Le 7 janvier 2015, Saïd et Chérif Kouachi pénètrent dans l'immeuble de Charlie Hebdo. Ils sèment la terreur et la mort, abattent 12 personnes et en blessent grièvement quatre. Après deux jours de traque, ils sont tués par les forces de l'ordre dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële où ils s'étaient réfugiés.

La photo des frères Kouachi diffusée par les services de police pendant leur traque
La photo des frères Kouachi diffusée par les services de police pendant leur traque © Radio France

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Ils n’ont d’abord été que deux silhouettes entièrement vêtues de noir. Deux hommes d’1m67 et 1m78, armes de guerre à la main, gestes précis et assurés, qui ont semé la terreur dans l’immeuble et les locaux de Charlie Hebdo, puis dans le quartier durant leur fuite. Avant de réapparaître deux jours plus tard en Seine-et-Marne dans les locaux d’une imprimerie de Dammartin-en-Goële. Mais là, lorsqu’ils meurent dans leur face à face avec les forces de l’ordre, ils ne sont plus seulement ces silhouettes hurlant “On a vengé le prophète” après avoir tué douze personnes. Entre-temps, la carte d’identité de l’un deux, retrouvée dans leur voiture abandonnée, a permis aux enquêteurs de les identifier : Saïd et Chérif Kouachi.

Enfance chahutée

Deux frères. L’aîné et le troisième d’une fratrie de cinq enfants, bringuebalés par la vie. Des parents venus d’Algérie : père ferrailleur, mère sans profession. “Mon père nous battait, ma mère nous négligeait. Mais on s’est toujours serré les coudes”, raconte leur sœur Aïcha aux enquêteurs. Saïd et Chérif Kouachi ont respectivement 11 et 9 ans lorsque ce père violent meurt d’un cancer. À peine trois ans plus tard, le corps sans vie de leur mère, vraisemblablement enceinte de son sixième enfant, est retrouvé dans la cuisine. Saïd et Chérif étaient déjà très proches. Orphelins, il ne se lâcheront plus d’une semelle. L’aîné Saïd, plus petit, plus frêle, plus pleurnichard, suivant généralement son cadet, plus turbulent.

Leur vie de jeunes adolescents se poursuit en foyer avec deux de leurs frères et sœurs dans la jolie commune corrézienne de Treignac-sur-Vézère. Chérif le turbulent, qui devient délégué de classe en 5e et se rêve footballeur professionnel. Saïd le discret, mais pas seulement. “Je me rappelle d’une éducatrice qui se prénommait Jeannette", raconte encore Aïcha aux enquêteurs. “_Elle disait de Saïd que derrière son sourire se cachait un grand manipulateu_r”. En 2000, la fratrie se sépare. Saïd et Chérif rejoignent Paris, un CAP Hôtellerie pour l’aîné, doué en cuisine, une formation en électrotechnique pour le cadet. Ni l’un ni l’autre ne va jusqu’au bout. Sans doute parce que leurs conditions de vie sont précaires - "à la rue, ils veillaient à tour de rôle sur la vie de l'autre quand l'un dormait" raconte en 2015 l’avocat de l’épouse de Saïd, Me Antoine Flasaquier. Peut-être aussi parce que leurs centres d’intérêts sont déjà ailleurs.

À l’été 2003, les deux frères fréquentent désormais assidûment les cours de Farid Benyettou, jeune prédicateur qui s’est fait une réputation dans le quartier parisien des Buttes-Chaumont en incitant des jeunes à partir faire le djihad en Irak. De 17 à 19 heures, chaque jour ou presque, une petite dizaine de personnes assistent à ses prêches. Chérif, devenu entretemps livreur de pizza, et Saïd comptent parmi les plus assidus. L’un prenant des notes lorsque l’autre travaille. “C’est lorsqu’il a entendu que certains jeunes du quartier étaient partis en Irak que Chérif a voulu absolument me fréquenter”, raconte aujourd’hui Farid Benyettou. Là, dans un foyer du 19e arrondissement ou dans le petit salon des parents Benyettou, entourés par les 1200 ouvrages de théologie et presque autant de cassettes audio, les deux frères basculent dans l’idéologie djihadiste. Chérif, particulièrement. Fini les surnoms Cow-boy ou Shark, il devient Abou Issen. Et réclame au prédicateur un enseignement spécifique sur le djihad. “Chérif avait ce projet de rejoindre ses camarades partis en Irak. Il voulait aussi s’en prendre à des commerces juifs avant de partir”, poursuit Farid Benyettou. Mais la filière dite des Buttes-Chaumont est démantelée juste à temps. Chérif Kouachi est incarcéré et, le 14 mai 2008, il est condamné avec ses six comparses, dont Farid Benyettou. Son mentor écope de 6 ans de prison, Chérif de 3. Saïd, lui, n’a jamais été inquiété.

