UNE SEMAINE DANS LEURS VIES En décembre 2020, Amine Kessaci, originaire de la cité de Frais Vallon, a perdu son grand frère, assassiné dans un règlement de compte lié au trafic de drogue. Depuis, ce jeune Marseillais redouble d'ardeur pour ses études et veut s'attaquer aux racines de la violence.

Amine Kessaci dans le quartier de Frais-Vallon à Marseille, juillet 2021
Amine Kessaci dans le quartier de Frais-Vallon à Marseille, juillet 2021 © Radio France / Mathilde Vinceneux

Du haut de ses 17 ans, Amine Kessaci a encore les traits d'un enfant. Il garde toujours un sourire poli, même quand il raconte la mort de son grand frère, le  29 décembre 2020. Ce jour-là,  Brahim, 22 ans, père d'une petite fille de deux ans, est retrouvé calciné à l'intérieur d'une voiture, sous une bretelle d'autoroute au nord de Marseille. À ses côtés, le corps brûlé de l'un de ses amis. "Je m'en souviens comme si c'était hier, j'en ai encore les frissons. J'étais sorti en ville me promener. J'avais rendez-vous avec l'une de mes professeures pour lui offrir un cadeau de Noël quand ma mère m'a appelé. Elle m'a demandé de rentrer rapidement parce qu'il était arrivé quelque chose à mon frère. Sur le chemin, je me demandais ce qu'il était arrivé. Je pensais que mon petit frère était tombé en jouant au ballon. Jamais je n'aurais imaginé qu'on avait tué Brahim en le brûlant", raconte Amine.

Il a fallu plusieurs jours pour identifier le corps. La famille a reçu une première fois la visite de la police judiciaire. "Une policière nous a demandé si Brahim avait une gourmette. On lui a répondu que oui. L'un des corps en avait une. Puis le lendemain, elle nous a appelés pour nous dire qu'ils avaient retrouvé du sang mais qu'il s'était peut-être enfui", se souvient Amine. Cinq jours plus tard, la famille se rend au centre mortuaire. "Il était sous un drap et le cercueil était ouvert. J'ai demandé si je pouvais poser ma main. C'est à ce moment là que j'ai réalisé que c'était vrai, que je touchais Brahim, qu'il n'était pas vivant, qu'il était calciné. Je lui ai dit qu'on allait s'occuper de Luna, sa fille. Si on veut lui rendre hommage, on doit rester soudé."

À Marseille, seule une affaire de règlements de compte sur deux est résolue, selon la police judiciaire. Dans ce dossier, plus de trois mois après les faits, une dizaine de personnes ont été interpellées, trois ont été mises en examen et placées en détention provisoire. Elles sont toutes reliées à l'assassinat de Brahim, à celui de son ami et à une troisième personne retrouvée brûlée et démembrée quelques jours plus tard. Amine espère que le ou les commanditaires finiront derrière les barreaux. "Ce qui m'énerve le plus, c'est de me dire que ces personnes sont juste des pions et que _derrière tout ça, il y a des géants qui sont soit à Dubaï, soit dans des pays où les lois ne les poursuivront pas_. C'est tellement dommage de se dire qu'à cause de la faim de certains, ces jeunes restent prisonniers. S'ils veulent quitter ces trafics, c'est soit la case prison, soit la case cimetière."

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LE 13-14 - MAG - FEUILLETON AMINE MARSEILLE EP 1 (SORTIE 4'06)

La tentation de l'argent facile

Le chemin qui a conduit Brahim jusqu'à la mort commence dans la cité de Frais Vallon, dans le 13e arrondissement de Marseille. Au pied de la tour F, Amine se souvient de l'inquiétude de sa mère. "Ça a débuté au collège. Maman était appelée parce que Brahim n'était pas venu en cours, ou parce qu'il s'était enfui l'après-midi. Au quartier les nouvelles vont vite. Un jour alors qu'elle rentrait des courses, _elle l'a vu assis en bas d'un l'immeuble, comme ces jeunes qui guettent et surveillent la venue des policiers en criant "Arah, Arah" pour prévenir les dealers_. Il était tout le temps en survêtement, il avait les dernières sacoches, les dernières baskets. Il me ramenait des jouets et quand un jour je lui ai demandé d'où venaient ces figurines, il m'a emmené dans un parc en m'expliquant qu'ici, des magasins jetaient des jouets. J'y ai cru naïvement avant de comprendre qu'il se faisait son propre argent."

Faire le guet, le "chouf" pour les réseaux, peut rapporter jusqu'à 150 euros par jour dans les quartiers Nord de Marseille. L'appât du gain est fort. "On est très vite appelé à se responsabiliser ici, à porter un poids qu'on ne devrait pas porter. Je sais qu'il y a des jeunes de mon âge, de 17 ans, qui ramènent l'argent à la maison parce que leur mère est seule et que leur père est parti", souffle Amine. Les enfants sont confrontés aux trafics très tôt. "Ç_a se passe à 50 mètres de l'école_. Quand ils sortent, ils voient leur grand frère et leurs amis y participer. De plus en plus d'enfants viennent trainer à côté des dealers. J'en ai vu qui avaient tout juste 11 ans ou 12 ans et qui mettaient des chaises à côté des dealers pour crier "Arah" avec eux et boire des canettes. Ça commence comme ça."

