Au sixième jour du procès des attentats de janvier 2015, la cour d'assises spécialement composée a d'abord entendu ce mercredi matin le témoignage bouleversant de Simon Fieschi, grièvement blessé par les terroristes le 7 janvier 2015. Puis Fabrice Nicolino, Riss, et Patrick Pelloux se sont succédé à la barre.

Simon Fieschi, grièvement blessé lors de l'attentat à Charlie Hebdo, a été entendu au 6e jour du procès.
Simon Fieschi, grièvement blessé lors de l'attentat à Charlie Hebdo, a été entendu au 6e jour du procès. © Radio France / Matthieu Boucheron

Simon Fieschi s'avance à la barre, cheveux bruns courts, yeux couleur jais, pull à col rond sur un jean. Son corps est un peu penché. Ses épaules sont légèrement voûtées. Il a 36 ans. "Voulez-vous être assis ?" lui demande le président de la cour d'assises spécialement composée. Simon Fieschi, qui marche avec une béquille, répond : "Je tiens à témoigner debout." Le président fait tout de même installer une chaise à roulettes juste à côté de la barre, en cas de besoin.

Simon Fieschi pose sa béquille et commence son récit, d'une voix très calme. Il explique qu'il est rentré à Charlie Hebdo en 2012, au poste de webmaster. "Mon rôle était de publier les articles sur le site, animer les réseaux sociaux." Son bureau était situé tout près de la porte d'entrée du journal. Son bureau, la cour d'assises et toute la salle d'audience l'ont vu avant-hier, sur les films extraits de la vidéosurveillance, qui ont montré l'arrivée des terroristes, effrayants, poussant devant eux la dessinatrice Coco et tirant immédiatement à la kalachnikov sur Simon Fieschi. À l'image, on le voyait s'écrouler, comme désarticulé. Simon Fieschi précise à la cour que lui n'a pas pu regarder ces terribles images. Et il se met à raconter ce qu'il a vu et vécu, le 7 janvier 2015. Silence absolu dans la salle d'audience.

"Je me souviens d’entendre Allah Akbar et plus tard, on ne tue pas les femmes, et je vois passer les deux hommes cagoulés"

"Je me souviens de la porte qui s’ouvre extrêmement violemment, une déflagration. Je me souviens de mon champ de vision en diagonale. Je me souviens d’entendre Allah Akbar et plus tard, on ne tue pas les femmes, et je vois passer les deux hommes cagoulés", raconte le jeune homme à la barre. "Je perds connaissance, ce qui m’a sans doute sauvé la vie. Quand je me réveille, je me souviens de ce silence qui a été décrit. Je me souviens d’une grande difficulté à respirer". Simon Fieschi explique que c'est impossible pour lui, d'évaluer le temps qui passe à ce moment-là. Il se souvient de la voix du journaliste Laurent Léger, qui a dit "oh merde, Simon !" Puis deux personnes sont venus près de lui, Suzie et Matthieu, voisins d'immeuble. "Ils sont venus à mes côtés dans le fauteuil dans lequel j’étais coincé, et en me parlant ils m’ont maintenu conscient." 

"On me demandait si je sentais quelque chose"

Il pense être resté une dizaine de minutes ainsi, blessé, dans son fauteuil. "J'ai trouvé cette attente un peu longue, j’étais en état de choc." Quand les secours arrivent, ils l'ont plongé à terre. "Je me souviens de poser des questions, savoir ce qui s’était passé, et si les autres allaient bien. Je sentais que quelque chose de grave s’était passé". À terre, les secours lui ont palpé les jambes. "On me demandait si je sentais quelque chose, je ne sentais rien. La seule chose que je voyais, je voyais du sang, mon sang et peut-être celui qui avait coulé en salle de rédaction, dans lequel les secours avaient marché." Simon Fieschi explique que c'est cette image qui reste gravée en lui. "Cette traînée de sang, dont je ne comprenais pas encore le sens à ce moment-là." 

