Au quatrième jour du procès pour collecte illégale et recel de données personnelles entre 2009 et 2012, Jean-François Paris, l'ex-"monsieur sécurité" d'Ikea France, a refusé d'endosser seul la responsabilité du système. Le procès se poursuit jusqu'au 2 avril devant le tribunal correctionnel de Versailles.

Espionnage chez Ikea France : l'entreprise, ses dirigeants et des policiers sont jugés devant le tribunal correctionnel de Versailles jusqu'au 2 avril.
Espionnage chez Ikea France : l'entreprise, ses dirigeants et des policiers sont jugés devant le tribunal correctionnel de Versailles jusqu'au 2 avril. © AFP

Il a la cinquantaine élégante, en costume bleu sombre bien coupé, les cheveux gris acier. D'une voix calme, Jean-François Paris expose son travail de responsable de la sécurité chez Ikea, entre 2000 et 2012. Son rôle ? Demander le pedigree des sociétés de gardiennage, commander des études avant ouverture d'un magasin, déposer les plaintes pour vol ou escroquerie. Mais il y avait aussi une partie moins avouable : la vérification, de façon totalement illégale, des antécédents judiciaires des nouveaux embauchés. Une pratique devenue systématique, dit-il, à partir de de 2007, à la demande du PDG d'Ikea France Jean-Louis Baillot. 

Selon lui, la pratique était massive, et tous les directeurs de magasin étaient au courant : "Je recevais des demandes de vérifications de la part des magasins de Toulouse, Bordeaux, Vélizy, Villiers, Paris Nord, Franconville, Dijon…" Des listes entières, avec des dizaines de noms et de dates de naissance. 

Des renseignements très précis

Mais pourquoi ? s'étonne la présidente du tribunal correctionnel de Versailles, qui juge ce dossier jusqu'au 2 avril. "Ça s'est mis en place suite à l'ouverture du magasin de Franconville, en 2005. Des salariés se vantaient de s'être fait embaucher pour être 'clean', tout en continuant leurs trafics à l'extérieur… L'un avait un bracelet électronique et ne s'en cachait pas", raconte Jean-François Paris. Deux ans après l'ouverture, "M. Baillot me dit qu'il ne faut pas que ça se reproduise". Comprendre, l'embauche de salariés ayant des antécédents judiciaires. 

Cette demande, Jean-Louis Baillot l'aurait formulée au cours d'un déjeuner, au restaurant d'entreprise du siège de Plaisir (Yvelines), en présence de la DRH du groupe, Claire Héry. "Il fallait vérifier tous les embauchés. Les listes étaient constituées par les directions des magasins, et m'étaient envoyées", détaille Jean-François Paris. Dans les mails retrouvés, il parle de "fournées" de noms à vérifier.  

Jean-François Paris fait appel à une société privée, fondée par Jean-Pierre Foures, un ancien policier des renseignements généraux. "D'après ce qu'il m'avait dit, c'était des enquêtes de voisinage. Mais j'avais l'impression que les informations venaient d'une source officielle. Ces gens, les ex des RG ou de la DGSE, ils aiment bien cultiver le secret… Ils ne donnaient pas leurs sources… Mais pour moi, oui, c'était une source police ou gendarmerie", reconnaît-il. 

"Ça ressemblait à du STIC [le nom du fichier de la police à cette époque NDLR], mais ça n'était pas du STIC", a assuré mardi dernier Jean-Pierre Foures, assurant se baser sur un logiciel maison très performant, qui analysait la presse locale et internet… Mais dont il n'a malencontreusement jamais déposé le brevet. En réalité, il est soupçonné d'avoir sollicité ses contacts au sein de la police pour obtenir ces informations.  

"J'ai pris la mesure de la gravité des faits"

Quand l'affaire éclate, le 29 février 2012, dans deux articles du Canard enchaîné et Mediapart, Jean-François Paris est convoqué au siège d'Ikea, pour une réunion de crise. Ses échanges de mails avec Jean-Pierre Foures sont publiés, dévoilant ce système de collecte illégale de données. "La conseillère com' de chez Publicis a dit qu'il fallait nier. J'ai dit non, parce que tout le monde le savait dans l'entreprise. Le PDG de l'époque, Stéphane Vanoverbeke, m'a demandé si c'était vrai, ce qui était dans la presse. J'ai dit oui, et j'ai pris position : il ne faut pas mentir. Mais j'étais en décalage avec ce que l'entreprise a décidé... On m'a demandé de rentrer à la maison." 

Mis à pied, Jean-François Paris a finalement été licencié dans la foulée. Le ton est posé, il tient à préciser les responsabilités de chacun. "Je ne voudrais pas qu'il y ait de malentendu : Claire Héry (ex-DRH) ne m'a rien demandé." Selon lui, la pratique de vérification massive et systématique des antécédents s'était tarie après le départ de Jean-Louis Baillot, en 2010.   

"J'ai pris la mesure de la gravité des faits", dit-il à la barre avec une pointe d'émotion dans la voix, "et des dégâts que cela a causé dans nos vies à tous. J'exprime mes sincères excuses à tous ceux que j'ai blessés, mes proches, et tous ceux qui ont été impliqués dans cette affaire." 

Ikea s'est "détachée de ses responsabilité", estime Jean-François Paris

Yassine Yakouti, avocat de nombreuses parties civiles, syndicats comme simples salariés, ne laisse pas passer l'occasion. "Quand vous entendez que l'affaire Ikea devient 'l'affaire Paris' [car les autres dirigeants poursuivis lui imputent la responsabilité de la mise en place du système, NDLR], qu'est-ce que cela vous inspire ?", interroge-t-il. L'intéressé répond : "Ça m'inspire beaucoup de colère. Depuis le début, l'entreprise s'est détachée de ses responsabilités et s'est facilité la vie en me laissant seul sur le banc des accusés." Sa voix s'étrangle, pour la première fois : 

"C'est assez lâche, de la part de l'entreprise, qui a mis en place ce système : on vous laisse vous débrouiller, tout seul comme une merde."  

Sa colère reste contenue, mais se dirige vers l'ex-PDG : "En 2000, il était bien content de me trouver." Une "campagne de dénigrement anonyme", des accusations de harcèlement, visaient alors Jean-Louis Baillot, directeur de magasin à l'époque. "Je travaillais avec lui depuis 2000, donc oui, il était au courant", assène l'ex-directeur de la sécurité. L'ex-PDG, lui, n'a pas encore été interrogé par le tribunal. 

Jean-François Paris reconnaît aussi avoir fait rechercher les antécédents judiciaires du syndicaliste Adel Amara, pour "rassurer Mme Héry", devenue directrice du magasin de Franconville. Oui, il a fait embaucher pour elle une garde du corps, déguisée en employée (ce qui est légal). Après une grève dure dans le magasin, et l'occupation du siège de Plaisir en février 2010, "Claire Héry était à la limite du burn out, on la sentait très stressée. Elle avait peur des irruptions intempestives d'Adel Amara dans son bureau". Et l'embauche d'un deuxième "implant", une caissière engagée pour espionner les syndicalistes de Franconville ? "Elle n'était pas au courant, on ne voulait pas lui rajouter une source d'angoisse supplémentaire." 

Quant à l'origine des documents publiés par la presse, également transmis par les syndicats à la justice, il a sa petite idée : un ancien collaborateur, renvoyé du service de la gestion des risques fin 2009, s'était alors vanté d'avoir des documents qui, s'il les révélait aux médias, feraient l'effet d'une "bombe". Une illustration du vieil adage, selon lequel on n'est jamais trahi que par les siens.