Plus de 16 ans après le bombardement de la base militaire de Bouaké, en Côte d'Ivoire, au cours duquel neuf soldats français avaient été tués, la cour d’assises spéciale de Paris a condamné les trois accusés à la prison à perpétuité, ce jeudi. Mais les zones d'ombres sont loin d'avoir été dissipées.

Les pilotes et copilotes des avions de chasse qui ont bombardé le camp militaire français de Bouaké, en Côte d’Ivoire, en novembre 2004, sont jugés en leur absence, depuis près de 3 semaines
Les pilotes et copilotes des avions de chasse qui ont bombardé le camp militaire français de Bouaké, en Côte d’Ivoire, en novembre 2004, sont jugés en leur absence, depuis près de 3 semaines © AFP / Pascal Guyot

Cela fait maintenant près de trois semaines que sont jugés, en leur absence, les pilotes et copilotes des avions de chasse qui ont bombardé le camp militaire français de Bouaké, en Côte d’Ivoire, en novembre 2004. Ce jeudi, les trois accusés, ivoiriens et biélorusse, ont été condamnés, en leur absence, à la prison à perpétuité pour avoir perpétrer ces bombardements. Introuvables depuis des années, ils ont été déclarés coupables d'assassinats et de tentatives d'assassinats.

Les familles des neufs soldats de l’armée française tués ce jour-là tentent de comprendre pourquoi le box des accusés de la cour d’assises spéciale de Paris est vide. Et pourquoi la justice n’a pas été saisie, ou n’a pas pu l’être, alors que 23 mercenaires suspectés d’être impliqués ont été arrêtés à deux reprises en Côte d’Ivoire et au Togo quelques jours après les faits, avant d'être relâchés sans même avoir été interrogés.

L’audition, en ce début de semaine, de plusieurs ministres à l’époque des faits, a permis de constater à quel point chacun rejette sur l’autre - ou les autres - la responsabilité de ce qu’il faut désormais analyser et interroger comme une affaire dans l’affaire. 

Michel Barnier, ancien ministre des Affaires étrangères

L'ancien ministre des Affaires étrangères Michel Barnier a rappelé que la Côte d’Ivoire était le "domaine réservé" de l’Élysée et de la Défense. Il a affirmé qu’il n’avait jamais été à titre personnel informé de quoi que ce soit, mais a reconnu du bout des lèvres que son ancien directeur de cabinet, Pierre Vimont, avait peut-être été à la manœuvre pour donner l’ordre à l’ex-ambassadeur de France à Abidjan, Gildas Le Lidec, de remettre à l’ambassadeur de Russie les 15 mercenaires slaves 4 jours après leur arrestation. 

Manifestement très irrité à la sortie de l’audience, Michel Barnier a dit au micro de France Inter vouloir "assumer" ses propres responsabilités, mais uniquement les siennes, tout en estimant que "personne n’est autorisé" à ce jour à penser que l’ordre initial de libérer les suspects ait pu venir de ses anciens propres services du ministère des Affaires étrangères.

Dominique de Villepin, ancien ministre de l’Intérieur

Dominique de Villepin, ancien ministre de l'Intérieur, s’est quant à lui montré virulent face à la cour, lors d’un plaidoyer de près de 2h30, en estimant que c’était au ministère de la Défense, parfaitement au courant des différentes arrestations à Abidjan puis à Lomé, de saisir le procureur du tribunal aux armées. Même si lui n’a jamais été prévenu, jure-t-il à la barre, il estime que ses propres services (en l’occurrence, le service de coopération international SCITP), informés par le commissaire attaché de sécurité intérieure au Togo (Claude Taxis), n’avaient pas vocation à saisir la justice, alors que le quai d’Orsay et la Défense étaient déjà à la manœuvre, lors de l’arrestation précédente de mercenaires à Abidjan. 

Pour Dominique de Villepin, ces dossiers étaient bel et bien traités au sein de l’appareil d’État. Donc il n’y avait pas nécessité de rédiger un signalement à la justice. Le ministre de l'Intérieur de l'époque dit regretter profondément que la "justice soit l’angle mort de cette affaire".  