"Je suis venu pour vous raconter l'effet d'une balle, en ce qui me concerne, une balle de kalachnikov"

On l'a "traîné sur une civière". Emmené à l'hôpital. Dans le camion du SAMU, il cherchait le numéro de téléphone de sa mère. "Je ne trouvais pas les deux derniers numéros, j’ai passé tout le chemin à chercher les derniers numéros de ma mère. Quand je suis arrivé à l'hôpital, à la Salpêtrière, on m'a mis dans le coma." Le 7 janvier 2015 s'est arrêté à ce moment-là pour lui, dit-il. Sans qu'il ne comprenne ce qui lui était arrivé, sans qu'il ne sache qu'il avait été victime d'un attentat, sans qu'il ne se doute que les terroristes qui avaient tiré sur lui étaient en cavale. Quand Simon Fieschi s'est réveillé de son coma, le 14 janvier 2015, les terroristes étaient morts, la marche du 11 janvier rassemblant près de 4 millions de Français avait eu lieu. Il a tout appris en même temps.

Devant la cour pour "raconter l'effet d'une balle"

Simon Fieschi est venu ici, debout devant la cour d'assises et les accusés, "pour vous raconter l'effet d'une balle, en ce qui me concerne, une balle de kalachnikov". Simon Fieschi précise : "On a tiré sur moi deux balles. Une m’a touché. L’entrée de la balle est à la base du cou sur le côté droit, sortie dans l’omoplate gauche. Sur son chemin, elle a touché ma colonne vertébrale". L'effet de la balle, c'est cinq semaines en réanimation, huit mois en hospitalisation complète. À sa sortie de réanimation, il dit qu'il était "stabilisé", mais avec les côtes brisées, l’omoplate explosée, des infections à répétition, et "une paralysie complète à ce ce niveau-là". Il montre sa poitrine. Et poursuit avec une dignité incroyable. "

"J’ai eu une chance énorme, la paralysie complète est devenue partielle. Mais mon périmètre de marche est extrêmement limité"

"Je suis tiraillé aujourd’hui au moment de témoigner, car je n’ai aucune envie d’offrir ma douleur, mais je n'ai aucune envie de cacher les conséquences, je vais essayer de naviguer entre les deux." Les séquelles d'un tir à l'arme de guerre sont d'abord des séquelles physiques. Mais "j’ai eu une chance énorme, la paralysie complète est devenue partielle", dit Simon Fieschi. Les articulations de son épaule, de son bassin, restent gravement et irrémédiablement endommagées. "Ce qui complique la marche. Les jambes ont des tremblements. Mon périmètre de marche est extrêmement limité".

Simon Fieschi ajoute que la balle, en atteignant sa colonne vertébrale, a diminué sa taille "de sept centimètres". Puis il raconte les conséquences sensorielles, les nerfs qui continuent à envoyer un "signal douloureux". Ces douleurs, il ne peut plus s’en débarrasser. "Elles sont usantes, physiquement et psychologiquement". Il montre ses mains, surtout son pouce gauche, qui ne peut plus rien pincer. Il énumère tout ce qu'il ne peut plus faire : taper à la machine, faire ses lacets, faire ses courses. Et comme il n'a pas perdu son humour, Simon Fieschi ajoute : "je ne peux plus faire un doigt d'honneur, parfois ça me démange !" Sourires dans la salle d'audience. 

"J’ai des problèmes de concentration. Des épisodes de colère, de tristesse"

"J’ai aussi des séquelles psychologiques", enchaîne le jeune homme. Longtemps, il a cru qu'il en était à l'abri. Il dit que c'est venu après, quand l'état physique n'était plus son "problème principal". Simon Fieschi explique qu'il a échappé à la dépression, "mais je peux dire que je suis dans le post-trauma et que je le resterai toute ma vie".

Simon Fieschi ajoute qu'aujourd'hui encore, il souffre, "ou alors je suis protégé, je ne sais pas très bien, par un phénomène de dissociation. Une sorte de sentiment d’irréalité comme si c’était arrivé à quelqu'un d'autre. Tous les souvenirs sont là,  avec une forme de voile". Chaque jour, depuis cinq ans, il tente de voir le verre à moitié plein. Il résume : "Je suis vivant, le journal continue". Même si lui ne peut plus travailler à temps plein. "J'ai un sentiment de perte même si j’essaye de ne pas trop faire de comparaison entre l’avant et l’après." Lutter contre la paralysie lui a fait voir le bon côté des choses. Mais ça "génère une fatigue abyssale, qui ne disparait jamais. Tous mes mouvements, tous mes actes sont arrachés à cette fatigue". 

"J’entends parfois que nous sommes des rescapés. C’est toujours un mot qui me fait drôle, comme si on avait échappé à ce qui s’est passé. J’ai pas eu ce sentiment." 

