Selon les informations du consortium de journalistes formé autour de Forbidden Stories, les numéros d’une quinzaine de ministres ont été sélectionnés en vue d’une possible infection de leur téléphone.

Les numéros d’une quinzaine de ministres du gouvernement Philippe ont été sélectionnés en vue d’une possible infection de leur téléphone
Les numéros d’une quinzaine de ministres du gouvernement Philippe ont été sélectionnés en vue d’une possible infection de leur téléphone © AFP / Ludovic Marin

"Je suis contraint de parer sans cesse à de nouvelles attaques (…) Dès lors, j’ai présenté ma démission ce matin." Ces mots sont ceux écrits le 16 juillet 2019 par François de Rugy, le ministre de la transition écologique, alors empêtré dans l’affaire des dîners fastueux de l’Assemblée nationale révélée par Mediapart. Ce que François de Rugy ignore, c’est qu’au même moment, il subit un autre type d’ "attaque". Bien moins frontale. Bien plus discrète. Tout se passe dans son iPhone.

Ce mercredi 16 juillet, à 8h40 très précisément, il reçoit un iMessage associé au compte Gmail "bergers.o79". Derrière cette adresse, il y a le Maroc, client de la société NSO. Le iMessage est censé permettre aux services marocains d’introduire le logiciel espion Pegasus dans son smartphone. La veille déjà, le 15 juillet, le Maroc a essayé par deux fois de lancer son programme de surveillance à distance par un autre biais. Sans succès.

Comment pouvons-nous affirmer que l’ancien ministre a bien été attaqué ? L’association Forbidden Stories a eu accès à une liste d’environ 50.000 numéros qui auraient pu être utilisés par des clients du fabricant de Pegasus. Après réflexion, François De Rugy a accepté de confier son iPhone à nos confrères du Monde pour qu’il soit analysé par le Security Lab d’Amnesty International. Les informaticiens ont alors découvert que l’iPhone avait bien été visé, à trois reprises, par Pegasus. Surpris par le fait que cette attaque puisse venir d’un pays ami, François de Rugy vient de demander audience à l’ambassadeur du Maroc en France. Il a également saisi le procureur de la République.  

Même la femme d’Edouard Philippe

En fait, nous avons découvert que les numéros de presque tous les ministres qui composaient le gouvernement français en 2019 – tout comme celui du président Macron, lire par ailleurs – figuraient dans les données auxquelles nous avons eu accès. 

Qu'en est-il des autres membres du gouvernement de l’époque ? Ont-ils été visés et espionnés ? Si nous n’avons pas eu la possibilité technique de le vérifier, la liste des numéros sélectionnés comme cibles par le Maroc est impressionnante. On y trouve le Premier ministre de l’époque Edouard Philippe, ainsi que son épouse, l’une de ses assistantes et son conseiller Gilles Boyer ; le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner ; la garde des sceaux Nicole Belloubet ; le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian ; le ministre de l’économie Bruno Le Maire. Mais aussi ceux de l’éducation (Jean-Michel Blanquer), de l’agriculture (Didier Guillaume), du budget (Gérald Darmanin), de la cohésion territoriale (Jacqueline Gourault), des relations avec le Parlement (Marc Fesneau), des outre-mer (Annick Girardin), de la culture (Franck Riester), du logement (Julien Denormandie), des collectivités territoriales (Sébastien Lecornu).

Quel était l’intérêt de cibler ces ministres ? Cette frénésie de sélections pour un éventuel ciblage par Pegasus peut paraître difficile à comprendre, tant la fonction de certains ministres (logement, outre-mer, etc.) paraît sans intérêt significatif pour un service secret étranger. Et pourtant, la curiosité de Rabat à l’égard de la classe politique française semble être sans limite, puisque le client de NSO a entré les numéros d’un grand nombre de personnalités allant de l’extrême-gauche à l’extrême droite.

Un inventaire à la Prévert

Difficile de tous les citer : le député insoumis Adrien Quattenens, l’ancien candidat à la présidentielle Olivier Besancenot, l’ex ministre de François Hollande Myriam El Khomri, le parlementaire de la majorité Cédric Villani, mais aussi Gilles Le Gendre lorsqu’il était le patron des députés LREM en 2019, les anciens ministres François Bayrou et Philippe Martin, Emmanuelle Wargon, l’ancien cadre du Rassemblement national Jean Messiha, le député européen RN – et beau-frère de Marine Le Pen – Philippe Olivier…

Le maire de Béziers, Robert Ménard, est lui aussi sur la liste. Contacté par la cellule investigation de Radio France, il raconte avoir effectué de nombreux voyages au Maroc pour soutenir la presse indépendante lorsqu’il dirigeait Reporters sans frontières. Il nous a confié avoir reçu récemment la visite d’une consule du Maroc, qui lui a notamment demandé ce qu’il pensait du Front Polisario – la question du Sahara étant, on le sait, l’une des obsessions du renseignement marocain

D’ailleurs, l’ancienne parlementaire Leïla Aïchi (EELV à l’époque), qui avait organisé en 2013 un colloque sur le Sahara au Sénat, a elle aussi été visée. Avocate au barreau de Paris, elle a accepté de nous confier son téléphone pour analyse. D’après le rapport des techniciens d’Amnesty international, son iPhone a bien été victime d’une tentative d’intrusion, à deux reprises, en 2019 et en 2020. Leïla Aïchi entend saisir la justice. 

L’ancien patron du renseignement français aussi

Au-delà de la classe politique, les numéros d’autres personnalités françaises de premier plan ont été sélectionnés par le Maroc en vue d’un possible espionnage. C’est le cas de recteur de la grande mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz. Mais aussi de l’ancien patron de la direction centrale du renseignement intérieur (ex DGSI), Bernard Squarcini. Joint par Radio France, ce dernier indique ne pas comprendre en quoi il aurait pu intéresser ce pays. 

Lundi 19 juillet, le gouvernement marocain a dénoncé comme "mensongères" les informations de Forbidden Stories et de ses partenaires selon lesquelles les services du royaume avaient infiltré les téléphones de plusieurs personnalités et étrangères.