L’avocat connu comme spécialiste des djihadistes défend, avec sa consœur Me Negar Haeri, Mohamed Amri dans le dossier des attentats du 13 novembre 2015.

L'avocat Xavier Nogueras, ici en 2018 lors du procès de Jawad Bendaoud, surnommé "le logeur de Daech"
L'avocat Xavier Nogueras, ici en 2018 lors du procès de Jawad Bendaoud, surnommé "le logeur de Daech" © Maxppp / YOAN VALAT

Sa robe, plus que toute autre, essuie depuis des années les bancs de la 16e chambre correctionnelle du tribunal de Paris et des cours d’assises spécialement composées, dévolues aux affaires de terrorisme. Grand, les cheveux gris, les yeux vairons et la tenue toujours soignée sous la robe, Xavier Nogueras, 40 ans, porte une étiquette en guise de carte de visite : avocat de terroristes. Mais raconter Xavier Nogueras ne peut se faire sans convoquer ses parents et cette histoire familiale cabossée sans laquelle il n’aurait sans doute pas suivi cette périlleuse ligne de crête que constitue la défense des djihadistes.

Au nom du père

Xavier Nogueras c’est donc d’abord un père : Marc Nogueras, juge d’instruction à Grasse, “très sportif, très beau, très drôle” dit de lui son fils aujourd’hui. Ce père “très charismatique” aussi, qui participe chaque année à la revue des avocats. Sur scène, pas dans le public. Ce père mi-joueur, mi-trompe-la-mort, qui aime mener ses interrogatoires une grenade ramenée de son service militaire dans la main, grenade qu’un soir il s’amusera à dégoupiller, faisant exploser tout son bureau. Ce père à la vie aussi intense qu’éphémère, puisqu’il décède à l’âge de 39 ans. Xavier Nogueras, son plus jeune fils, en a alors neuf.

Xavier Nogueras, c’est aussi une mère, infirmière, qui poursuit seule son éducation, celle de son frère de 18 mois plus âgé et aujourd’hui réalisateur, et de sa sœur de 5 ans son aînée, devenue commissaire de police. Une mère qui devient “ultra-catho”, raconte Me Nogueras. “Encore aujourd’hui, elle va deux fois par jour à la messe”. Les enfants, eux, vont tant bien que mal. Plutôt mal que bien d’ailleurs : “pendant dix ans, ça a été assez chaotique”. L’aînée multiplie les fugues. Le cadet est victime d’agressions sexuelles par le père de sa petite amie, l’affaire finit par un procès devant les assises des Alpes-Maritimes et une condamnation de l’agresseur à 18 ans de réclusion. Et puis Xavier Nogueras, lui, est “à l’époque très énervé” et les échos de cour d’école ne sont pas là pour l’apaiser : “J’entendais mes copains dire que mon père s’est suicidé”.

La musique, clé d’émancipation

Mais, cahin-caha, la famille s’accroche, sort la tête de ce drame dont elle ne saisit pas encore tout. Pour Xavier Nogueras, l’exutoire sera la musique. Sacrée, tout d’abord, à l’école maîtrisienne de Grasse : “c’était un peu comme dans le film Les Choristes”. École le matin, musique l’après-midi : clavecin, orgue, flûte, piano. Et chant. “Tous les vendredis, on donnait un concert de musique sacrée, habillés d’une chasuble rouge. On a fait le tour de l’Europe.” L’aventure dure cinq ans. “Ces années m’ont permis de me canaliser”, analyse aujourd’hui l’avocat. "Ça m'a sauvé.

Puis, à l’ère des premières poussées d’acné et des jeans troués, la guitare remplace le clavecin, le rock’n’roll les chants religieux. “Je jouais avec mon groupe toute la journée. Mais j’ai toujours eu conscience qu’il faudrait avoir un vrai métier un jour. Et donc j’ai fait mon droit.” Avec toujours en sous-tension, cette quête : comprendre ce qui est arrivé à son père, ce dont sa mère “a cherché à les protéger”.

C’est finalement “totalement par hasard”, au détour d’une visite médicale qu’un médecin l’interroge : "Vous faites quoi ?" - “Étudiant en droit.” - “Faites attention, c’est un milieu particulier”. D’ailleurs, poursuit le praticien, quelques années auparavant, il a “autopsié le corps d’un juge”. Xavier Nogueras se tend : “Il ne sait pas que c’est mon père, mais moi je comprends tout de suite”. 

