Jour 24 au procès des attentats de janvier 2015 - Des experts en écriture et en balistique ont défilé les premiers à la barre, puis c'est celui a été le mentor des frères Kouachi dans les années 2000, Farid Benyettou, qui a été entendu, et assailli de questions. Certains voudraient le voir parmi les accusés.

Farid Benyettou, à la barre des témoins. Il fut le mentor des frères Kouachi dans les années 2000 et se dit aujourd’hui repenti
Farid Benyettou, à la barre des témoins. Il fut le mentor des frères Kouachi dans les années 2000 et se dit aujourd’hui repenti © Radio France / Matthieu Boucheron

C'est une experte en écriture qui est venue la première à la barre, en ce 24e jour d'audience. Sur le grand écran, au-dessus des magistrats, apparaît un papier sur lequel on peut lire, avec les fautes d'orthographe : "Combien de détonateurs pour 200 g il donne ? Combien de détonateur pour 1 kg ? Balle de kalash 500 piece ? Balle de 9 mm 100 piece ? 3 chargeur de kalash prix : ?" L'experte pense que cette écriture est celle de l'accusé Metin Karasular. Le président lui demande de se lever derrière la vitre de son box. Dans son polo rouge et bleu, Karasular répond : "Ouais, monsieur le président, j’ai jamais menti". Le président : "Vous reconnaissez votre écriture aujourd'hui ?". Karasular reconnaît bien son écriture mais dit que c'est un texte qu'il avait "recopié pour un Albanais, au café, six ou sept ans avant les attentats". L'experte a analysé le texte d'un autre accusé, Ali Riza Polat, l'un des seuls à être poursuivi pour complicité d'assassinats terroristes, l'un des seuls à encourir la réclusion criminelle à perpétuité. Polat a une écriture "aérée", dit la spécialiste des pleins et des déliés. Mais Polat ne veut pas s'expliquer aujourd'hui.

L'image suivante montre une feuille quadrillée à grands carreaux d'écolier. Une écriture ronde et appliquée, celle d'Amedy Coulibaly, tueur de Montrouge et de l'Hyper Cacher. Sur cette feuille, il écrivait à "l'imam Malik", il lui écrivait l'interprétation d'un rêve. Puis l'experte parle du serment d'allégeance à Daech de Coulibaly, qui s'était revendiqué comme un "soldat du Califat". Ce serment a été rédigé par Mohamed Belhoucine, autre accusé de ce procès, mais absent, présumé mort en Syrie depuis 2016. On demande à l'experte de lire. Elle bute sur Abou Bakr al... Elle n'arrive pas à lire Baghdadi. Le nom de celui qui créa le califat de Daech en juin 2014 est pourtant clairement écrit. Abou Bakr Al Baghdadi, tué par les Américains en octobre 2019, a depuis été remplacé par un successeur.

"J'ai une part de responsabilité dans le parcours des frères Kouachi"

Puis s'approche de la barre, le témoin que des dizaines d'avocats et de parties civiles attendent, depuis longtemps : Farid Benyettou, qui fut le mentor des frères Kouachi, auteurs de la tuerie à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Sur les bancs des parties civiles, plusieurs proches de victimes de Charlie Hebdo et plusieurs survivants sont là, pour l'entendre témoigner. Farid Benyettou est un témoin libre, aucune charge pénale n'a été retenue contre lui lors de la longue enquête qui a abouti à ce procès. Farid Benyettou porte un jean, une chemise claire et une veste grise, il a les cheveux coupés courts, et des petites lunettes. Il se présente au micro : "J'ai 39 ans, je suis chauffeur poids-lourds". Et il veut que ses premiers mots soient "pour les victimes et leurs proches". Grand silence dans la salle, qui le regarde. "Car j’ai une part de responsabilité dans le parcours des frères Kouachi. J’aimerais revenir en arrière et réparer les choses mais ce n'est pas possible. Sachez que je suis vraiment désolé". A la barre, Farid Benyettou parle comme un repenti, tel qu'il s'affiche publiquement depuis ces attentats de janvier 2015, précisément.

Le président de la cour commence à lui poser des questions. Lui demande pourquoi il s'était spontanément présenté dans les locaux de la police le 8 janvier 2015 ? Farid Benyettou explique qu'il a d'abord appelé un numéro qu'il a vu s'afficher à la télé, alors que les frères Kouachi étaient recherchés ; il avait reconnu Chérif Kouachi sur les images vidéo sur lesquelles on le voyait revendiquer l'attaque contre le journal satirique. Comme la police ne le rappelait pas, Farid Benyettou s'était rendu de lui-même à la DGSI, adresse qu'il connaissait bien pour y avoir passé quatre jours en garde à vue dix ans plus tôt. Croyant qu'il allait faire un attentat-suicide à la DGSI ce 8 janvier 2015, les policiers antiterroristes l'avaient d'ailleurs menotté. S'il s'est rendu à la DGSI pour leur parler des frères Kouachi, c'est parce que "je me sens concerné, forcément, car c’est des gens que j’ai bien connus", dit Farid Benyettou, à la barre. "Chérif, surtout. J'étais le référent religieux de ce groupe. C’est moi qui avais cautionné son départ pour l’Irak. C’est moi qui l’avais encouragé dans cette voie".

