En 10 mois, 400 personnes se sont dit victimes d'abus sexuels (90% commis par des prêtres). Pour comprendre Laetitia Saavedra a enquêté sur un prêtre qui a pu agir pendant 40 ans.

Campagne d'illustration contre les abus sexuels dans l'église - 2010
Campagne d'illustration contre les abus sexuels dans l'église - 2010 © AFP / ROOS KOOLE ANP

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Vidéo : Pédophilie dans l'église, l'engrenage du silence

Tous les témoignages n'ont pas pu être vérifiés, mais le chiffre demeure impressionnant. Entre novembre 2015 et septembre 2016, 400 personnes se sont manifestées auprès de l’association La parole libérée pour dénoncer des agressions sexuelles qu’elles auraient subies de la part de prêtres. Certaines personnes ont parlé pour la première fois. La plupart des faits dénoncés se sont déroulés il y a plusieurs décennies, et sont prescrits.

Ces témoignages n’ont pas fait l’objet d’une enquête, mais ils en disent long sur un phénomène qui a longtemps été sous-estimé en France. Et sur la chape de plomb qui a régné jusqu’à il y a peu. Pour comprendre comment cela a été possible, nous avons enquêté sur une affaire terrible et révélatrice, celle d’un prêtre, que nous appellerons le « père René », qui a reconnu avoir agressé une quinzaine d’enfants durant une quarantaine d’années.

Dans les années 1970, le père René a tenu sur une radio, des propos sur l’amour, qui, rétrospectivement, font froid dans le dos : « Je pense que ce qui est nécessaire à toute personne humaine, c’est la relation d’amour, d’amitié. Je crois que les gens mariés ont besoin des célibataires et que les célibataires ont besoin des gens mariés parce que je crois que c’est très complémentaire ». Le prêtre ajoute :

On peut pas vivre sans amour et c’est parce que je crois à l’amour que je suis célibataire.

Sa stratégie : mettre en confiance des parents

Le Père René est issu d’une famille bourgeoise de province. Son père aurait bien aimé lui transmettre l’entreprise familiale, mais en 1958, il choisit d’entrer dans les ordres. Il exerce dans deux diocèses avant d’être muté à Paris dans les années 1960, où on lui confie des responsabilités importantes.

C’est un bel homme, grand et charismatique. Tous ceux qui l’ont connu disent qu’il émane de lui une énergie positive. Il adore les enfants et encadre des scouts, et se surnomme lui-même « l’idole des jeunes ». Cela pourrait prêter à sourire s’il n’était soupçonné d’agressions sexuelles sur des enfants. Parmi ses victimes, un père et son fils à vingt ans d’écart, un enfant de 4 ans, des membres de sa propre famille, un jeune trisomique alors âgé d’une dizaine d’années. On reste sans voix devant l’énormité des faits.

Le Père René ne choisissait pas ses victimes au hasard. Il était très proche de leurs parents, quand il n’était pas leur oncle ou leur grand-oncle.

Le prêtre a par exemple, agressé les quatre fils d’Anne et de Robert, un couple de chrétiens très impliqués dont il a été l’ami et le référent spirituel pendant 25 ans.

Robert et Anne, parents de victimes présumées, 2016
Robert et Anne, parents de victimes présumées, 2016 © Radio France / Laetitia Saavedra

A aucun moment ils n’ont imaginé qu’il ait pu faire du mal à leurs enfants. « Nous nous voyions chaque semaine, raconte Anne, il nous apportait beaucoup spirituellement. On avait l’impression qu’il avait une connivence avec les enfants. »

On n’imaginait pas qu’il avait ces deux facettes, ce Mister Hyde et Docteur Jekill en lui…

Derrière l’excellent ami, se cachait un prédateur. Pour s’en rendre compte, il suffit de parler avec une femme que nous appellerons Florence. Elle est la petite nièce du prêtre, aujourd’hui âgée de 36 ans. A l’époque, c’est une enfant que le père René sort et invite chez lui à dormir régulièrement :

« A partir de 7 ans environ, raconte-t-elle, il procédait toujours de la même façon. Il m’emmenait au restaurant et au cinéma, et lorsqu’on rentrait chez lui, souvent il m’attirait sur ses genoux, et dans un climat de confiance il se mettait à me caresser d’abord sur le corps et puis sur le sexe. » Elle poursuit :

Il présentait les choses comme s’il avait une vocation à faire mon éducation sexuelle.

