Jour 42, au procès des attentats de janvier 2015 - L'interrogatoire du principal accusé Ali Riza Polat s'est poursuivi toute la journée, et c'est lui qui a tenté de le mener, en y parvenant, en partie. Un accusé toujours aussi volubile, qui a réponse à tout et possède une impressionnante maîtrise de son dossier.

Polat, en boucle répète qu'il n'a jamais été dans le secret des attentats de janvier 2015
Polat, en boucle répète qu'il n'a jamais été dans le secret des attentats de janvier 2015 © Radio France / Matthieu Boucheron

Au deuxième jour de son interrogatoire, Ali Riza Polat a revêtu une chemise couleur lie de vin qui claque. Dans un coin du box, il écoute attentivement le président qui rouvre l'audience, en rappelant pourquoi on le juge pour complicité de crimes terroristes, une complicité que Polat a niée, en bloc, toute la journée d'hier. Car Polat disait que d'une part, il ne connaissait pas les frères Kouachi, et que d'autre part, il ne savait pas que son ami Amedy Coulibaly allait commettre des attentats en janvier 2015.  Mais "on sait que ces attentats sont concertés et synchronisés" dit le président Régis de Jorna, et donc "celui qui participe à une action participe à l’autre". Et "votre rôle est important". Le président recense 478 échanges téléphoniques entre Ali Riza et Amedy Coulibaly entre le 22 novembre 2014 et le 7 janvier 2015. "Vous apparaissez comme le bras droit de Coulibaly, qui a su créer une situation de dépendance avec ceux qui lui étaient redevables", note Régis de Jorna, en démarrant l'interrogatoire du jour 42 de ce procès.

Polat, les mains jointes sur la barre de son box, commence avec insolence : "Ouais, vous m'avez posé une question ? Déjà bonjour. C'est même pas une question, vous avez tout retracé !" Et Ali Riza Polat se met à tenter de démontrer que les enquêteurs se sont trompés sur son compte. Premièrement, il tient à dire que l'accusé qui a mis les enquêteurs sur sa piste, Willy Prévost n'est pas crédible : "38 versions, il a une manière bien à lui de collaborer avec la justice !", ironise Polat. Et il jette un regard noir à Prévost qui se planque la tête dans les genoux. Et Polat devient intarissable sur cet accusé qu'il déteste. Le président tente de l'arrêter dans ce premier flot de paroles. Polat implore : "Monsieur le président, je peux finir la question s’il vous plaît, parce que regardez, là, je suis bien lancé !"

"Y a des problèmes dans le calcul, dans les maths. Il y a un problème dans l’énoncé !" 

Et Polat, d'une voix très calme qu'on ne lui connaissait pas, demande poliment : "Si vous m’autorisez, j’ai toute la journée de Coulibaly" ? Polat tient dans la main des procès verbaux du dossier d'instruction, et prévient le président qu'il a "travaillé la téléphonie bien comme il faut". Le voilà les yeux rivés sur les fadettes des PV. Il lit les résumés des enquêteurs retraçant sa journée du 6 janvier 2015, lors de laquelle il aurait accompagné Coulibaly, Coulibaly circulant à moto et lui dans une Seat jusqu'à Gentilly. Avec aussi une autre voiture, une Scenic. "Mais y a des problèmes dans le calcul, dans les maths. Il y a un problème dans l’énoncé. Y a trop de véhicules pour le nombre de personnes !" , fanfaronne Polat, qui ne voit pas comment il pouvait être à 20h46 à Gentilly, comme le dit la fadette, et rendre la Seat de location à 20h59 à Orly, comme l'ont écrit les policiers. "Ce problème de maths ça fait cinq ans et demi qu’il trotte dans ma tête. Je sais que c’est un mensonge". Un mensonge de l'accusé Prévost, selon l'accusé Polat. Et des insultes volent entre eux. "Gros porc !", marmonne Prévost. "Grosse merde !", rétorque Polat. "Suspension !", crie le président. D'autres grossièretés jaillissent envers d'autres accusés : "clochard", "sac à merde", invective Polat. Mais en dehors de ces insultes-là, Ali Riza Polat aura passé sa journée à faire des efforts pour se contenir, et plaider son innocence, ses PV du dossier toujours à portée de main. 

