Sigolène Vinson est celle que Chérif Kouachi a épargnée, à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, en lui disant qu’il lui laissait la vie sauve parce qu’elle était une femme, et qu’il lui faudrait lire le Coran. Cinq ans après, l’écrivaine reste traumatisée malgré sa résilience. Elle s’est confiée à France Inter.

Sigolène Vinson, écrivaine et chroniqueuse à Charlie Hebdo, survivante de l'attentat du 7 janvier 2015 dans les locaux du journal, à Paris. Depuis, elle vit au bord de la mer, pour s'apaiser.
Sigolène Vinson, écrivaine et chroniqueuse à Charlie Hebdo, survivante de l'attentat du 7 janvier 2015 dans les locaux du journal, à Paris. Depuis, elle vit au bord de la mer, pour s'apaiser. © Radio France / Sophie Parmentier

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Sigolène Vinson habite une petite maison de pêcheurs au bord de la mer, sous le soleil de Provence qui donne aux paysages des couleurs lumineuses. C’est cette lumière qu’elle est venue chercher en premier dans cette petite ville populaire du sud de la France. La lumière pour échapper à la noirceur absolue de ce 7 janvier 2015, quand Sigolène Vinson a frôlé la mort face aux frères Kouachi, qui ont abattu autour d’elle une grande partie de ses amis. Onze sont morts sous ses yeux. D’autres ont survécu et portent, comme elle, la cicatrice du traumatisme, cinq ans après.

Sigolène Vinson est une jolie jeune femme de 46 ans, aux yeux gris-vert-bleu, nez aquilin, traits fins et cheveux blonds-châtains, “toujours mal coiffés”, plaisante-t-elle d’une voix douce et fluette, presque timide. Parler des attentats reste difficile pour elle, cinq ans après. Elle ne veut pas qu’on pense qu’elle se met en avant. Et c’est douloureux pour elle d’évoquer cet événement traumatique, avec cette blessure invisible, enfouie au fond d’elle, “derrière un tout petit voile de crêpe”. Mais Sigolène Vinson a accepté de se confier à France Inter. Confidences pudiques. D’habitude, Sigolène Vinson préfère écrire, des livres surtout, et encore quelques chroniques, de temps en temps, pour Charlie Hebdo. Elle vient d'ailleurs de rendre son dernier roman, "La canine de George", aux éditions de l'Observatoire, qui sera publié dans quelques mois. Mais depuis cinq ans, elle n’a presque rien écrit sur ces attentats de janvier 2015. Trop éprouvant. Et puis d’autres auteurs, comme Philippe Lançon, Riss, Luz ou Catherine Meurisse “ont déjà très bien raconté, de manière très littéraire et poétique”, dit-elle, modeste. 

"Moi, j'ai compris dès les premiers coups de feu"

Ce 7 janvier 2015, Sigolène Vinson avait enfourché un Vélib pour se rendre jusqu’à Charlie Hebdo. Son amoureux devait l’accompagner au journal, et il avait finalement bifurqué juste avant, boulevard Richard-Lenoir. Sigolène Vinson était entrée acheter un gâteau dans une boulangerie, pour l’anniversaire du dessinateur Luz. “J’étais préposée aux viennoiseries, j’apportais souvent des chouquettes, des croissants, des pains au chocolat. Je n’ai trouvé à la boulangerie qu’un gâteau marbré, c’est ce que j’ai pris”, ce matin-là. Un matin d’hiver gris et froid. Sigolène Vinson se souvient que quand elle est arrivée à la rédaction, “il y avait déjà du monde, notamment dans la cuisine, avec les invités de Cabu, et il y avait Tignous qui était là tôt et c’était un fait rare, car généralement, il arrivait en retard”. Elle se souvient aussi de la Une, “drôle, parce que c’était Michel Houellebecq qui devenait mage”. Elle se rappelle également que la dessinatrice Catherine lui avait concocté une petite surprise autour de Jean-Jacques Goldman, “parce que j’aime bien Jean-Jacques Goldman, les copains du journal le savaient, et du coup Catherine avait fait un dessin en page 2 ou 3, c’était un squelette dans un placard, il y avait une dame qui ouvrait un placard et la femme disait oui, oui, on l’aime beaucoup, il est très discret”. Sigolène Vinson sourit. Elle triture nerveusement ses doigts. Et continue à raconter ce terrible 7 janvier 2015. 