Rencontre avec l’idéologue

En détention, bâtiment D5 de l’immense centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis, Chérif Kouachi rencontre Djamel Beghal. Celui qui se fait appeler Abou Hamza en impose. Il purge une peine de dix ans de prison pour avoir fomenté un attentat contre l’ambassade américaine à Paris. Le quadragénaire, auréolé tant par son entraînement militaire en Afghanistan que sa connaissance de la théologie, devient le nouveau mentor de Chérif Kouachi. “Il cherche une figure paternelle, il a besoin d’être dirigé, d’être tenu par la main”, décrypte ainsi sa sœur Aïcha devant les enquêteurs. Entre janvier 2005 et mars 2006, au contact de Djamel Beghal, surnommé l’idéologue, le discours du cadet des Kouachi va s’endurcir. “Au départ, ses positions étaient de s’en prendre aux juifs, de faire la guerre en Irak. Mais là, il va défendre l’idée que tous les musulmans doivent aller combattre et que personne n’a d’excuse pour rester en France. Le discours de Chérif était devenu très très clair : le musulman a une mission, d’aller combattre”, se souvient Farid Benyettou qui le retrouve à sa sortie de prison.

Saïd, lui, travaille un peu. Quelques mois comme “ambassadeur de tri” pour la mairie de Paris. Puis une formation dans les métiers du social. Là, parmi ses condisciples, il rencontre Soumya, de cinq ans sa cadette. Après quelques mois à peine, le couple se marie religieusement. La jeune femme est gravement malade. Lui souffre d’une très forte myopie - “Il voit très mal. A plus d’un mètre, il ne peut pas lire, même avec la correction” explique sa sœur aux enquêteurs. Tous deux partent s’installer à Reims, dans le quartier de la Croix-Rouge. Et végètent dans l’appartement. Saïd joue la plupart du temps aux jeux vidéo - de guerre comme Call of Duty, mais aussi Fifa, jeu de football, sa grande passion. Quand il va dans sa belle-famille, il défie ses neveux sur la Playstation. “Il était gentil, mes enfants l’adoraient. Il était très patient avec eux. Ils se faisaient des soirées pyjamas”, se souvient l’une de ses belles-sœurs. Mais c’est à peu près tout. Saïd échoue à passer son permis de conduire à cause de ses problèmes de vue. Et devient plus casanier encore. “Mon mari n’a pas d’amis, il ne sort jamais”, explique sa femme aux enquêteurs. “Les seules personnes qu’il voit sont de sa famille ou de la mienne”.

Saïd ne travaille pas, c’est un fainéant. Il vit de l’allocation que reçoit sa femme malade”, raconte quand à lui son plus jeune frère. “Il ne sait rien faire du tout. Même pas visser une vis ou faire une vidange. En plus, il est asthmatique et il a l’air tout le temps malade”, poursuit un de ses beaux-frères. En 2011, Soumya tombe enceinte. “Nous étions très impatients d’avoir un enfant”, raconte-t-elle aux enquêteurs. Mais sa maladie s’aggrave pendant la grossesse. Alors c’est Saïd qui s’occupe principalement du bébé. “C’est lui qui le changeait, lui donnait le biberon, le bain. On se chamaillait tout le temps en disant : regarde, il me préfère à toi”, se souvient la jeune femme. Saïd Kouachi est très fier de son fils, souvent au cœur de ses conversations avec son frère.