Cette « vocation », le prêtre s’était engagée à ce qu’elle s’arrête à la puberté de Florence : « Il m’avait dit que lorsque je deviendrai une femme, je serai réglée, et il ne pourrait plus toucher mon corps, que ce jour-là on ferait tous les deux une grande fête. J’étais évidemment très mal à l’aise avec cette idée. Quand j’ai eu mes règles, il a accueilli la nouvelle avec beaucoup moins d’enthousiasme, je pense que pour lui ça signait la fin de ses attouchements. Evidemment j’en étais soulagée ».

On le voit, le prêtre agit méthodiquement avec ses victimes. Outre cette « vocation éducative » le père René utilise le jeu pour attirer l’attention des plus petits. Un cousin d’Anne, qui a aujourd’hui 57 ans, et qui a lui aussi subi une tentative d’agression de la part du prêtre s’en souvient très précisément : « Je devais avoir 8 ou 9 ans, il était en vacances chez mes grands-parents, en Bretagne. A la fin du repas on pliait notre serviette tous, et il avait un petit rituel, de plier sa serviette d’une forme longue, phallique quoi. Il mettait cette forme dans sa main et il la caressait, il la faisait sauter dans sa main, en parlant de petite souris, et il nous faisait caresser sa serviette. Il pensait à son sexe quand on caressait la souris, ça me semble évident... »

J’étais choqué… je me suis dit que si j’avais parlé ce jour-là, peut-être que rien ne serait arrivé.

Le cousin d’Anne ne peut pas contenir ses larmes lorsqu’il en parle. Son témoignage confirme la stratégie perverse du Père René : jouer sur la fibre enfantine pour attirer ses proies. La petite souris en est un exemple. Mais il y en a une autre : raconter des histoires aux enfants, notamment celle des Trois Petits Cochons. Sauf que pour un des fils d’Anne ce conte a tourné au cauchemar :

« Mon fils, raconte Anne, m’a dit après « les Trois petits cochons pour moi c’est une horreur, parce que pendant qu’il nous racontait l’histoire il avait la main sous les draps ». Anne poursuit : « Il les prenait dans son lit le matin pour ne pas réveiller les parents, il les appelait pour venir se faire raconter des histoires. Donc ils venaient, les petits, pour rire. Mais il y en avait un qui, dans le lot, avait une main baladeuse sur lui. On a su qu’ils allaient dans le lit du prêtre, mais on n’avait pas imaginé qu’il pouvait avoir ce côté malsain et cette attitude perverses vis-à-vis d’eux. »

Cette attitude perverse, le père René lui laisse libre cours pendant près de 40 ans. 40 ans pendant lesquels aucun des parents ne se rendra compte de rien... jusqu’à ce que le petit neveu du prêtre, le frère de Florence qui lui aussi a été agressé sexuellement entre 7 et 14 ans, se confie à sa mère. Il a alors 20 ans. Comment cela se fait-il qu’aucun des enfants n’ait parlé plus tôt ? Certes, le neveu du père René dit avoir parlé au début des années 60, mais sa mère n’a pas voulu entendre. Si les autres ont attendu 40 ans pour parler, c’est parce que cet homme leur semblait au-dessus de tout soupçon, comme l’explique Florence :

« Dans notre famille, il occupait une place centrale parce qu’il était le grand-oncle, mais aussi par son statut de prêtre. Il nous a baptisé mon frère et moi et il a participé à la célébration de ma première communion. Il a marié mes parents, mes oncles et tantes. »

Il a célébré la messe d’enterrement de mon père peu de temps avant les révélations.