“La réunion commence comme elle commence tout le temps, elle se poursuit comme elle se poursuit tout le temps, avec des débats, des gens qui ne sont pas d’accord sur les sujets abordés, donc Houellebecq, et son livre Soumission, ceux qui l’avaient lu et ceux qui ne l’avaient pas lu, moi je ne l’avais pas encore lu". Le débat dérive sur "la montée des extrémistes en Autriche ou en Allemagne, la France périphérique”. Et comme à chaque débat à Charlie Hebdo, on blague, on rit. Puis Sigolène Vinson entend ce premier bruit sec. Un bruit qu’elle identifie tout de suite, quand d’autres croient qu’il s’agit d’un radiateur qui claque, ou un pétard qui pète. “Moi, j’ai compris dès les premiers coups de feu”, explique-t-elle d’une voix blanche. Elle comprend parce qu’elle a grandi à Djibouti, “au pied d’un minaret”, à une époque où ce bout d’Afrique était secoué par des attentats, dans les années 80. Son père a d’ailleurs échappé à l’un de ces attentats, quand elle était petite. Il lui explique comment éviter les bombes et les attaques. Sigolène Vinson retiendra pour toujours la leçon. 

“Il me dit qu’il m’épargne parce que je suis une femme, et il me dit puisque je t’épargne, tu liras le Coran”

Alors, quand les frères Kouachi grimpent l’escalier qui mène aux locaux de Charlie Hebdo, ce 7 janvier 2015, elle entend le danger approcher et elle est l’une des seules à l’avoir perçu. A la table de la conférence de rédaction, certains dessinateurs et journalistes commencent à se lever, d’autres sont encore assis. Franck Brinsolaro, le policier chargé de protéger Charb, met la main à sa hanche pour sortir son arme. “Franck s’approche de moi, nous dit de ne pas bouger de façon anarchique.” Et au moment où il prononce ces mots, Sigolène Vinson sent “un souffle dans [son] dos, et je sens quelqu’un qui est rentré dans la pièce, et là, ça commence à tirer”. Elle se dirige vers le fond de la salle. Les tirs continuent. Elle a l’impression d’être touchée au dos, “j’estime que j’ai trois balles dans le dos, je ne sais pas aujourd’hui ce que c’était, peut-être des éclats de table, et je chute à terre, sur un des deux genoux, et je me glisse derrière un muret”. Allongée derrière ce muret, elle entend les coups de feu qui claquent, un à un, lentement. Aucune rafale. Chaque coup de feu semble ciblé. Un coup de feu se rapproche. Elle comprend que “c’est Mustapha” Ourrad, le correcteur historique de Charlie Hebdo qui est tué, à quelques centimètres d’elle. Sigolène Vinson voit alors le tueur contourner le muret. Et il la braque, avec sa kalachnikov. 

“C’est Chérif Kouachi qui est face à moi. Au départ, j’ai dit que c’était Saïd Kouachi parce que j’avais cru le reconnaître sur des photos, mais il s’avère que c’était Chérif Kouachi. Et donc, il rabaisse son arme, il remplace son arme par son doigt, et il me dit qu’il ne me tuerait pas.” Sigolène Vinson croit percevoir une douceur dans le regard du tueur qui est en train de l’épargner. Une douceur qu’elle a peut-être inventée pour se “protéger” de l’effroi, pense-t-elle aujourd’hui. Elle était tellement persuadée qu’elle allait mourir à ce moment-là, comme les autres autour d’elle. Le tueur, ajoute-t-elle, “a fait un mouvement de la tête comme s’il se réveillait d’un mauvais rêve, quand il a croisé mon regard”. Et elle se demande si Chérif Kouachi a croisé d’autres regards quand il a tué, froidement, onze personnes en une minute et quarante-neuf secondes ; son frère Saïd Kouachi semble avoir surtout fait le guet. Une femme figure parmi leurs victimes à Charlie Hebdo, la psychanalyste Elsa Cayat. Mais Chérif Kouachi répète à Sigolène Vinson qu’il va l’épargner. “Il me dit qu’il m’épargne parce que je suis une femme, et il me dit puisque je t’épargne, tu liras le Coran”. Puis, elle entend Chérif Kouachi crier à son frère ”on ne tue pas les femmes, on ne tue pas les femmes, et à partir de ce moment-là, ils quittent les locaux du journal”. 

“Il y avait un silence de mort, on comprend tout de suite, avant même de voir, qu’il n’y a plus de vie, que la vie est partie”.