C'était une dizaine d'années avant l'attentat contre Charlie Hebdo. L'époque où Farid Benyettou avait un keffieh sur la tête et des lunettes fumées. Il avait alors une vingtaine d'années. Etait devenu prédicateur d'une mosquée du 19e arrondissement de Paris. Il y prêchait le djihad armé sur des terres de djihad. Les frères Kouachi buvaient ses paroles, et le cadet, Chérif, a donc tenté de s'envoler pour Irak, pour s'entraîner au combat. Il n'est en fait jamais parti là-bas. Car cette filière djihadiste a été démantelée avant le décollage. On l'a baptisée la filière dite des Buttes-Chaumont, du nom de ce parc parisien où les jeunes groupies de Benyettou s'entraînaient au sport, quand ils n'allaient pas à la mosquée. Pour cette filière, Farid Benyettou a été condamné à six ans de prison pour association de malfaiteurs terroriste, peine qu'il a purgée, et "il n'est pas question de vous juger une deuxième fois", le rassure le président Régis de Jorna. Qui lui dit : "Vous étiez considéré comme un idéologue ? Celui qui enseignait ?" Farid Benyettou acquiece. C'est le rôle que lui-même s'attribuait. 

L'affaire Merah comme un déclic ?

Il réfute par contre le terme de "recruteur". Reconnaît qu'il était "complètement" radicalisé. Explique que sa radicalisation s'est fissurée en prison, grâce à un surveillant qui un jour l'aurait fait réfléchir. Et puis il y a eu l'affaire Merah, en mars 2012. Merah, devenue une icône pour toute une génération de djihadistes. A la barre, Benyettou affirme que pour lui, les crimes commis par Mohamed Merah à Toulouse et Montauban, ça a été un déclic, qui lui a fait réaliser ce qu'était le djihad qu'il prônait, et qu'ensuite, il n'a cessé de se détacher de la bande des Buttes-Chaumont. Après sa sortie de prison, Farid Benyettou explique qu'il a entamé des _"études d'infirmière" -il répète plusieurs fois le mot au féminin. Il dit qu'il a alors voulu couper avec ses amis. Mais "j'ai jamais eu le courage de dire à tout ce milieu que je voulais plus les voir". Les frères Kouachi, eux, il a continué à les fréquenter. Ce sont même les premiers qu'il a vus, dès qu'il a recouvré la liberté, avant même sa famille. C'est avec Chérif, qu'il a continué à entretenir des liens, "une à deux fois par semaine" puis moins souvent, et "la dernière fois en octobre-novembre 2014". _

Mais Farid Benyettou assure que durant les dernières années, avant les attentats de janvier 2015, il n'a cessé de dire à Chérif Kouachi que ce qu'il avait prôné à la mosquée, était une erreur. A l'époque, Oussama Ben Laden, fondateur d'Al Qaïda était leur héros. A la barre, aujourd'hui, Farid Benyettou martèle qu'il avait vraiment changé et aurait voulu que Chérif Kouachi change aussi. Mais "il frappait à la porte", se justifie Farid Benyettou, pour expliquer qu'il a continué à voir si longtemps Chérif Kouachi, "c'était difficile de trouver des excuses, donc c'est le seul lien que j'ai conservé". Le président de Jorna, qui mène encore une fois un interrogatoire particulièrement décousu, l'interroge sur les caricatures de Mahomet, publiées dans Charlie Hebdo en 2006. En ont-ils parlé avec Chérif Kouachi ? Le témoin Benyettou fait remarquer au président qu'à cette époque, il était en prison, Chérif Kouachi et lui n'en ont pas parlé, dit-il. Mais il indique cet élément de personnalité sur Chérif Kouachi : 

"Il se mettait en colère quand les gens embêtaient son grand frère, et quand il aimait quelqu’un et qu’on embêtait cette personne, la seule façon de le traiter pour lui, c’était par la violence". 

Une phrase qui fait écho à la revendication hurlée par Chérif Kouachi, juste après la tuerie à Charlie Hebdo : "Allah Akbar ! On a vengé le prophète Mohamed !"

Et les avocats, se mettent à leur tour, à lui poser des questions. Me Axel Metzker, qui ne cesse de parler depuis un mois de Farid Benyettou, en a préparées plein. "Monsieur Benyettou", commence-t-il. "Est-ce que les frères Kouachi vous ont demandé de participer aux attentats ?" Farid Benyettou répond : "Non". Et Me Metzker se lance dans les hypothèses qu'il a élaborées. Puisque Benyettou était l'idéologue, le mentor, il est peut-être celui qui a donné l'ordre des attentats, ou transmis un feu vert ? Me Metzker en est persuadé. Il cite Peter Cherif, commanditaire présumé de ces attentats, mais arrêté trop tard, en 2018, pour être jugé ici. Peter Cherif qui faisait aussi partie de la bande des Buttes-Chaumont. Peter Cherif qui sera aussi entendu comme témoin à ce procès. De même que Djamel Beghal, autre figure charismatique du djihad, que nomme aussi Me Metzker, comme mentor ou commanditaire éventuel ? Farid Benyettou répond prudemment à l'avocat : "On peut supposer que des noms ont joué un rôle. Je ne peux pas dire plus que je sais". 

