport “qui est assez long”, précise-t-il. “J’ai essayé de condenser les éléments” assure-t-il. 

Cet exercice est imposé avant l’ouverture des débats de tout procès d’assises : la lecture d’un résumé, rédigé par le président lui-même, des éléments qui ressortent de l’instruction : le rappel des faits et les charges retenues contre chacun des accusés. Le récit commence par le déroulé de cette soirée du 13 novembre : “Trois équipes attaquaient en région parisienne...", entame Jean-Louis Périès. "Très rapidement après les attentats, Salah Abdeslam était identifié comme le locataire de la Clio qui avait déposé les trois assaillants au Stade de France …” Au bout de quelques minutes à peine, il est interrompu. Un avocat de la défense lui demande de lire plus lentement. Installés devant le long box vitré, les interprètes chargés de traduire son récit pour les accusés non francophones n’arrivent pas à suivre. “Ca va trop vite ? On va prendre un autre rythme”, annonce-t-il. Avant de poursuivre avec le déroulé, minute par minute des attentats : “À 21h16, première explosion au Stade de France porte H, à 21h20 deuxième explosion porte D, à 21h24, première fusillade sur la terrasse du Petit Cambodge ..." Le récit est clinique. Il n’en est pas moins terrifiant. 

Au nom des morts

Mais l’émotion, la vraie, celle qui étreint la gorge de tous les avocats, celle qui oblige certaines victimes à se serrer les unes contre les autres, parfois même à sortir de la salle, celle qui écrase jusque dans la salle de presse, cette émotion-là arrive à la lecture des noms de chacune des victimes assassinées ce soir-là. Lieu d’attentat par lieu d’attentat, nom et âge pour chacune. Au Stade de France : “Manuel Dias, 63 ans”. Sur les terrasses du Carillon et du Petit Cambodge : “Chloé Boissinot, 25 ans, Alva Berglund, 23 ans …” Ces listes-là, on les a vues, entendues parfois, lors des commémorations. Mais entendre ces noms résonner dans l’immense salle d’assises est si terrible.

On en est encore qu’aux fusillades des terrasses des 10e et 11e arrondissements. On sait que la même énumération ne va pas tarder pour l’attentat du Bataclan. Là où lorsque les forces de l’ordre arrivent à l’intérieur, elles découvrent : "Une vraie scène de guerre où des cadavres se mêlaient à des personnes blessées ou indemnes se faisant passer pour mortes afin de ne pas déclencher de tirs sur elles." 90 personnes sont mortes dans ce troisième attentat. On sait d’avance que la lecture de ces 90 noms sera longue, elle l’est encore plus. “Antoine Mary, 34 ans ; Baptiste Chevreau, 24 ans ; Aurélie De Peretti, 33 ans ; Cécile Misse épouse Zchoche, 31 ans...” La salle est figée. Le président poursuit zone par zone. Après l’intérieur du Bataclan, les personnes décédées à l’extérieur, puis les cinq victimes mortes à l’hôpital. L’énumération s’achève par un nom, celui de la plus jeune personne tuée ce soir-là : “Lola O., 17 ans”.

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici