Au procès des dirigeants de France Telecom, poursuivis pour harcèlement moral, le psychiatre Christophe Dejours a livré un éclairage passionnant sur ce mal moderne.

Le psychiatre Christophe Dejours a livré un témoignage très remarqué sur les suicides au travail
Le psychiatre Christophe Dejours a livré un témoignage très remarqué sur les suicides au travail © Maxppp / Le Pictorium / Sadak Souici

Christophe Dejours est psychiatre, spécialiste des suicides au travail. Il a étudié les cas de policiers, d’ingénieurs de centrale nucléaire, de magistrats... Des gens passionnés par leur travail et qui se sont suicidés. Car il le dit d’emblée : "ce ne sont pas les paresseux, les tire-au-flanc qui se suicident au travail. Mais toujours ceux qui y étaient très engagés." Ceux dont le monde s’effondre quand ce travail, au centre de leur vie, devient source de souffrance. 

Christophe Desjours travaille sur ces questions depuis 40 ans. Sa déposition ressemble à une passionnante leçon. Avant le XXe siècle, "il n’y avait pas de suicide sur le lieu du travail, c’est une pathologie mentale nouvelle", dit le psychiatre, "apparue avec la transformation de l’organisation du travail, et l’avènement des gestionnaires qui dirigent les hommes à partir de données quantitatives".

Il y a sept sortes de suicides liés au travail

Et peu importe, explique le psychiatre, le nombre de ces suicides. Depuis le début du procès, ceux survenus à France Telecom dans les années 2008-2009 font l’objet d’une âpre bataille de chiffres. La défense pointe qu’ils n’étaient pas plus nombreux en 2008 que dans les années 2000. Que le taux de suicide à France Telecom est même moindre que dans la population générale. À la barre, un sociologue a expliqué la difficulté de tirer des conclusions à partir de ces chiffres, dont on ne sait, avant 2008, comment ils ont été établis.

Mais peu importe, donc, pour le psychiatre : "un seul suicide sur le lieu du travail mérite qu’on s’y arrête. C’est comme un accident mortel dans le bâtiment, on arrête le chantier jusqu’à ce qu’on ait compris. On n’attend pas qu’il y en ait plusieurs… Pourquoi on ne le fait pas pour les suicides sur le lieu de travail ?"

Christophe Dejours détaille les sept sortes de suicides liés au travail qu’il a pu observer. Les formes brutales, le "raptus suicidaire", quand quelqu’un vient d’apprendre sa mutation, par exemple, et se jette par la fenêtre. Le processus insinueux de lente dégradation de l’état mental. Le suicide par excès de responsabilité ; par souffrance éthique ; par surcharge de travail... Le suicide comme un refus de céder à une injustice. Le panorama est glaçant, avec un point commun : "il y a toujours un message dans un suicide, ce n’est pas seulement la destruction de soi. 

"Le suicide au travail est un message en soi."  

"Le suicide au travail, c’est le haut de l’iceberg" résume le psychiatre, "c’est ce qui se voit. Et il y a tout ce qu’on ne voit pas : ceux qui sont malades, ceux qui ont capitulé. C’est un indicateur de la destruction du monde social". Ses conséquences sont désastreuses, dans l’entreprise, dans la famille, dans la société toute entière… "Mais il n’y a pas de fatalité" conclut-il. "On peut faire autrement, car l’organisation du travail, ce sont des choix, des décisions humaines".

Les sept prévenus, qui ont écouté sans broncher ce long exposé, commenceront lundi 13 mai à s’expliquer sur les faits.

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