Michèle Alliot-Marie, ancienne ministre de la Défense

Michèle Alliot-Marie était donc plus attendue que jamais à la barre, après les déclarations de Dominique de Villepin, son ancien collègue du gouvernement Raffarin en novembre 2004. L’ancienne ministre de la Défense est la seule qui ait tenté d’expliquer médiatiquement et judiciairement pourquoi les 8 mercenaires (dont le pilote biélorusse jugé à Paris par défaut) avaient été relâchés au Togo. Elle avait évoqué d’abord l’absence de base légale pour les retenir et expliqué que ses services juridiques avaient consultés. Affirmation contredite par les déclarations à la barre de l’ancienne directrice des affaires juridiques du ministère de la défense (Catherine Bergeal) et de l’ancien conseiller justice de la ministre (David Sénat).

L'ancienne ministre de la Défense en 2004, qui s'était rendue au chevet des soldats blessés sur leur lit d’hôpital après le bombardement, s’étonne désormais que le service juridique n’ait pas été consulté, pas plus que son conseiller justice. Se demandant alors s’il n’y a pas eu un problème au sein de son propre cabinet militaire ou civil et précisant qu’un(e) ministre de la Défense n’a pas accès en temps réel à toutes les informations. Michèle Alliot-Marie a mentionné les centaines de télégrammes remontant chaque jour de ses services et des autres ministères, notamment les affaires étrangères. 

Pour le reste, Michèle Alliot-Marie a renvoyé la balle au ministère des Affaires étrangères. Les télégrammes provenaient des ambassades et concernant la saisine de la justice, c’était aussi à ce ministère de la saisir, selon l’ex garde des Sceaux, puisqu'il y avait au sein du tribunal aux armées, précise-t-elle, un bureau d’entraide internationale pour traiter ce genre d’affaires.

Michèle Alliot-Marie jure qu’elle n’a jamais voulu écarter volontairement la Justice, bien au contraire. Elle confie pour la première fois avoir même envisagé de lancer une équipe de la DGSE pour aller chercher les mercenaires au Togo quand elle a eu connaissance de leur présence. Mais, le lendemain matin, "on m’a dit que c’était trop tard, qu’ils avaient été relâchés". Le président de la cour Thierry Fusina lui fait alors remarquer qu’ils sont restés 15 jours aux mains des autorités togolaises. Elle reconnait que l’information lui est remontée bien tardivement.

C’est peut-être cela qui fait dire à l’ex Premier ministre à l’époque des faits, Jean-Pierre Raffarin, lui aussi auditionné, que cette affaire de mercenaires relâchés ne peut relever de rien d’autre que de "dysfonctionnements administratifs" et pas d’une obscure raison d’État : "depuis maintenant plus de 16 ans, ça se serait su".

C’est exactement ce qu’a tenté de démontrer ce jeudi matin l’avocat général, qui aurait souhaité entendre, de la part des anciens décideurs entendus par la cour, des excuses à l'adresse des victimes pour les erreurs, les négligences, les dysfonctionnements qui ont fait que les informations qui sont remontées n’ont jamais atterri dans les mains de la justice.   

La raison d'État plutôt que la vérité

L’ancien conseiller justice de Michèle Alliot-Marie, le magistrat David Sénat, était le dernier témoin cité dans ce procès des auteurs du bombardement de Bouaké. Il considère à l'inverse que dans cette affaire, la raison d’État a prévalu sur la recherche de la vérité. "Est-ce qu’il s’agissait de protéger un certain nombre d’intérêts français, de protéger les relations de Français avec certains pays d’Afrique ?", interroge-t-il, au micro de France Inter. "Est-ce qu’il s’agissait aussi de ne pas lever le voile sur certaines relations commerciales entre une société qui acheminait du matériel militaire de la Biélorussie vers les pays d’Afrique avec de multiples retentissements politiques et notamment dans le domaine du financement politique ? Je n’en sais rien, c’est une hypothèse".

Pour David Sénat, il aurait été possible d'interpeller les mercenaires au Togo pour les remettre ensuite à la justice française. "Mais je pense que l’on n’avait pas très envie que la justice s’intéresse à cette affaire", avance-t-il.

Les trois accusés condamnés à la perpétuité

La cour d'assises de Paris a donc condamné à la prison à perpétuité les trois accusés, ivoiriens et bélarusse, jugés en leur absence. Mais dans ses motivations, la cour a souligné que des responsables français avaient bien "décliné l'offre du Togo" qui proposait de lui livrer les huit suspects bélarusses. La cour a également déploré les dysfonctionnements sans lesquels les responsables du bombardement auraient pu être arrêtés et la justice rendue bien plus tôt.

 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.