Une relation fusionnelle

Depuis la sortie de prison de Chérif, les deux frères se revoient très régulièrement. “Chérif ne peut pas se passer de Saïd. Ils ont une relation très fusionnelle et Chérif supporte mal qu’on le délaisse”, décrypte leur sœur devant les enquêteurs. “Des fois, je disais à Saïd de lui faire payer la moitié du loyer. J’en rigolais avec ma belle-sœur.” L’épouse de Saïd a d’ailleurs présenté Izzana, son amie d’enfance, originaire comme elle de Charleville-Mézières, à Chérif en mai 2007. Moins d’un an après, Chérif épouse la jeune animatrice petite enfance à la mairie de Gennevilliers, où ils s’installent. Ensemble, en novembre 2008, ils partent en pèlerinage à La Mecque. À leur retour, la jeune femme porte le voile intégral et abandonne son emploi en crèche. Chérif, lui, travaille comme poissonnier dans des supermarchés à Paris, puis à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Il revend aussi sur internet des vêtements achetés en gros. Le reste du temps, il regarde les matches de football retransmis sur l’Équipe 21.

Nous avions des difficultés à cohabiter ensemble”, explique son épouse aux enquêteurs. “_La télévision dans la seule et unique pièce du logement m’empêchait de dormir. Je lui demandais d’éteindre et il me répondait qu’il n’avait pas sommeil ! Voilà le type de situation qui conduisait constamment à des dispute_s.” Alors, Chérif a besoin de changer d’air. À l’été 2011, il part seul en vacances : une semaine en Turquie. Mais à la fin, “il m’a appelée pour me dire qu’il allait passer une semaine à Oman”, raconte son épouse aux enquêteurs. Il en revient avec “du miel, du jus de datte et trois stylos gravés avec mon prénom” poursuit-elle. ”Je me souviens qu’il avait la marque du bronzage d’un homme qui n’a pas passé ses journées au bord de la piscine. On voyait la marque du T-shirt.” Car plus que du tourisme et la visite “des petites villes” comme il l’a raconté à sa femme, les enquêteurs soupçonnent Chérif Kouachi d’avoir rejoint un centre d’entraînement d’Al-Qaïda au Yémen voisin.

Ensemble, les deux frères se radicalisent de plus en plus. “La religion était plus importante pour eux que quoi que ce soit d’autre, même la famille”, raconte Aïcha aux enquêteurs. D’autant que Chérif Kouachi a gardé le contact avec ses comparses radicalisés rencontrés en prison. Comme Amedy Coulibaly, alias Dolly : “C’était quelqu’un de très important pour lui. Il y a un lien fort qui s’est créé. À partir de 2010, c’est comme s’il n’y avait que lui”, se souvient le prédicateur repenti Farid Benyettou. Et puis Djamel Beghal, bien sûr : son mentor de Fleury-Mérogis est désormais assigné à résidence dans le Cantal. Alors il va lui rendre visite, l’appelle régulièrement. Si bien qu’en mai 2010, Chérif fait partie des personnes interpellées avec Djamel Beghal car soupçonnées de préparer l’évasion de Smaïn Aït Ali Belkacem, l'artificier des attentats de 1995, incarcéré à la prison de Clairvaux. Finalement, Chérif bénéficie d’un non-lieu “en dépit” (écrit le juge d’instruction dans son ordonnance) “de son ancrage avéré dans un islam radical, de son intérêt démontré pour les thèses défendant la légitimité du djihad armé”.

Devant les enquêteurs, Aïcha ne dit pas autre chose de ses frères :  “Ils ont basculé dans une vision sectaire de l’Islam, c’est sûr”. Saïd, le “savant”, Chérif le “guerrier”. “Mes frères, c’est comme un couple, chacun avait sa place” poursuit leur sœur. Leur plus jeune frère, lui, se souvient que “Saïd avant, je le trouvais sage et réfléchi, mais plus il traînait avec Chérif, plus je le trouvais con et obtus”. Chérif le meneur, Saïd le suiveur. “Je me suis rendu compte que Saïd était beaucoup plus strict au niveau religieux quand Chérif était là que quand il était absent”, ajoute Chabanne. Le cadet a-t-il emmené l’aîné dans son projet mortifère ? Pourtant Aïcha se souvient de ce jour où, lors d’une émission sur l’animatrice Dorothée, Saïd pointe Cabu qui apparaît à l’écran et lui dit nonchalamment : “C’est lui qui a dessiné la caricature du prophète”. C'était une semaine avant que les deux frères, alors âgés de 32 et 34 ans, abattent froidement douze personnes, dont Cabu. Ce matin, ils avaient quitté leur domicile en disant à leurs épouses qu'ils partaient à Paris pour "faire les soldes".

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.