Mais si les enfants ont gardé si longtemps le silence, c’est aussi parce qu’ils étaient convaincus que leurs parents approuvaient ce qui se passait. Comme l’a raconté Florence, le père René voulait organiser une fête lorsqu’elle aurait ses règles. Il propose la même chose à l’un des enfants d’Anne : lorsqu’il sera pubère, il fera un grand gâteau qu’il partagera avec toute sa famille. Robert, le mari d’Anne, a fini par le comprendre quand ce fils ose parler, une fois adulte :

Ce fils agressé régulièrement avait toutes raisons de croire que nous étions, ses parents, des complices.

« Ce prêtre qui l’agressait, c’était un ami de ses parents, poursuit Robert, ça explique à mon avis pourquoi, quand enfin ce fils décide de parler, c’est-à-dire quand il a 26 ans, il m’a dit « alors ? Tu me crois ? ». J’étais saisi parce qu’évidemment c’était lui que j’allais croire. Le prédateur l’avait enfermé dans sa honte. »

C’est ainsi que le père René a réussi à obtenir le silence des enfants, sans contraintes et sans même devoir les menacer.

Ce silence est finalement rompu en 1996, quand le petit-neveu, le frère de Florence parle à sa mère. Une réunion de famille est organisée. D’autres révèlent qu’ils ont eux aussi été ses victimes. La famille se divise. Certains vont alors soutenir les enfants, mais d’autres prendront le parti du prêtre. Et cela dure encore aujourd’hui. En revanche, la famille d’Anne et Robert, qui n’a aucun lien de parenté avec le père René, fait bloc autour des enfants. Les parents se sentent trahis et ils demandent des explications à leur ancien ami de 25 ans. Dans des courriers adressés à Robert et à Anne, le prêtre reconnaît les faits et se justifie :

J’ai cru que ces attouchements pouvaient exprimer mon affection et la confiance qu’ils me faisaient.

Extrait de la lettre du père René adressée à Anne et Robert
Extrait de la lettre du père René adressée à Anne et Robert © DR

Puis, dans un autre courrier, le père René menace les parents des enfants.

Comme il sait très bien que ce qu’il a fait est pénalement répréhensible, il fait tout pour les convaincre de ne pas ébruiter l’affaire :

Il serait catastrophique que vos enfants portent plainte. Que gagnerons-nous d’un scandale public ?

Extrait de la lettre du père René adressée à Anne et Robert
Extrait de la lettre du père René adressée à Anne et Robert © DR

Anne et Robert encouragent tout de même leurs quatre enfants à porter plainte. Une plainte qui ne débouchera sur rien, puisque les faits sont prescrits. L’affaire s’arrêtera là, comme pour beaucoup de victimes dans ce cas.

Le silence de l’église

Avant que les enfants d’Anne et Robert ne se confient, le père René avait informé un autre prêtre de ses tendances pédophiles. Quel rôle a donc joué l’église dans cette affaire ?

Nous sommes alors en 1996, et lorsque la famille de Florence apprend ce que le prêtre a fait à ses enfants, elle demande au Père René de se faire suivre par son confesseur un autre un prêtre dont il est proche. La famille veut qu’il consulte un psychiatre pour qu’il se soigne.

Si le père René va bien voir un psychiatre, il semble que le prêtre qui a recueilli ses confidences n’ait jamais informé le diocèse de Paris de ce qu’il avait appris. Or, dans le même temps, le diocèse décide de muter le Père René dans une autre paroisse où il pourra continuer à enseigner le catéchisme… ce que la famille n’accepte pas. Elle fait intervenir son avocat, qui écrit au cardinal Lustiger, alors archevêque de Paris :

Devant tant d’irresponsabilité de la part de l’Eglise, mon client entend désormais se tourner vers la justice.

Après cette lettre, Monseigneur Vingt-Trois, qui est alors évêque auxiliaire du diocèse de Paris, reporte la mutation du Père René :

Lettre de Mgr Vingt-Trois
Lettre de Mgr Vingt-Trois © DR

Monseigneur Vingt-Trois décide d’envoyer immédiatement le Père René à l’abbaye de Saint-Gwénolé, à Landévennec, une petite commune de Bretagne près de Brest.

