Derniers moments forts d'un procès d'assises : l'avocat général réclame la peine qu'il estime juste au nom de la société. Vient ensuite la plaidoirie d'Eric Dupond-Moretti.

[NOTE : article originellement publié le 31 octobre 2014]

Extrait d'audience, l'avocat général dans son réquisitoire :

Il y a toujours un aléa dans le crime, mais soit vous le faites en prenant des risques. Soit vous y renoncez.»

Procès Mouiller #1 / L'avocat général par Danaee Fritsch

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« CE MOT NE DOIT PAS VOUS EFFRAYER » par Charlotte Piret

La preuve. C’est ce qui manque cruellement à ce dossier. Pour soutenir une ou l’autre thèse d’ailleurs. Dans son réquisitoire, l’avocat général tente donc d’écarter d’emblée cette absence.

« Il y a un problème récurrent en droit français qui est celui de la preuve. Et ce mot ne doit pas vous effrayer, Mesdames Messieurs les jurés. Vous n’êtes pas des arbitres, vous êtes des acteurs. C’est votre décision et elle sera acceptée comme telle, comme une décision raisonnable. »

Pas de preuve. L’avocat général, Jacques Santarelli, présente donc des hypothèses.

Celle, tout d’abord, que Brigitte Muller n’est pas descendue à la cave librement. « Le récit de Monsieur Muller sur ce point il est simple et il n’a jamais varié : « Ma femme, Brigitte, vient me dire par l’entre-porte du salon qu’elle allait chercher Raphael ». Mais, elle n’avait aucune raison de dire qu’elle allait chercher Raphael à la piscine si elle descend pour se suicider. Or cette phrase résout un problème essentiel pour Jean-Louis Muller : celui de dire que Brigitte est descendue librement à la cave. Si elle n’a pas prononcé cette phrase, elle est descendue à la cave sous la menace de cette arme. »

Celle ensuite que le meurtrier a choisi la stratégie du « moindre mal ».

« Pourquoi le meurtrier n’a-t-il pas une fois le coup de feu tiré saisi la main de Brigitte Oudille pour y laisser ses empreintes ? Première hypothèse : la main droite est sous le pantalon et il y a un risque à la retirer. Deuxième hypothèse : la main droite a du sang sur le pouce et le meurtrier, s’il saisit la main de la victime, n’importe qui comprendra que si les empreintes sur l’arme sont ensanglantées, c’est qu’elles ont été apposées sur l’arme après le tir. Le tireur est donc obligé de choisir le moindre mal : mieux vaut une absence d’empreinte que des empreinte ensanglantées qui témoigneraient de la supercherie. »

Ou encore : l’hypothèse de la mauvaise munition.

Selon l’avocat général, « cette cartouche était fort vraisemblablement conçue pour des armes à canon long. » Plus puissante donc. Or, selon Jacques Santarelli : « si Madame Muller s’est suicidée, pourquoi aurait-elle recherché l’éclatement de son cerveau ? Et de conclure, dans un chuchotement: "Il a tué la mère, il a tué la femme. Ca mérite 20 ans"

ON REJOUE LE PROCÈS

« J’AI BIEN MAL CHOISI MON INNOCENT » par Charlotte Piret

Avant même les premiers mots de sa plaidoirie, Eric Dupond-Moretti est déjà omniprésent. Dans les propos de chacun, ou presque, qui remplit la salle d’audience de Nancy comme elle ne l’a sans doute jamais été – radiateurs, embrasures des fenêtres, debout, accroupis, qu’importe.

Procès Muller #3 / Éric Dupond-Moretti par Clementine Muller

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Avant même ses premiers mots, Eric Dupond-Moretti est là. La stature imposante dans sa robe noire. La « gueule » concentrée, les va-et-vient qui trahissent le stress.

Et puis, les premiers mots résonnent : « Brigitte Muller n'a pas pu se suicider. C’est impérieux, définitif, conjugué sur le mode indicatif, ça claque comme un coup de révolver dans la nuit. »

« Mesdames et Messieurs les jurés, je voudrais vous dire que si vous avez la prétention, et pardon de vous le dire aussi directement, de savoir ce qui a pu se passer dans la tête de cette femme de 43 ans, vous devez savoir tout ce qui se passe chez les autres. Finalement, vous n’aurez aucune surprise. Vous serez, de façon surréaliste, à même de tout comprendre de tous les comportements humains. »

Mais l’avocat aux surnoms presque aussi nombreux que les acquittements qu’on lui crédite, n’en a pas fini avec ses mises en garde. « Mesdames et Messieurs, on n’est pas au café du commerce ici. Il y a quelques règles. Vous êtes tenus par votre serment. Il vous fait l’obligation impérieuse d’examiner scrupuleusement les charges. »

Et ce, qu’importe Jean-Louis Muller, affirme son avocat. Qu’importe sa personnalité.

« J’ai bien mal choisi mon innocent : il est exaspérant, monomaniaque, fils de collabo – Me Vialle, vous devriez avoir honte - petit notable, médecin par défaut, violent sans jamais avoir porté un coup. Dans le même dossier, il est à la fois machiavélique et idiot - rendez-vous compte, un type qui confond pyjama et jogging. »

Un homme, à qui Eric Dupond-Moretti va tenter d’éviter vingt ans de réclusion criminelle.

Il a pour cela le temps d’une plaidoirie.

Extrait d'audience - Eric Dupond-Moretti dans sa plaidoirie :

Il y a des gens qui se défenestrent, qui se jettent sous des trains. Vous pensez que c’est beau ? Que la mort c’est beau ? Vous pensez que l’esthétisme a à voir là-dedans ? Les gens qui se suicident, vous pensez qu’ils n’ont pas d’enfants ? Qu’ils ne les aiment pas ?

LARMES ET CRIS DE JOIE par Charlotte Piret

Extrait d'audience, Jean-Louis Muller après son acquittement :

Je n'ai jamais cessé d'avancer parce que j'ai rencontré une femme formidable, j'avais des enfants formidables et je savais qu'il fallait se battre jusqu'à ce que mon innocence soit reconnue. Maintenant, on va essayer de réparer les dégâts, financiers, psychologiques.

Procès Muller / Jean Louis Muller par Danaee Fritsch

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Les parties civiles ont quitté la salle d'audience avant même le départ des jurés pour délibérer. Il n'y avait donc dans la salle d'assises de Nancy que les proches de Jean-Louis Muller et le public qui a assisté à ce troisième procès du médecin généraliste.

A la question: Jean-Louis Muller est-il coupable d'avoir, le 8 novembre 1999, tué son épouse à Ingwiller, les jurés ont répondu : Non, a annoncé la présidente. Une réponse accueillie dans les larmes et cris de joie. De Jean-Louis Muller, de ses fils. Mais pas seulement.

Très ému lui aussi, son avocat, Me Eric Dupond-Moretti a déclaré, quelques instant après le verdict:

« Je voudrais vous dire d’abord que c’est une revanche de la justice sur l’injustice. Il avait demandé une reconstitution. On a fait venir ces plaques qui sont ici et à l’aide de ces plaques on a pu démontrer qu’il était totalement innocent. J’affirme que Jean-Louis Muller est totalement innocent du crime qu’on lui a reproché. Il a perdu sa réputation, sa maison, son travail, sa liberté, il a choisi de revenir malgré tout devant la justice et justice lui a été été rendue. »

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