Le confinement n'est pas facile à vivre quand on est habitué à la liberté, mais il est encore plus complexe à gérer quand on en était privé jusqu'ici. Comment vit-on le retour à un monde confiné quand on sort de prison ? Difficilement : c'est ce que constate l'association Wake Up Café, qui accompagne des ex-détenus.

Fresnes, entrée principale de l'allée centrale
Fresnes, entrée principale de l'allée centrale © Radio France / Corinne Audouin

Le nombre de détenus en France n’avait plus été aussi bas depuis des années : ils sont moins de 60.000 (59 782 très exactement au 6 mai), avec un taux d'occupation de 97% (109% dans les maisons d’arrêt). Du fait de la baisse de la délinquance pendant le confinement, combinée à des mesures de libération anticipées pour éviter une flambée du virus en prison, on compte 13.000 détenus en moins dans les prisons françaises en mai, par rapport au mois de mars.

Ces détenus sortis plus tôt que prévu, il a fallu les accompagner, car une des clés de la prévention de la récidive, c’est l’aide à la réinsertion… C’est le travail de l’association Wake Up Café, qui n’a pas chômé ces deux derniers mois.

Par exemple avec Yacine*, 38 ans, sorti de détention provisoire le 7 avril. Il est asthmatique, sa maladie a joué en faveur de sa libération (sous contrôle judiciaire). Mais cette liberté retrouvée en plein confinement a été plutôt déroutante. "Je voyais des policiers partout. Je vérifiais tout le temps si j'avais l'attestation de déplacement. Il y avait une ressemblance avec mon quotidien en prison, où l'on circulait uniquement avec un billet de circulation. Je n'étais pas complètement sorti de prison, je n'ai pas apprécié ma liberté."

"Des personnes qui n'étaient pas toujours prêtes à sortir"

Au bout de trois semaines, qu’il passe enfermé dans sa chambre, Yacine contacte Wake Up Café. L’association, créée en 2014, accompagne en ce moment 80 détenus et 150 sortants. "Il y a eu plus de 12.000 personnes libérées pendant ce temps de confinement, des personnes qui n'étaient pas toujours prêtes à sortir, dont les projets n'avaient pas été bien préparés", constate Clotilde Gilbert, directrice de l'association. "Ils nous appellent et nous disent : voilà, je suis tout seul, j'ai besoin d'aide."

Ensuite, l'association a un fonctionnement bien rodé : "On se met en lien via Zoom. Comme ça, on peut se voir et c'est vraiment important qu'ils puissent se rendre compte que ceux qui vont les aider, ce sont des personnes qui vont être engagés, se mettre à leur service puisqu'ils se sont fixés un cap de réinsertion sans récidive. On fait un premier entretien pour comprendre leur histoire, comprendre leurs difficultés et la situation présente. On s'est tout de suite mis à leur écoute. Une des personnes avait un problème de logement. Une des personnes avait besoin de travailler pendant ce temps de confinement, donc on s'est mis tout de suite en chasse d'un emploi auprès de nos partenaires. On a eu des entretiens d'embauche qui ont pu se faire par Zoom et qui, du coup, ont abouti à des emplois. 

"Le risque du confinement, c'est de reprendre le rythme de la prison où, finalement, ils sont plus éveillés la nuit que le jour, ce qui n'est pas tout à fait le rythme du monde du travail."

Pour Yacine, c'est précisément ce qui s'est passé. "Quand on sort de prison, on est totalement en perte de repères et avec le confinement, on est incités, nous, à très vite reconstruire les mêmes repères qu'on avait en détention", raconte-t-il. "C'est tout ce qu'il nous restait, finalement. Je me considérais comme assigné à résidence. L'ambiance du moment me poussait à me replier sur moi-même. Je m'enfermais dans ma chambre, je m'enfermais dans ma propre chambre."

Un retour à la liberté dans un monde confiné

"Sortir de prison, c'est déjà très compliqué en soi parce qu'on fait face à une situation où on a tout perdu et donc où souvent, il faut tout reconstruire", explique Clotilde Gilbert. "Il faut retrouver un logement, retrouver un emploi, renouer des liens avec sa famille et apprendre à revivre ensemble. Évidemment, quand on sort pendant un temps de confinement, les difficultés sont accrues et sont majeures. C'est à dire que les personnes qui sont sorties sont face à un monde qui est un monde confiné - même si on est en train de déconfiner - la situation économique de notre pays est catastrophique, et la question de l'emploi va être majeure. Trouver du travail, c'est très compliqué. La chance qu'on a, c'est qu'on a certains partenaires qui sont dans la grande distribution et qui ont eu besoin de renforts."

Yacine avait, lui, une promesse d’embauche, tombée à l’eau en raison du confinement. Avec deux ateliers par jour en vidéo conférence et un suivi individuel, l’association l’aide sur tous les plans. "C'est incroyable, comment vous dire... Je suis bien tombé. Il y a une ambiance très, très bienveillante. On a manqué de sourires pendant longtemps et le fait de retrouver des sourires, c'est magnifique. On a besoin de bienveillance, d'un retour sur image de soi parce qu'on en a eu qu'une seule image, fausse, de détenu. Le Wake Up café m'a permis de me voir non plus comme un ex-prisonnier, mais un mec qui est en train de chercher un emploi, qui est en train de faire des tâches administratives. Dehors c'est une autre paire de manches, la sociabilisation, la réinsertion, ça passe par le contact humain."

La semaine prochaine, Yacine va refaire son CV. "Désormais, je suis sur de bons rails", assure-t-il.

* le prénom a été changé

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