Abbaye St Gwénolé de Landevennec, 2016
Abbaye St Gwénolé de Landevennec, 2016 © Radio France / Laetitia Saavedra

Le diocèse semble avoir enfin compris qu’il faut l’isoler, sauf que dans le même temps, il autorise le père René à revenir à Paris pour célébrer un mariage. L’avocat ne l’accepte pas non plus et écrit à nouveau une lettre à Monseigneur Vingt-Trois :

Le fait que vous trouviez normal qu’il revienne me révolte. L’abbé est un danger pour les jeunes.

Extrait de la lettre de l'avocat de la famille adressée à Mgr Vingt-Trois
Extrait de la lettre de l'avocat de la famille adressée à Mgr Vingt-Trois © DR

Dans la foulée, la famille de Florence porte plainte. Après cette mise au point, le Père René est finalement envoyé à Landévennec. L’affaire est classée, pourrait-on dire… sauf qu’à Landévennec, le Père René n’est pas vraiment à l’isolement. Pour s’en rendre compte, il faut se rendre à Landévennec, où ce qui frappe en premier, c’est que ce village est fréquenté par beaucoup de jeunes, y compris sur les terrains de l’abbaye, comme le confirme Jean Heydon, le patron d’une chambre d’hôte du village :

Scouts à Landévennec été 2016
Scouts à Landévennec été 2016 © Radio France / Laetitia Saavedra

« Il y a beaucoup de scouts ici, les scouts d’Europe, les scouts marins qui campent un peu partout et aussi sur les terrains de l’abbaye. Une certaine partie est logée là-haut, dans le champ qui tient lieu de camping à l’abbaye. J’ai toujours vu des scouts partout. Ils ont toujours campé là, certaines personnes leurs prêtent des terrains pour camper. »

A priori, le prêtre est dans une abbaye, à l’isolement, donc cela ne pose pas de problème. Sauf qu’un courrier montre que dans les faits, il n’y a pas vraiment d’isolement. Ce courrier, c’est une lettre que le Père René envoie à Anne et Robert :

Je ne suis pas cloîtré, je découvre l’extrême Bretagne dans les horaires de l’abbaye que je m’impose.

Extrait de la lettre du Père René adressée à Anne et Robert
Extrait de la lettre du Père René adressée à Anne et Robert © DR

La liberté de mouvement du père René pendant son séjour à Landevennec est confirmée par Anne et Robert qui, lors d’une visite à l’abbaye durant l’été 1997, ont passé la journée avec le prêtre, en balade et au restaurant.

Rien ne dit pour autant qu’il y ait eu un incident à Landévennec, mais si c’était à refaire, cela se passerait autrement. C’est en tout cas ce que confie l’abbé Jean-Michel Grimaud.

L'abbé Jean-Michel Grimaud de Landévennec, 2016
L'abbé Jean-Michel Grimaud de Landévennec, 2016 © Radio France / Laetitia Saavedra

Il officie à l’abbaye de Landévennec et explique comment il s’y prendrait aujourd’hui :

Si on nous demande d’accueillir une personne qui a commis des actes graves, ça se ferait avec la justice.

« A l’époque, c’était des histoires de touche-pipi »

En novembre 1999, le père René est reconnu coupable d’agressions sexuelles sur Florence, son frère et leur cousin, par personne ayant autorité. Il est condamné à 3 ans de prison avec sursis, accompagnés de trois ans de mise à l’épreuve. Il ne sera donc pas incarcéré, et en 2000 il sera interdit de messe et de catéchisme par le diocèse de Paris. Suite à cette condamnation, Florence et son frère, les victimes du prêtre, ont ressenti à la fois du soulagement et de la colère : « Le procès a été pour nous quelque chose d’essentiel pour mon frère et moi. Nous avons ressenti un double sentiment. Nous avons été apaisés par ce procès parce qu’enfin le père René était reconnu coupable par la société et que la société, par l’intermédiaire de la justice, nous reconnaissait victimes ».

