On pensait l’affaire di Falco enterrée. Or, 14 ans après le classement des plaintes de deux anciens élèves contre l’évêque de Gap, l’affaire rebondit.

Monseigneur Di Falco : des plaintes de deux anciens élèves contre l’évêque de Gap
Monseigneur Di Falco : des plaintes de deux anciens élèves contre l’évêque de Gap © Maxppp / Alexandre Marchi PHOTOPQR-L'EST REPUBLICAIN

► ► ► L'ESSENTIEL | L'affaire di Falco relancée : notre enquête

L’une des deux personnes qui se présentent comme victimes, assigne Monseigneur di Falco au civil. En novembre 2001, cet homme, qui se fait appeler « Marc », affirmait avoir été agressé sexuellement et violé à de nombreuses reprises par Monseigneur di Falco quand il avait entre 12 et 15 ans. A l’époque, il était scolarisé à l’établissement catholique Saint Thomas d’Aquin dans le 7ème arrondissement de Paris, Monseigneur Di Falco étant alors le directeur du Petit Collège. Voici le récit que, « Marc » fait aujourd’hui de ce qui se serait passé :

« Je rencontre di Falco en 1972 par l’intermédiaire de copains de la classe qui m’amènent chez lui. Et à un moment, je ne sais pas exactement quand, je suis seul avec lui, rue Perronet dans son appartement au 1er étage. On va dans son salon, et à un moment, je me retrouve sur lui. Il était allongé sur le canapé marron en velours côtelé. Moi j’étais assis dans le canapé. Il m’a attrapé et il m’a mis sur lui et après on est passé dans la chambre. A ce moment-là, c’est la tétanie qui est arrivée, c’est-à-dire, la respiration qui se coupe. On se déshabille, il continue cette même chose. Il a des mouvements de va et vient, il m’utilise pour se frotter. Ça a commencé par des relations sexuelles et des viols. J’avais 12 ans, ça s’est arrêté j’avais 15 ans. Ça a duré de 1972 à 1975. »

Suite à la plainte de « Marc », une enquête préliminaire est ouverte en novembre 2011. Elle durera quatre mois. Devant les enquêteurs, « Marc » affirme par ailleurs que l’homme d’église le couvrait de cadeaux. Sa sœur Marie (le prénom a été changé) le confirme aux enquêteurs.

« Maman nous a parlé effectivement de Monseigneur di Falco comme étant une personne extrêmement proche de mon frère, avec quand même un souci : qu’il était très présent. En fait il lui offrait des cadeaux disproportionnés pour un enfant de 12/13 ans, et ça l’inquiétait énormément. Elle y voyait quelque chose de pas normal mais elle ne pouvait pas s’opposer à ça. C’était quelqu’un qui offrait des cadeaux, on s’oppose pas à quelqu’un qui fait des cadeaux. »

Nous avons pu consulter les procès-verbaux des auditions effectuées au cours des quatre mois d’enquête préliminaire. Au sujet de ces supposés cadeaux, voici ce qu’affirme Monseigneur di Falco aux enquêteurs en mars 2002 :

Extrait du procès-verbal de di Falco
Extrait du procès-verbal de di Falco © Droits réservés

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« Marc » se souvient aussi d’un week-end où le père di Falco l’a amené à Strasbourg : "On a été logé chez des amis à lui à Strasbourg. On dort d’ailleurs chez eux, on a un lit double dans un grand salon et c’est là où on dort ensemble quand même… chez ces amis-là". Il poursuit :

Il m’a pris en photo, il a même fait un très grand poster de moi avec cette photo.