Alors il exige des réponses et apprend que derrière ”l'embolie pulmonaire”, cause officielle du décès, se cache une mort moins avouable. Car un jour, “pour essayer”, le juge a pioché dans le sachet de cocaïne d’une saisie de drogue venue de Colombie. En un an, il devient totalement accro. À la cocaïne succède l’héroïne, l’internement en hôpital psychiatrique. Mais il convainc ses parents de signer une décharge, retrouve alors sa maison et son cabinet. Jusqu’à une nuit de novembre. “Il devait aller signer une ordonnance de renvoi sur un dossier un peu sensible” raconte Xavier Nogueras. “Il avait demandé qu’on le réveille à 7 heures.” À cette heure-là, la drogue l'avait déjà tué.

Secrétaire de la Conférence des avocats

En fac de droit, Xavier Nogueras veut suivre les traces du père, la magistrature en ligne de mire. Mais échoue assez lamentablement au concours. “Je n’étais pas bosseur”, reconnaît-il. “Quand j’ai vu mes notes, je me suis rendu compte que je ne pourrais pas être juge d’instruction”. Ce sera donc avocat. Mais surtout, ce sera secrétaire de la conférence, ce groupe de jeunes avocats élus chaque année par leurs pairs lors d’un concours d’éloquence. Ce sont eux qui ensuite sont commis d’office dans tous les dossiers criminels et de terrorisme.

Xavier Nogueras veut à tout prix rejoindre ce cercle très fermé : “parce que c’était la lumière, les paillettes, le théâtre aussi et j’en faisais beaucoup à l’époque”. Alors, dans son petit appartement mansardé du 10e arrondissement de Paris, ses “4 ou 5 dossiers rangés sous le bureau”, il consacre un an à préparer le concours et intègre la promotion 2013.

"Spécialiste des filières djihadistes"

Ma vie d’avocat commence véritablement là”. Avec la défense collective de Carlos, alors jugé pour les attentats de 1982 et 1983, “j’ai un peu forcé parce que ça m’intéressait d’y aller”. Puis vient la filière de Strasbourg : ce groupe d’amis partis en Syrie en décembre 2013, parmi lesquels se trouve Foued Mohamad-Aggad, futur kamikaze du Bataclan. Xavier Nogueras défend Radouane Taher, l’un des membres de cette filière. “Il  m’a frappé parce que je constatais à la fois un ancrage profond dans une radicalité qui avait pour conséquence de rejeter tout ce qui était français et pourtant une accroche avec quelqu’un comme moi, les cheveux en bataille, ayant probablement bu la veille. Alors, je suis allé le voir en prison, beaucoup. Je me suis dit que par son intermédiaire, j’allais comprendre”. 

Puis vient janvier 2015 avec les attentats de Charlie Hebdo, Montrouge et l’Hypercacher, “l’effroi”, un appel de BFM TV et une interview sous-titrée “Xavier Nogueras, spécialiste des filières djihadistes” :  “Ça m’a étiqueté”.  Les dossiers terroristes s’enchaînent alors : filière d’Orléans, du Val-de-Marne, de Lunel, de Toulouse, la défense du très médiatique logeur des terroristes du 13-Novembre Jawad Bendaoud. 

"J’ai pu être le témoin de cette décennie de terrorisme, le témoin du décalage entre ce qui se passe et le moment où l'on comprend ce qui se passe, le témoin d’une évolution et d’une certaine crispation de la justice aussi."

Mais également d’un respect mutuel entre les différents acteurs de cette justice qui a appris en avançant. “S’il y a un endroit où je me sens bien, c’est avec les juges antiterroristes et les représentants du parquet antiterroriste. Parce qu’on a compris que chacun avait son rôle. On a grandi ensemble.” Car cela peut sembler surprenant mais Xavier Nogueras qui refuse “_toute connivenc_e” avec ceux qu’il défend, se revendique comme un “acteur de l’antiterrorisme” : “Nous sommes, nous avocats dans les parloirs, avec notre humanité, notre rapport à la vie, le meilleur argument pour les ramener vers nous”. Suivront les procès de l’attentat raté de la filière de Cannes-Torcy, de Sid-Ahmed Ghlam et ses complices, de Bilal Taghi auteur d’une attaque dans la prison d’Osny, etc. 

Jusqu’à ce procès des attentats du 13 novembre 2015, qui s'ouvre le 8 septembre prochain à Paris, et au cours duquel il défendra Mohamed Amri, l'un des vingt accusés. “Probablement la fin d’un cycle pour moi", analyse l’avocat. “J’ai envie d’être curieux et de m’intéresser à d’autres choses.” Peut-être en dehors de l’avocature d’ailleurs. Pourquoi pas la musique ? Ou la restauration ? Et fonder une famille aussi ? Bref, la vie. Loin du terrorisme. 

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.