Dans la rue, les terroristes hurlent qu’ils ont vengé leur prophète Mahomet. Derrière eux, à Charlie Hebdo, ne règne plus que le silence. “Un silence de mort, on comprend tout de suite, avant même de voir, qu’il n’y a plus de vie, que la vie est partie”. Autour d’elle, tous ses amis de Charlie Hebdo sont morts, ou font les morts, pour ceux qui ont survécu et sont encore à terre, grièvement blessés ou indemnes mais tétanisés par la peur. Sigolène Vinson est l’une des premières à se relever. Indemne physiquement, mais affolée. Elle n’est pas sûre que les tueurs soient partis. Elle enjambe une fenêtre pour essayer de sauter et fuir. Puis elle se ravise, et Jean-Luc, le maquettiste, la tire en arrière. C’est alors qu’elle “découvre l’étendue du massacre”. Elle voit d’abord Philippe Lançon, “sa main dans sa joue”, la mâchoire arrachée, et elle lui conseille de ne pas parler. Puis elle voit des cadavres enlacés, “et c’est trop dur”. Elle appelle les pompiers et leur dit “venez vite, ils sont tous morts”. Riss lève la main pour dire qu’il est vivant. Elle tente de l’aider, et apporte de l'eau à Fabrice Nicolino, grièvement blessé. A côté, le corps inerte de Charb. Sigolène Vinson se “focalise sur une douille, de couleur dorée”. 

Après, elle ne sait plus très bien. Elle ne se rappelle plus les heures, ni les jours d’après. Sauf cette peur, encore, quand elle apprend la prise d’otages à l’Hyper Cacher, deux jours après le massacre auquel elle a assisté. Puis elle se rappelle comment elle a appris l’assaut du GIGN dans l’imprimerie de Dammartin-en-Goële où s’étaient réfugiés les frères Kouachi à la fin de leur cavale. “J’étais dans les locaux de la police judiciaire, au 36 quai des Orfèvres, pour aller récupérer mes clés et toutes les affaires qui étaient restées sur place, quand j’entends à la radio du policier que les frères Kouachi ont été abattus, et je me souviens avoir dit “oh non””. Deux jours plus tard, le 11 janvier 2015, Sigolène Vinson a défilé avec les survivants et trois millions de Français, aux côtés des chefs d’Etat venus solidairement du monde entier. Mais elle n’a plus de souvenirs de cette marche contre le terrorisme, “j’étais un zombie”. Puis, elle a fui Paris, elle ne sait plus trop quand.

Sigolène Vinson, chez elle, dans le sud de la France. C'est à ce bureau qu'elle écrit ses romans ou ses chroniques pour Charlie Hebdo.
Sigolène Vinson, chez elle, dans le sud de la France. C'est à ce bureau qu'elle écrit ses romans ou ses chroniques pour Charlie Hebdo. © Radio France / Sophie Parmentier

La mer Méditerranée est désormais son horizon. Le bleu de la mer pour s’apaiser et se reconstruire. Sigolène Vinson "aime beaucoup les poissons et les poulpes". Elle se baigne deux fois par semaine, avec masque, tuba, palmes, et combinaison en hiver, “même en hiver quand il fait très froid, je suis dans l’eau.”  Elle fait un peu de surf aussi, même si elle n’est “pas une pro”. Et puis l’hiver, quand c’est autorisé, elle va pêcher les oursins, qu’elle mange “parce qu’il paraît que ça fait vivre plus longtemps et donc, j’ai sûrement envie de vivre longtemps”, sourit-elle. Elle dit qu’elle a une vision “très océanique du monde”. Qu’elle n’oublie jamais d’où l’on vient, “de la mer, la cellule originelle”. Elle songe souvent à la physique quantique, même si elle s’agace de ne pas la maîtriser. Elle vit en épousant les événements “comme une vague, je ne vais pas lutter contre la vague, sinon, je vais me noyer”. Dans l’eau, Sigolène Vinson ressent “du bonheur, de la paix, une absence de pensée totale qui lui fait du bien”. 

Depuis l’attentat, elle s’attache aux choses simples : nager dans la mer, admirer le coucher du soleil, regarder les étoiles, lire, faire la route à pied ou à moto, manger des figues fraîches qu’elle ramasse en chemin, ou des abricots. C’est ainsi qu’elle se répare. Guérit peu à peu de ses cauchemars, qui l’ont tenaillée pendant plus de trois ans. Après l’attentat, ses nuits ont longtemps été peuplées des terroristes cagoulés de noir. Aujourd'hui, les cauchemars ne la ramènent plus directement au milieu du massacre du 7 janvier 2015, mais la propulsent au cœur de catastrophes naturelles. Dans chaque cauchemar, il y a désormais “un requin blanc qui mange quelqu’un”. Restent aussi les bruits qui la font sursauter, ou l’inquiètent, quand elle n’arrive pas à les identifier.