Polat se met à mener son propre interrogatoire, propose à la salle de retrouver le PV dont il veut parler : "La cote D57/23 pour tout le monde !" Sur le banc des parties civiles, des avocats s'offusquent. Ali Riza Polat se défend : "Vous dites, je suis le bras droit. En fait, Coulibaly est mort, les Kouachi sont morts, faut bien que quelqu'un paye ! Mais je comprends pas votre thèse !" Et Polat, en boucle répète qu'il n'a jamais été dans le secret des attentats de janvier 2015, et donc qu'il ne les a pas préparés. Le président l'interroge sur ce parcours de "vrai" délinquant de droit commun que Polat reconnaît sans broncher et même qu'il assume avec fierté. "Je suis prêt à faire beaucoup de choses mais je suis pas un assassin !" Et Polat redit qu'il n'a jamais cherché des armes pour ces attentats. Il concède qu'il a quand même imaginé un braquage de fourgon avec une kalachnikov, son rêve depuis tout petit. Il a d'ailleurs proposé ce plan à "deux petits" de sa cité. L'un aurait renoncé pour ne pas "prendre cinq ans". Le président lui fait remarquer que "certains braqueurs célèbres se sont pris 25 ans !" Et Régis de Jorna ajoute : "On est pas là pour faire l'apologie du parfait braqueur !"

Ali Riza Polat conseille à l'avocate de prendre le PV : "Reprenez la cote D5574..."

Polat clame haut et fort qu'il veut faire éclater la vérité, "la vraie vérité, pas la vérité judiciaire", lance-t-il. Les avocats des parties civiles, eux aussi, veulent connaître cette vérité pour les victimes qu'ils défendent ; certains survivants de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher sont sur les bancs, à écouter Polat pour tenter d'attraper eux aussi, une part de vérité pour comprendre. Les avocats de victimes se mettent à défiler à la barre, un peu comme s’ils grimpaient sur un ring, dans l’espoir de mettre Polat K-O, piégé dans une contradiction. Me Laurence Cechman est la première à attaquer, avec une petite voix doucereuse. Elle lui parle d'armes, de lignes conspiratives, et Polat répète la même version qui l'innocente. L'avocate s'énerve et Polat rétorque : "Madame, c’est quelle réponse que vous voulez ?" Puis il la coupe, sur une autre question accusatoire : "Là, vous parlez d'un homonyme qui habite à Ris Orangis. Il s’appelle Polat Ali. J’aurais aimé qu’il soit à ma place dans ce box, excusez-moi"... L'avocate est interloquée. Polat lui conseille de prendre le PV : "Reprenez la cote D5574..." Elle n'en revient pas, de cet accusé qui se met à jongler avec les cotes, mieux que certains avocats qui se paument dedans. "On vous dit la vérité mais ça ne vous plaît pas !", la tâcle-t-il. Me Cechman est exaspérée. Polat la nargue, d'une voix posée : "Mais pourquoi vous vous énervez ? D’habitude c’est moi qui suis énervé et là je réponds à votre question !" 

Une autre avocate de parties civiles, Me Szwarc l'interroge sur les photos et recherches sur le djihad retrouvées sur son iPad. Polat répond tranquillement : "C’était quelques semaines avant mon interpellation. J’y suis allé sur twitter. Tu cliques. Par exemple Le Parisien, ou Romain Caillet. Et je lis. C'est pas autre chose, rien d'autre". Me Maktouf enchaîne sur une question sur la religion, la conversion à l'islam. Polat innove avec une nouvelle version : "ça me faisait des boutons, le porc. Des boutons blancs. Je mangeais beaucoup de charcuterie. J’ai arrêté de manger du porc, les boutons ils sont partis !" La salle d'audience rit. Et un autre avocat de parties civiles se lève, et demande à Polat s'il fait exprès d'avoir cette stratégie de contournement, "une stratégie de défense pour noyer le poisson ?" Polat  rétorque : "Mais vous voulez que je vous dise que le 3 janvier, je suis allé chercher une kalach ?  Le problème, c'est Hermant. Vous avez trouvé un lien de moi à Hermant ? Non, je vais pas dire un truc que j’ai pas fait !" Claude Hermant, le trafiquant lillois qui a fourni une partie des armes retrouvées dans l'arsenal de Coulibaly. 

Et soudain, Polat, capable des pires grossièretés, se met à parler en utilisant un subjonctif qui sidère la salle : "Vous voulez des réponses qui vous satisfassent !", dit-il aux robes noires. Et Me Hugo Lévy, avocat de Willy Prévost, l'accusé qui a balancé Polat finit par lui lancer ce compliment : "Vous avez raté votre carrière, vous auriez pu être un redoutable avocat !" Polat, très flatté remercie, et ajoute : "Je me défends pour moi tout seul, je veux pas défendre les autres". Et au terme de cette 42e journée d'audience, il est fort difficile de savoir le degré de sincérité d'Ali Riza Polat, d’autant qu’il avoue lui-même qu’il a aussi raconté "des salades". Polat qui a parlé durant des heures et quasi sans discontinuer avec un niveau de décibels si élevé qu'un de ses co-accusés, Amar Ramdani, a mis des bouchons de papier dans ses oreilles.

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