Devant les enquêteurs, Monseigneur di Falco n’a d’abord aucun souvenir de ce séjour à Strasbourg. Puis, il s’en souvient et dément avoir dormi dans le même lit que « Marc » :

Extrait du procès-verbal de Monseigneur di Falco
Extrait du procès-verbal de Monseigneur di Falco © DR

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Autre épisode, Marie, la sœur de « Marc », dit se souvenir d’un séjour au ski organisé à Noël 1973 par le père di Falco à Rencurel près de Grenoble : "Nous sommes arrivés à l’hôtel, chacun choisit sa chambre, donc j’ai pris mon frère avec moi dans la chambre, il y a avait deux lits simples. On a installé la valise, di Falco est passé dans le couloir et s’est emparé de la valise en disant « non non il dort dans ma chambre », ça m’a surprise parce qu’un homme d’église qui emmène un enfant dans sa chambre c’était pas normal pour moi. Je lui dis « non non il n’en est pas question, c’est mon frère, je vois pas très bien pourquoi il irait avec toi. Il m’a dit « si si », il s’empare de la valise et Marc me dit « non moi je veux pas, il m’embête ». Je ne savais pas ce que ça voulait dire mais ça m’inquiétait un peu, donc je reprends la valise".

Je réinstalle mon frère dans ma chambre et di Falco revient : « non "Marc" dort dans ma chambre, c’est comme ça, ça se discute pas ! »

"Du coup il attrape la valise et chacun tire la valise à soi. Il a eu gain de cause et il a embarqué la valise dans sa chambre. Je me souviens très bien de Marc qui suivait… l’âme en peine en fait. Je pense que j’ai dû quelque part gêner les projets de di Falco parce qu’il a écourté le séjour, on a dû y passer 3 ou 4 jours au lieu des 8 jours annoncés."

Devant les enquêteurs, Monseigneur di Falco affirme ne pas se souvenir du séjour, et conteste la véracité des propos de la sœur de « Marc » :

Extrait du procès-verbal de Monseigneur di Falco
Extrait du procès-verbal de Monseigneur di Falco © DR

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« Marc » a donc attendu d’avoir 41 ans avant de raconter son histoire, soit 29 ans après les faits présumés.

En 2001, il écrit d’abord à Monseigneur Lustiger, alors archevêque de Paris. Le cardinal lui propose de rencontrer un homme de confiance, le père Jésuite Henri Madelin, ancien directeur de la revue « Etudes ». Ce père rencontre « Marc » à trois reprises entre le mois de mai et d’août 2001. Il est chargé d’assurer l’interface entre lui-même, Monseigneur Lustiger et le père di Falco.

Il n’a pas souhaité nous parler, mais voilà ce que « Marc » relate de ce 3ème et dernier entretien avec lui en août 2001 :

« Il arrive avec un message de Lustiger. En fait il me fait dire que Lustiger accède à ma demande et qu’il arrête la carrière de di Falco. Là-dessus je suis plutôt satisfait puisque ça correspond à la demande que j’ai faite et je lui pose la question, sur la foi de mon seul témoignage, « vous arrêtez la carrière de di Falco ? ». Et là, un silence assourdissant de la part de Madelin. Ça me pose des questions ça quand même… ce silence. Oui ? Non ? Oui ? Ça veut dire qu’il y en a d’autres ? Alors qu’est-ce que vous faites ? Qu’est ce qui va se passer ? »

Le père Madelin devant les enquêteurs en février 2002 précise :

Extrait du procès-verbal de père Madelin
Extrait du procès-verbal de père Madelin © DR

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Puis, « Marc » apprend que Monseigneur Di Falco est pressenti pour être muté au Vatican. Il décide donc de porter plainte, même si les faits sont prescrits.

Quand l’affaire éclate en mars 2002, Monseigneur di Falco nie farouchement les accusations portées contre lui.