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LE 13-14 - MAG - FEUILLETON AMINE MARSEILLE EP 2 (INTRO 03'' / SORTIE 3'35)

Neuf balles de Kalachnikov

Wassila, la mère d'Amine et de Brahim, décrit à voix basse la violence qui régnait dans le quartier. Un jour, sans prévenir personne, elle a décidé de déménager à l'autre bout de la ville. "Brahim devait avoir 13 ou 14 ans", raconte-t-elle, les yeux rougies, la main dans celle d'Amine. Le jeune homme continue pourtant de se rendre à Frais Vallon. " Tous les soirs, au lieu de rentrer à la maison, il partait de son collège et allait retrouver les jeunes du quartier alors que je le lui interdisais. Tous les soirs, je prenais donc ma voiture pour le ramener. Ça a duré des années. J'ai même appelé la police. Ils étaient étonnés qu'une maman des quartiers les contacte", se souvient Wassila. À côté d'elle Amine ironise : "c'est vrai que tu as fait plus de descentes à Frais Vallon que la police elle-même"

La mère d'Amine répète, des sanglots dans la voix, qu'elle a tout fait pour protéger son fils, en vain. "J'étais là. Je lui ai proposé de reprendre mon restaurant et je l'ai fait travailler sur un chantier mais il était trop influençable, je n'ai pas pu", murmure-t-elle. Brahim passe par la prison et quelques mois avant sa mort, il est la cible d'une première tentative de règlement de compte. Il est touché par neuf balles de Kalachnikov et se retrouve en soins intensifs à l'hôpital Nord. "Il était sur un fauteuil, ouvert de partout. Il ne voulait pas que je sois là", se souvient Wassila. 

"Je le trouvais très nerveux. Je voyais ses blessures. Pour moi, mon fils était déjà mort." Wassila, la mère d'Amine et de Brahim.

Il est assassiné le 29 décembre 2020. Wassila et Amine ont ensuite quitté Marseille pour tenter de se reconstruire. 

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LE 13-14 - MAG - FEUILLETON AMINE MARSEILLE EP 3 (SORTIE 3'38)

Lutter contre les règlements de compte

Brahim est loin d'être la dernière victime des règlements de compte à Marseille.  Quinze personnes sont mortes sous les balles ou calcinées depuis le début de l'année dans la ville. Pour elles, pour leurs familles et pour son frère, Amine a décidé de se battre contre la misère et la criminalité qui gangrènent les quartiers Nord.  Avec son association Conscience, créé avant l'assassinat de son frère, il organisait déjà plusieurs actions dans les cités : des opérations de nettoyage, de sensibilisation à l'écologie et des distributions alimentaires. Aujourd'hui, ces distributions de denrées lui permettent de tisser des liens avec les familles confrontées aux trafics de stupéfiants. "Derrière ces jeunes qui dealent, qui se tirent dessus, il y a des mamans. Si on arrive à les approcher et à créer un sentiment de confiance, elles vont se confier et on pourra leur proposer des alternatives pour leurs enfants. Il existe des formations à Pôle emploi, des services civiques pour les éloigner du réseau", martèle Amine. 

Le jeune président d'association a déjà recueilli plusieurs témoignages de mères inquiètes. L'une d'entre elles a déménagé après avoir refusé de faire la nourrice, de garder des produits stupéfiants dans son appartement. "Le premier jour, ses pneus ont été crevés. Le deuxième, deux personnes ont attendu ses enfants devant l'école", raconte Amine. Il y a sur la tête de ces familles, comme une épée de Damoclès . "C'est la peur de voir un jour son fils entrer dans le réseau, en être l'une des victimes ou l'un des meurtriers", résume-t-il.  

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AMINE MARSEILLE EP 4

Par Mathilde Vinceneux

Faire de la politique pour se sentir représenté

Dans le centre-ville, Amine a organisé deux marches blanches avec les familles de victimes de règlements de compte. La dernière a eu lieu le 31 août 2021, à la veille de l'arrivée d'Emmanuel Macron à Marseille. Amine a ensuite été convié pour interpeller le président lors de sa visite dans les quartiers Nord. Il lui a notamment demandé d'encourager les entreprises à engager davantage de jeunes originaires des cités.  Cet échange a renforcé ses ambitions politiques. Au cours de ses trois années en lycée professionnel, il s'était déjà forgé une expérience de militant : il a mené pas moins de 58 manifestations avec ses camarades de classe !

Avec son bac de gestion administration en poche - obtenu avec une mention très bien - Amine vient de faire sa rentrée en classe préparatoire.  Il espère ensuite rejoindre le nouvel institut qui remplacera l'ENA, l'Ecole nationale d'administration. "J'ai vu qu'avec la réforme, ils voulaient intégrer des jeunes issus des quartiers pour qu'il y ait plus de diversité. J'espère y accéder avec ces critères là", explique-t-il. Son amour de la politique est né d'un sentiment amer. Enfant, lorsqu'il regardait les hommes politiques à la télévision, il n'avait pas l'impression d'être représenté.  "Je veux qu'ils voient un jeune qui a grandi dans les quartiers, qui a perdu son frère et a connu parfois la pauvreté. Je veux montrer que peu importe d'où l'on est et d'où l'on vient, on peut faire de la politique au sens propre, c'est à dire aider son prochain. Ma lutte est en quelque sorte un hommage à mon frère".

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LE 13-14 - MAG - FEUILLETON AMINE EP 5 (SORTIE 4'26) WEB

Amine Kessaci
Amine Kessaci © Radio France / Mathilde Vinceneux