Dans sa petite maison du sud, Sigolène Vinson écrit, quand elle ne nage pas. Elle a passé l'été à retoucher son dernier roman, sur George Harrison, en écoutant en boucle les Beatles. Cette musique l’a aussi beaucoup aidée à se réparer. Quand elle n’écrit pas des romans, elle propose des idées de reportages qui la tentent pour Charlie Hebdo. Mais elle n’y est plus chroniqueuse judiciaire, comme en 2015. La noirceur des audiences de justice est devenue trop lourde à supporter. C’est ainsi qu’elle était entrée au journal satirique en 2012, en racontant des audiences, elle qui était avocate, dans sa vie d’avant. 

Sigolène Vinson a eu plusieurs vies. A 16 ans, elle rêvait déjà d’écrire, mais a commencé par faire du théâtre : le prestigieux cours Florent. En même temps, elle a très vite eu une conscience politique aiguë, un engagement très à gauche, version marxiste-léniniste et communarde. Louise Michel est l’une des ses héroïnes, Auguste Blanqui l’un de ses héros. Dans les années 90, Sigolène Vinson colle des affiches du leader du Parti Communiste Français, Robert Hue, et elle distribue des tracts pour la Palestine. Elle est alors étudiante à la Sorbonne. Puis elle devient avocate, avec en poche, un DEA de droit du travail et un DEA de propriété littéraire et artistique. Parallèlement, elle continue à être comédienne à ses heures, et à écrire, toujours. Elle envoie son premier roman depuis une caravane, en Corse, en 2011. Roman qui s’intitulait “J’ai déserté le pays de l’enfance”, chez Plon. Roman que lit Patrick Pelloux, l’urgentiste chroniqueur à Charlie Hebdo. C’est lui qui la contacte en 2012, avec Charb, pour rejoindre la famille Charlie. Sigolène Vinson vit alors toujours dans un camping corse. Une nuit, “avec une rallonge électrique, je branche mon vieil ordinateur du camping, et j’écris des souvenirs judiciaires pour les envoyer à Charb”. Ainsi a commencé sa collaboration avec Charlie Hebdo, où elle continue donc à écrire, ponctuellement. Quant au théâtre, elle a abandonné l’idée d’être comédienne, mais depuis l’attentat, l’administrateur de la Comédie Française, touché par son histoire, lui a fait “ce cadeau de rentrer au comité de lecture”. Elle choisit désormais les pièces qui entrent au répertoire de la salle Richelieu. “Un vrai bonheur pour moi”

“Même mon chagrin est stoïque, c’est un chagrin qui voudrait ne pas en être un”

Et puis, Sigolène Vinson est devenue cette année conseillère municipale dans la petite ville où elle a trouvé refuge. Un nouveau rôle qui lui tient à cœur. Elle aimerait partager son expérience et sa nouvelle vision du monde depuis l’attentat. Elle pense qu’elle a “changé d’échelle, comme si je me projetais sur une planète lointaine et que la politique n’était plus seulement la politique du quotidien, je vois tout ça de plus haut”. Dans quelques jours, Sigolène Vinson se prépare à venir assister au procès des attentats de janvier 2015, où seront jugés quatorze complices présumés des trois terroristes. Les trois terroristes, eux, ont été abattus dans les assauts menés par la police et la gendarmerie. Venir à ce procès sur le banc des parties civiles, elle qui a encore sa robe d’avocate, la trouble, mais elle viendra. Pas pour se réparer, mais pour que “justice soit rendue”. Sigolène Vinson ne sait pas encore à combien d’audiences elle assistera, des audiences qu’elle redoute au fond d’elle. 

Le 7 janvier 2015, elle a l’impression qu’elle “a laissé une partie de (sa) pensée sur le parquet”. Depuis, elle a toujours peur de “penser de traviole”, elle qui adule les grands esprits. Elle voudrait être capable d’analyser l’attentat, politiquement, et se désole de ne pas y arriver. Depuis toujours, et encore plus depuis cinq ans, elle passe sa “vie à chercher le mot exact, le mot qui résoudrait tout, qui changerait la face du monde.” Un monde dans lequel elle est devenue stoïque. “Même mon chagrin est stoïque, c’est un chagrin qui voudrait ne pas en être un”. Elle rêve d’un monde où il y aurait 100% d’océans, “que des branchies nous poussent, qu’on redevienne des poissons, qu’on soit muets comme des carpes et que notre intelligence soit dans notre mutisme”. Sur son bras gauche, Sigolène Vinson a fait tatouer Moby Dick, un de ses livres préférés. A côté du cachalot, ces mots sont gravés dans sa chair : “Le monde est un vaisseau dans un voyage sans retour”. Un tatouage de marin, pour “ce fantasme d’appartenir à mer”. Et “comme mes bleus et mes ecchymoses sont parties assez vite, j’ai fait ce tatouage pour qu’il reste du bleu dans ma peau”.

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