Le procès de l'arbitrage présumé truqué de 2008 est entré dans le vif du sujet avec le début de l'interrogatoire du principal prévenu. Ce mardi après-midi, Bernard Tapie a redonné sa version de la vente d'Adidas en 1993, déployant sa palette d'acteur, malgré la fatigue due à la maladie.

Bernard Tapie à sa sortie du Palais de justice de Paris
Bernard Tapie à sa sortie du Palais de justice de Paris © Maxppp / Olivier Lejeune

Pendant deux heures, Bernard Tapie écoute la présidente de la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris résumer le dossier, comme c'est l'usage, en faisant des mimiques et des commentaires à voix basse, parfois coupé d'un "chut Bernard !" de l'un de ses avocats Hervé Témime. À un moment, il n'y tient plus : "c’est une fiction, c’est incroyable, vous êtes en train de nous lire la fable qu’on nous raconte depuis 15 ans !"

"Vous allez pouvoir le dire", le calme la magistrate Christine Mée, qui explique qu'elle est bien obligée de s'appuyer sur le travail des juges d'instruction, qui l'ont renvoyé en correctionnelle pour escroquerie et détournement de fonds publics.

Quand vient son tour, Bernard Tapie, qui a déclaré comme profession, "acteur", déploie sa palette de jeu. Sa voix est forte, appuyée par des gestes des mains. Il s’adresse tour à tour à chaque côté de l’auditoire. Il alterne langage familier et jargon financier, "Si j'avais un tableau je vous expliquerais" lance-t-il au tribunal. Sur une question du procureur Nicolas Baïetto, il s’approche de l’estrade du parquet, à sa gauche, et emprunte les lunettes du magistrat pour lire un document.

Bernard Tapie redonne sa version de la vente d’Adidas

Non, il n’était pas acculé par les difficultés financières, assure-t-il. Mais son statut d'hommes d'affaires n'était pas compatible avec son entrée au gouvernement Bérégovoy, en 1992. _"Vous ne pouvez pas être ministre d'un gouvernement de gauche et entamer un plan de délocalisation qui allait voir 4 000 et quelques Européens perdre leur boulot"_explique-t-il aussi.

Ce choix, "si c'était à refaire je ne le referais pas" clame le prévenu, qui se justifie ainsi : "un peu guidé par ma vanité et mes origines, quand on me propose d’être ministre, je n’hésite pas une seconde"

La présidente lui rappelle les alertes des commissaires aux comptes, à l'époque où selon l'analyse de la brigade financière notamment, Bernard Tapie a vu trop grand et ne peut payer les traites d'un achat financé 100% à crédit en 1990. "On n'était pas à l'agonie" maintient-il.

Sa vision du "scandale"

D'emblée, Bernard Tapie se compare à Vincent Bolloré, Bernard Arnault ou François Pinault, visiblement convaincu qu'il était destiné à connaître la même réussite, lui qui reprenait des PME en difficulté (La Vie Claire, Terraillon...), sans que la cohérence d'un futur empire industriel ne saute aux yeux. Selon lui, c'est grâce aux personnes qu'il a nommées aux commandes, qu'Adidas est devenue rapidement "une marque à la mode", même si les investissements liés à la restructuration pesaient sur ses résultats. 

Pour ses adversaires, ce succès était loin d'être acquis en 1992, même s'il permettra au Crédit Lyonnais, et surtout à l'acquéreur Robert Louis-Dreyfus lors de l'introduction en bourse, d'en tirer une magnifique plus-value. "Quand on a fait véhiculer dans tous les médias que j’avais pillé l’État... J’ai simplement récupéré moins de 10% de ce que la banque a gagné" résume le prévenu, déterminé à prouver que "le scandale il y en a un, effectivement", mais pas celui dont il est accusé.

Bernard Tapie fait un parallèle entre son dossier et les déboires du Crédit Lyonnais, condamné aux États-Unis en 2003 dans l'affaire Executive Life : "c’est nous qui sommes ruinés. Là-bas, c’est la banque qui a triché qui est condamnée". Il se pose en victime de la puissance publique : "c’est comme en Corée du Nord" dit-il, d’un épisode de l’affaire. "Et on cherche pourquoi j’ai un cancer de l’estomac... "

"Les cheveux ont repoussé, pas la mémoire"

Mais son côté fanfaron est en effet gommé à l'audience par le poids de la maladie. Il sèche sur une question de la présidente. "Je vais avoir tout au long de notre parcours ensemble des problèmes de mémoire. Il y a des traitements qui vous font perdre les cheveux et la mémoire. Les cheveux ont repoussé, pas la mémoire". Et puis il repart. Mais au bout de deux heures, la fatigue le rattrape.

"- Ça va, vous voulez une suspension ? 

- Non, non... Je suis tellement content de vous expliquer tout ça."

Suspension décidée peu après néanmoins. L’interrogatoire, ou le rôle de sa vie, reprend demain, et fera un bond dans le temps de plus de dix ans pour aborder l'arbitrage de 2007-2008.

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