Mgr di Falco en 2002 lors de sa mise en cause pour abus sexuels
Mgr di Falco en 2002 lors de sa mise en cause pour abus sexuels © Maxppp / LA PROVENCE

Il estime que son honneur est sali et porte plainte contre «Marc» pour dénonciation calomnieuse. Plainte qui se conclut par une ordonnance de non-lieu, faute de preuves :

Ordonnance de non-lieu du 1-6-2004
Ordonnance de non-lieu du 1-6-2004 © DR

Lire un extrait de l’ordonnance de non-lieu en cliquant ici

Après avoir épuisé tous les recours possibles au pénal, «Marc» pensait en rester là. Mais l’affaire Barbarin a ravivé son ressentiment :

« L’affaire de Lyon a re-réveillé tout ça. C’est remonté comme un bloc. Là je me suis dit, il faut qu’il soit puni. Et pour le punir, il faut que cette affaire aille en justice. Si on me reconnaît comme une victime, il va se passer quelque chose pour lui, fatalement. Il va y avoir une sanction. Et le fait est qu’il y a d’autres victimes qui se sont manifestées et je pense qu’il y en a d’autres. »

Malgré plusieurs thérapies, aujourd’hui, « Marc » explique souffrir encore de ce qu’il aurait subi.

"La tétanie. Dès qu’il y a de l’émotion, je me bloque, comme ce qui m’est arrivé en 1972 avec Di Falco. Ça m’est resté dans le corps. C’est-à-dire, je me bloque, je vois flou, j’entends plus, je n’écoute plus. Je suis présent mais il ne se passe plus rien, y’a plus de connexion qui vient dans les oreilles. Même quand je fais mon métier, y’a des moments, j’ai la respiration complètement coupée, hachée, j’ai du mal à respirer. Donc il faut que je fasse un énorme effort de respiration pour simplement être fluide. Et quand je suis dans cet état-là, je ne peux pas travailler. Ce sont des séquelles que je continue à avoir depuis l’âge de 12 ans."

14 ans après le classement de sa plainte, « Marc » veut demander réparation au civil.

Il est soutenu par un homme se disant lui aussi victime de l’évêque, et dont la plainte avait aussi été classée sans suite en 2002. Cette victime qu’on appellera Paul, n’assigne pas l’évêque de Gap, mais se dit solidaire de « Marc » :

« Je veux soutenir « Marc » dans sa démarche parce qu’il n’est pas tout seul. Nous sommes ensemble contre Di Falco, contre le mal qu’il a fait sur nous et que nous portons tjrs malgré que 40 ans se soient passés. C’est un manipulateur ce Di Falco qui a su me manipuler, moi enfant fragile, me manipuler si bien qu’il est parvenu à m’agresser. Il a mis sa main dans mon pyjama et si je ne lui avais pas dit d’arrêter il aurait été plus loin comme il l’a fait avec "Marc". »

L’homme précise :

C’était un séducteur qui exerçait sur moi une emprise mentale et m’effrayait.

Il affirme que le prêtre l’a régulièrement invité à l’époque à « la pizza Pino sur les Champs Elysées et à manger des glaces ».

Aujourd’hui, l’avocat de Mgr Di Falco, Maître Baratelli, dans un mail qu’il nous a adressé, dénonce une procédure d’assignation "indigne". Il considère qu’on salit son client alors que les précédentes plaintes n’avaient pas abouti. Selon lui, l’homme qui aujourd’hui assigne son client l’accuse injustement.

« [...] La plainte qui avait été déposée en son temps avait été non seulement classée pour prescription, mais encore parce que les faits étaient totalement infondés.
L’invraisemblance des éléments que dénonçait le plaignant et leur ancienneté avaient été autant de témoignages en faveur de Jean-Michel di FALCO, rendant invraisemblables les suspicions alléguées.
[...]
Quel est le sens, plus de 40 ans après ce qu’il raconte avoir subi, plus de 14 ans après le classement de la plainte pénale, d’une assignation civile sans fondement.
[...] Une démarche aussi vile, aussi déplacée qu’incongrue, tente maladroitement de profiter du sillon creusé par les affaires occupant le Diocèse de LYON : il est désolant que les journalistes y prêtent la main.[...] Monseigneur Jean-Michel di FALCO avait, au moment des premières accusations de 2002, bénéficié du soutien de l’opinion publique et du soutien de tous ceux qui ont pu le côtoyer tout au long de sa vie.
Jamais personne n’avait pu apporter un témoignage contraire à la rectitude morale et intellectuelle de cet homme. [...] »

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