Au dernier jour du procès de l'ex Premier ministre, jugé devant la cour de justice de la République pour abus de biens sociaux et recel de ces abus, ses avocats ont dénoncé les "inventions" et les "mensonges" de l'accusation.

Les avocats d'Édouard Balladur ont dénoncé les "inventions" et les "mensonges" de l'accusation
Les avocats d'Édouard Balladur ont dénoncé les "inventions" et les "mensonges" de l'accusation © Maxppp / Aurélien Morissard

Comment plaider la relaxe pour Édouard Balladur après une instruction de plusieurs années, des tombereaux d'articles sur internet, des livres, et autant de certitudes dans l'opinion sur "l'affaire Karachi" ? Les avocats de l'ex Premier ministre, absent de l'audience, s'y prennent en deux temps. D'abord, les faits sont prescrits, affirme Me François Martineau qui dénonce des artifices de procédures ayant permis juger ces faits d'il y a 25 ans. "Ces faits d'une autre époque, où l'on parlait en francs, dont les témoins, arrivés à un âge canonique, quand ils ne sont pas morts, n'ont plus que des bribes de souvenirs… Et sur ces bribes, toutes les constructions intellectuelles sont possibles !" 

Félix de Belloy entreprend ensuite de déconstruire les points clés de l'accusation. Avec un talent oratoire certain, il revient sur cette pièce majeure, ces 10 millions de francs en espèces, versés sur le compte de campagne d'Édouard Balladur fin avril 95. Trois semaines plus tôt, Ziad Takieddine retirait à peu près la même somme en Suisse, sur un compte où étaient versées les commissions du "réseau K" dans les contrats d'armement avec le Pakistan et l'Arabie saoudite. 

Des billets de 500 francs aux petites coupures

L'avocat ironise. "On vous dit que les billets se sont transportés de Genève à Paris, mais on ne sait pas comment ! Les billets suisses étaient neufs… ils sont devenus rabougris. Ils étaient des billets de 500 francs, fiers de l'être... les voilà en petites coupures." Bref, pour la défense c'est clair, ce ne sont pas les mêmes billets, l'argent versé sur le compte de campagne ne venait donc pas de ces rétro commissions. Et "il y a une règle", s'emporte-t-il, "c'est la charge de la preuve", qui revient, en droit pénal, à l'accusation.  

D'où viendraient, alors, ces 10 millions en espèces ? "Nous n'avons pas à nous expliquer, 25 ans après, du mode de financement de la campagne, à justifier de sommes qui, que ça vous plaise ou pas, ont été validées par le Conseil constitutionnel." Il y revient, pourtant. "Nos explications ont été moquées, caricaturées, les ventes de t-shirts, de gadgets, ça a fait beaucoup rire... Mais la campagne d'Édouard Balladur, pendant 4 mois, a démarré dans un enthousiasme extraordinaire. Il y avait plusieurs milliers de personnes lors de ses meetings ! Les gens ont donné entre 15 et 20.000 euros par département, ce n'est pas délirant." 

Or, sans cette concordance entre le retrait suisse et le versement à Paris, découverte par les juges d'instruction début 2012, tout s'effondre. Félix de Belloy dénonce une "folle course de l'instruction, qui est partie de la fin, pour démontrer qu'Édouard Balladur était le grand architecte des rétrocommissions." 

'N'espérez pas convaincre l'opinion. Ce combat-là, celui de la popularité, il est perdu'

"Ce dossier, c'est une énorme bâtisse qui a impressionné la presse. Mais quand vous vous approchez, c'est du sable, c'est du vent." Aux magistrats de la cour de justice de la République, il lance : face à ces doutes, à cette absence de preuves matérielles directes, "vous n'avez pas le choix : vous devez relaxer Édouard Balladur", au nom du doute qui doit bénéficier à l'accusé.  

"Votre décision sera moquée, caricaturée en décision de complaisance" continue Me de Belloy, face aux magistrats, professionnels et élus, qui composent la CJR. "Mais vous allez juger en droit. N'espérez pas convaincre l'opinion. Ce combat-là, celui de la popularité, il est perdu. Même si vous allez dans le sens des réquisitions, même si vous le condamnez à un an de prison avec sursis, on dira : justice des puissants ! Alors n'ayez pas d'autres considérations à l'esprit que celles du droit ; ni la peur de déplaire, ni la peur du qu'en dira-t-on… la justice n'est pas là pour plaire." 

La décision a été mise en délibéré au 4 mars.