Nous avons été surpris et déçus de la clémence de la peine pour des faits à la fois de pédophilie et incestueux. On imaginait qu’il aurait une peine de prison ferme, et pas seulement du sursis.

Le catéchisme, gravure d'après le Tableau de Meunier. Le Petit Journal, juin 1898
Le catéchisme, gravure d'après le Tableau de Meunier. Le Petit Journal, juin 1898 © AFP / Bianchetti / Leemage

Dans cette affaire, le diocèse considère qu’il n’a rien à se reprocher. Il affirme qu’il n’était au courant de rien avant la plainte de 1997. Il semble pourtant, que, dès 1958, certains membres de l’église avaient été alertés sur le cas du prêtre. C’est en tout cas ce qu’a affirmé le père René lui-même à la police. C’est ce qu’apprend Robert, le père des quatre enfants agressés par le prêtre, lorsqu’il va voir la Brigade des Mineurs pour porter plainte en 2000. Un policier lui confie à propos du prêtre :

« Il y a déjà eu un dossier contre lui, il a été mis en accusation par ses neveux et petits neveux et il a été jugé, j’ai fait l’instruction de son dossier et il m’avait dit que dès le début de son ministère de prêtre, il avait ressenti ces pulsions sexuelles et pédophiles. Il était allé voir son évêque pour lui dire qu’il ne voulait plus être prêtre si c’était pour faire la même chose. A ce moment-là, cet évêque l’envoie sur Paris pour se faire soigner », conclut le policier.

Robert est consterné : « Un prêtre qui se sent pédophile, qui dit « il faut m’aider ou me retirer de ma fonction de prêtre » on lui dit « oui c’est ennuyeux ce qui vous arrive, on va vous bouger ». Je m’imagine quelle réaction il a eu en face de sa hiérarchie, qui lui laisse entendre que ce n’est pas si grave que ça. »

Le père René lui-même aurait donc alerté sa hiérarchie dès 1958, et rien ne se serait passé mais cette information est impossible à vérifier puisque l’évêque dont il parle est mort, et qu’il n’y a aucune trace de cet épisode dans les archives. Monseigneur de Moulins Beaufort, l’évêque auxiliaire de Paris, dit que son diocèse n’a rien à se reprocher puisqu’il « n’a rien su avant la lettre de l’avocat du 21 juin 1997», qu’ « il n’y a aucune trace de quoique ce soit » :

Le dossier a été techniquement très bien traité par le diocèse de Paris. L’archevêque a tout de suite réagi.

Monseigneur de Moulins Beaufort ajoute : "ce qui a peut-être manqué c’est un peu d’humanité et d’empathie à l’égard des familles des victimes et des victimes elles-mêmes. Il y a eu quelques contacts avec des évêques auxiliaires, mais certainement pas comme on ferait aujourd’hui".

En revanche, dans l’ancien diocèse en région, il semble qu’on savait que le prêtre avait des penchants pédophiles. Monseigneur Guyard, alors vicaire général du diocèse de Paris a suivi ce dossier à partir de la première plainte. Il affirme : « Il y avait des rumeurs, disant, que s’il était venu à Paris si tôt (4 ans après son ordination), il y avait sans doute quelques raisons profondes mais que le diocèse ne nous a jamais dites. Quand un prêtre change de diocèse très peu de temps après son ordination, c’est qu’il y a une raison profonde, et à l’époque on ne disait jamais trop pourquoi ». Monseigneur Guyard ajoute :

La hiérarchie aurait dû s’en préoccuper plus tôt, dans la mesure où ils savaient que le prêtre était pédophile.

Si la hiérarchie n’a pas fait ce qu’il fallait, c’est aussi parce qu’à l’époque, l’église n’avait pas du tout le même regard sur la pédophilie qu’aujourd’hui. A l’époque, la priorité c’était d’abord veiller à ce qu’il n’y ait pas de scandales. « On ne se rendait pas compte », reconnait sans détour Monseigneur Guyard. dit-il :

La pédophilie n’était pas considérée comme dramatique, c’était des histoires de touche pipi.

