Près de quinze ans se sont écoulé depuis la mort de Brigitte Muller dans la maison familiale d'Ingwiller. Difficile donc de revenir avec précisions sur des faits aussi lointains.

[NOTE : article originellement publié le 29 octobre 2013]

Près de quinze ans se sont écoulé depuis la mort de Brigitte Muller dans la maison familiale d'Ingwiller. Difficile donc de revenir avec précisions sur des faits aussi lointains. Si bien que le coup de théâtre annoncé se révèle en réalité un amalgame de souvenirs plutôt flous.

DES SOUVENIRS AUSSI VAGUES QUE SOUDAINS par Charlotte Piret

Leurs témoignages ont été annoncés comme cruciaux, de ces informations qui peuvent faire basculer un procès. Ce matin, le soufflé retombe lamentablement sur le parquet de la salle d’assises de Nancy.

Certes, il est bien question des cheveux mouillés de Jean-Louis Muller, « comme s’il sortait d’une douche et s’est passé la main dans les cheveux », raconte Christian Nocke. Mais c’est à peu près tout ce qu’est capable d’articuler le gendarme de 42 ans, figé à la barre.

Le reste ? Ce n’est pas lui. Pas lui, qui a « signé le procès-verbal d’intervention », pas lui qui a « suivi l’affaire ensuite ». Christian Nocke, à l’époque jeune gendarme « en fonction depuis moins d’un an et plutôt en poste d’observation » est chargé de surveiller l’extérieur de l’habitation des Muller dans les quelques heures qui suivent la mort de Brigitte. Puis, se tait pendant quatorze ans.

Et c’est bien ce qui agace la présidente : « Vous êtes en poste à Bouxwiller depuis 1999. Vous n’êtes pas sans ignorer qu’une instruction a été ouverte, elle a duré presque sept ans. Vous avez forcément compris que c’était important. Comment expliquer que vous ne vous êtes jamais manifesté, jamais allé voir un de vos collègues pour en parler ? »

Entre de longs silences, le gendarme, visiblement très mal à l’aise, tente d’expliquer : « J’ai pensé que c’était dans le dossier ». « Mais vous avez signé un procès-verbal où ça ne figure pas du tout », rétorque la présidente. Qui poursuit : « Qu’est-ce qui vous a fait penser qu’il s’agissait d’une douche ? ». « Je n’ai pas parlé de douche, ça pouvait être comme s’il s’était passé la tête sous l’eau ». « Et ça pouvait être des cheveux mouillés par la sueur ? » « Peut-être », lâche l’homme aux tempes grisonnantes.

Avant d’abdiquer : « Je n’ai pas d’explication ».

Procès Muller #1 / Christian Nocke par Arthur Colin

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GÉANT SE FAIT TOUT PETIT par Charlotte Piret

Le rebondissement de l’affaire Muller, c’est lui. Le mail envoyé à l’avocat général annonçant « une information capitale », c’est lui. Suggérer la convocation de nouveaux témoins, c’est lui. Lui, Patrick Géant, commandant honoraire de police, saisi de l’enquête par le juge d’instruction en octobre 2000.

Lui, petit homme en costume sombre, coiffure à la Bernard Thibault, ânonnant, récitant presque sa déposition à la barre. Pas très à l’aise, visiblement.

Si bien qu’il appelle les statistiques à la rescousse : « le suicide concerne 20 personnes sur 100 000 en France, dont un tiers de femmes. En cause : généralement des troubles mentaux, comme la schizophrénie, souvent associés à des addictions – alcoolisme ou toxicomanie. Les suicides par armes à feu représentent 25% mais sont totalement anecdotiques chez les femmes »

Si bien qu’il estime nécessaire de revenir, en longueur et en détails, sur l’intégralité de son enquête. Comme pour souligner la qualité de celle-ci.

Qu’importe s’il a parfois tergiversé : le tir, de la droite vers la gauche, devenant de la gauche vers la droite. Qu’importe si les deux gendarmes, appelés avant lui à la barre, ont démenti les propos qu’il leur prête.

Qu’importe pour l’instant. Mais aussi longtemps que dure sa déposition spontanée – et pendant laquelle, il est interdit à quiconque de l’interrompre – elle n’empêchera pas la défense de l’interroger.

D’ailleurs, Eric Dupond-Moretti tourne déjà en rond.

LA CERTITUDE DU GENDARME par Jean-Philippe Deniau

La cour d’assises n’aura donc pas permis de répondre à la question de savoir ce qu’il pouvait bien y avoir dans la tête d’un gendarme qui possède une information capitale et qui ne la divulgue pas pendant 14 ans.

Les deux militaires venus éclairer les débats sur ce point aujourd’hui n’ont pas produit la moindre étincelle. Ils se souviennent donc avoir vu les cheveux du docteur Muller mouillés et, pour l’un d’entre eux, un T-shirt humide « comme quelqu’un qui se serait essuyé trop vite après une douche. C’était pas hyper flagrant mais ça se voyait très bien » précise le gendarme Mohr. Pourtant, ni lui, ni son collègue Nocke ne vont signaler ce détail sur le procès verbal de constatations qu’ils ont signé. Ni même le dénoncer aux autorités judiciaires plus tard, quand ils se rendront compte que ce détail n’en est peut-être pas un. Il aurait peut-être éclairé la justice sur les soupçons de meurtre qui pèsent sur Jean-Louis Muller.

« Pourquoi ? » demande sans relâche la Présidente. Les gendarmes expliquent qu’ils étaient inexpérimentés et que leur hiérarchie de l’époque leur avait fait comprendre qu’il valait mieux ne rien dire. « Hop, hop hop ! » avait par exemple interrompu le Commandant Wenger quand le gendarme Mohr lui a indiqué qu’il y avait « deux ou trois choses bizarres dans ce dossier » : « Hop, hop, hop ! On est dessaisis. »

« Pourquoi ? » insiste-t-elle encore. « Je n’ai pas d’explication », finit par dire le gendarme Nocke. « S’il doit être considéré que j’ai commis une erreur, je le reconnais », conclut le très rigide gendarme Mohr. La magistrate a beau insister, suggérer que les militaires auraient pu demander à être entendus par le juge d’instruction, rien n’y fait. Même les reproches plus marqués de Me Dupond Moretti n’ébranlent pas la certitude des militaires. Ils n’ont rien dit parce qu’on ne leur a rien demandé.

Il ne s’est donc rien passé d’autre dans la tête de ces deux gendarmes.

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