Et Me Metzker enchaîne : "Si vous n'aviez pas rencontré Chérif Kouachi dans votre vie", les attentats auraient-ils eu lieu ? Farid Benyettou se dit convaincu que oui, "car Chérif venait voir la personne pour ce qu’il voulait entendre. Après moi pour l'Irak, il s'est tourné vers d'autres". Benyettou fait malicieusement remarquer qu'après sa sortie de prison, en 2009-2010, il n'a rien eu à voir avec le projet de tentative d'évasion de Smaïn Ait Ali Belkacem, artificier des attentats de 1995 à Paris, projet d'évasion pour lequel Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly ont été ensemble soupçonnés. Benyettou résume : "Chérif n'avait plus besoin de moi". A propos de Coulibaly, Farid Benyettou dit ne l'avoir croisé que quelques fois pour des "salutations".

"La dissimulation, ce n'est pas propre au djihadisme"

Me Cathy Richard prend le relais de son confrère pour attaquer. Question sur la taqqya. Farid Benyettou donne la définition : "La taqqya, c'est la dissimulation". Me Richard poursuit : "Comment on pourrait reconnaître un faux repenti qui pratique la taqqya ?" Farid Benyettou : "S’il y avait une réponse, les gens qui voudraient pratiquer la dissimulation s'adapteraient par rapport à ça. La dissimulation, ce n’est pas propre au djihadisme". La salle d'audience est toute ouïe, s'interroge. On lui demande quelle mosquée il fréquente désormais ? Aucune, dit-il. Une autre avocate, Catherine Szwarc se lance : "Monsieur Chérif"... Elle s'excuse de son lapsus, demande à Farid Benyettou s'il est encore "Charlie" ? Deux après les attentats, à la sortie de son livre de repenti, co-écrit avec la papesse de la déradicalisation Dounia Bouzar, Farid Benyettou avait fait scandale sur un plateau télé s'affichant avec un pin's "Je suis Charlie". Cela avait suscité énormémement d'émoi. A la barre, aujourd'hui, il répète : "Oui, je suis Charlie". Me Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo lui pose une question sur les caricatures du prophète, à nouveau publiées par Charlie Hebdo en ouverture de ce procès. Farid Benyettou donne cette réponse : "On a le droit d'être musulman, aimer le prophète. J’ai grandi en regardant les Guignols de l’info, je suis un grand fan de la caricature en quelque sorte. Et c’est un droit et heureusement." 

"Jusqu'à aujourd'hui, j'ai un casier judiciaire, je suis fiché" 

Et Me Senyk, avocate de nombreuses victimes de Charlie Hebdo lui demande de confirmer qu'il a bien coupé les ponts avec le djihad après l'affaire Merah de 2012, même s'il a parlé à la barre de "hauts, de bas, de rechutes". L'avocate se met à énumérer une liste de conversations téléphoniques que Farid Benyettou a eues en 2014 avec plusieurs personnes fichées pour leur appartenance à l'islam radical. Nathalie Senyk met en exergue un coup de fil à Chérif Kouachi, en pleine nuit, pendant une heure, entre 2 heures et 3 heures du matin, en avril 2014. Elle liste d'autres conversations sur le téléphone d'Izzana Kouachi, femme de Chérif Kouachi. Alors qu'un peu plus tôt devant la cour d'assises, Farid Benyettou a surtout dit que Chérif Kouachi venait frapper à sa porte. Sur les autres appels, il se justifie ainsi : "C'était des gens à qui je répondais et je leur disais que j’avais pas le temps de les voir". Qui croire ? Le repenti ? Ou le repenti fait-il la taqqya ? Dans la salle d'audience, les avis sont très partagés.

Sur les bancs de la défense, Me Marie Dosé l'interroge sur sa culpabilité, affichée dans ses premiers mots, d'excuses : "Vous culpabilisez de quoi ? De leur avoir inculqué quelque chose ou de n'avoir pas eu la force de leur retirer après ?" Les deux, répond Benyettou. Elle lui remarquer que l'idéologue est à la barre des témoins, libre. Comme l'a été quelques jours plus tôt le trafiquant d'armes Claude Hermant. Elle souligne que "dans le box, il n'y a pas cette idéologie-là". Farid Benyettou lui rappelle qu'il a déjà été condamné pour l'affaire de la filière des Buttes-Chaumont, et "jusqu’à aujourd’hui j’ai un casier judiciaire, je suis fiché". Personne n'a plus de question à lui poser. Il quitte la salle d'audience. Se retrouve face aux caméras, devant les micros. S'arrête, pour parler, versant une larme sous son masque. L'avocate de parties civiles Cathy Richard vient interrompre brutalement l'interview, exaspérée par la médiatisation de Farid Benyettou, le mentor dont le repentir fera sans doute encore longtemps débat, entre les sceptiques qui le croient dissimulateur, et les autres.

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