Mais à cette époque, l’église n’était pas la seule à penser ainsi. C’était aussi le cas semble-t-il de l’Education Nationale, de certaines familles, et même de certains enquêteurs, policiers et gendarmes sur le terrain, qui considéraient qu’un inceste ou une affaire de pédophilie n’étaient pas des affaires prioritaires. Cela surprenait d’ailleurs Alain Blanc, un ancien juge pour enfants et ancien président de cour d’assise. « J’en avais parlé, explique-t-il, à un responsable de la gendarmerie, qui m’avait indiqué que des affaires d’inceste, ils en connaissaient beaucoup, et ils en sortaient quand il n’y avait pas assez d’affaires ».

Il y avait un vivier dans lequel on savait qu’il y avait quelque chose mais on n’allait pas y mettre son nez.

Alain Blanc ajoute qu’ « aujourd’hui ça ne serait plus concevable. Les gens qui ont été condamnés n’ont pas été condamnés à moins de 10 ans ». La sanction a effectivement bien changé.

La parole se libère

Si la société a évolué sur ces questions, une partie de la communauté des fidèles a toujours du mal à regarder les faits en face. C’est ce qu’a pu constater encore récemment Isabelle de Gaulmyn, la rédactrice en chef adjointe de La Croix. Elle vient de publier un livre sur l’affaire du père Preynat, un autre prêtre soupçonné de pédophilie. Ce livre s’appelle « L’histoire d’un silence » (éditions Le Seuil), et certains ne comprennent toujours pas sa démarche. « Beaucoup de gens me reprochent de remuer de la boue, du passé, dit-elle. Ils ne veulent plus en entendre parler. Ils ont raison mais en même temps pour les victimes il faut bien voir que ce n’est pas du passé, c’est présent, c’est-à-dire qu’un certain nombre de victimes de prêtres vivent avec ça tous les jours. Il y en a qui sont vraiment bousillés ».

Ce n’est pas prescrit pour les victimes. Il faut que qu’elles parlent, ça leur fait du bien.

Les victimes sont de plus en plus nombreuses à parler : en 10 mois, à Lyon, l’association « La parole Libérée » a reçu près de 400 témoignages de personnes qui se disent victimes de prêtres. Il suffit d’écouter ces témoignages pour comprendre qu’il faut effectivement du temps pour oser se confier. François Devaux de « La parole Libérée » donne un exemple de témoignage qu’il a reçu :

Un monsieur de 93 ans victime d’agressions sexuelles dans son enfance a été hanté toute sa vie.

« Il nous écrit avec une main très tremblotante, c’est très émouvant, ni sa femme ni ses enfants n’étaient au courant, ajoute François Devaux. Toutes ces victimes se révèlent très tardivement, c’est pour ça que les affaires ressortent. Elles ont besoin de verbaliser, de dénoncer, en disant « ce traumatisme que j’ai vécu, je ne veux pas que d’autres enfants le vive ».

De son côté, l’Eglise a amorcé une prise de conscience avec Benoit XVI le premier Pape à demander pardon aux victimes. Cette prise de conscience se prolonge avec le Pape François. Il a décidé récemment que les évêques pourraient être révoqués pour négligence dans une affaire de pédophilie. En France, les évêques n’hésitent plus à signaler des prêtres à la justice.

Depuis l’été dernier, chaque diocèse a mis en place une cellule d’accueil et d’écoute des victimes. VW5lIGJvw650ZSBtYWls mise en place par l’Episcopat a recueilli 80 témoignages entre avril et septembre 2016.

►►► ICI le lien d'une application pour mettre en contact les victimes entre elles. Le but est de mettre en lien des victimes d'une même personne pour leur permettre de s'entraider en communiquant tout en préservant leurs vies privées.

►►► Voir la page de l'émission "Secrets d'Info" en cliquant ici.

Programmation musicale :
"Carry On" de Norah Jones (2016)

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