Simon Fieschi ne fait pas de pause, dans son récit éprouvant. Il ne cille pas, ne pleure pas. Et tient à faire cette mise au point : "J’entends parfois que nous sommes des rescapés. C’est toujours un mot qui me fait drôle, comme si on avait échappé à ce qui s’est passé. J’ai pas eu ce sentiment. Aucun de ceux qui étaient là, vivants ou morts, aucun d’entre nous n’a échappé à ce qui s’est passé." Il préfère le mot survivant. Ou le terme victime, qui lui semble plus exact mais lui déplaît, à cause du "côté passif". Il dit que la victime a des droits et le survivant "des devoirs". 

Simon Fieschi estimait que son devoir, était de "témoigner de ce que font les armes de guerre" : "Témoigner que, en ce qui me concerne cette balle, elle m’a pas raté et elle m’a pas eu. Et quand j’y pense, je me dis c'est la même chose pour le journal". Il précise qu'il ne témoigne pas pour se plaindre "mais pour montrer les épreuves desquelles on s’est relevé, desquelles on continue à se relever".

Simon Fieschi conclut : "Ce moment judiciaire est extrêmement  important pour nous tous. Une fois que la justice aura fait son travail, nous, on restera avec les faits et les conséquences". Il achève son témoignage, toujours debout, face à la cour et devant les accusés. Il a les mains jointes, ces mains qu'il ne sent plus comme avant. Aucun magistrat, aucun des cent avocats n'ose lui poser de question. Simon Fieschi reprend sa béquille blanche, et s'éloigne de la barre, en boitant dans ses baskets. La salle d'audience le regarde, bouleversée.

Fabrice Nicolino : "J'ai pris trois balles dans la peau. Une à chaque jambe et une dans le bas de l'abdomen"

Puis, c’est au tour de Fabrice Nicolino, de témoigner. Il se présente : journaliste depuis des années, spécialiste des questions d’écologie, entré à Charlie Hebdo en 2009. Lui aussi a été blessé dans l’attentat du 7 janvier 2015. "J'ai pris trois balles dans la peau. Une à chaque jambe et une dans le bas de l’abdomen". Il raconte avoir entendu les assaillants crier "Allah Akbar". Ensuite, "c’est un peu un trou, je baignais dans mon sang". Fabrice Nicolino dit qu’il n’a pas tellement plus à raconter. "Je me sens diminué. Les conséquences, j'ai pas tellement envie d'en parler". Il se sent "beaucoup moins touché que Simon, que Philippe Lançon". Fabrice Nicolino a été hospitalisé durant des semaines, au même endroit que Simon Fieschi. Mais il préfère ne pas évoquer davantage ses blessures. Lui qui est victime d'un attentat islamiste pour la deuxième fois. La première, c’était en 1985, rue de Rivoli, une bombe "dans un cinéma juif où on projetait un film sur Eichmann". Fabrice Nicolino répond laconiquement aux questions, puis soudain s’emporte parce qu’il lui semble "inconcevable qu’en 2020, une équipe de journalistes de Charlie Hebdo soient en état de siège à Paris". Il crie à la barre qu’il veut continuer plus que tout à "défendre la liberté", qu’il estime "en danger". 

La cour devait ensuite entendre le témoignage de Philippe Lançon, grièvement blessé à la mâchoire, dans l’attentat du 7 janvier 2015. Hier, Sigolène Vinson, survivante, a raconté en larmes, comment elle avait découvert "Philippe, sa main dans sa joue", la joue déchiquetée par la balle de kalachnikov. L’écrivain a parfaitement raconté sa blessure, ses douleurs et sa reconstruction, dans son livre poignant "Le lambeau". Son avocat explique qu’il est "navré", mais que Philippe Lançon ne viendra pas à ce procès. Il n’a plus la force, ni l’envie de raconter. Un autre témoin est appelé, Eric Portheault, rédacteur en chef à Charlie Hebdo, est appelé. Lui non plus ne viendra pas. Son avocat montre à la cour d’assises un certificat médical. 

A gauche, Riss ; à droite, Patrick Pelloux
A gauche, Riss ; à droite, Patrick Pelloux © Radio France / Matthieu Boucheron

Riss : "Je me suis mis sous le bureau de Charb, après j'ai plus rien vu, et c'est à ce moment-là que les tirs ont commencé"

Puis c’est Riss, le directeur de publication de Charlie Hebdo, qui arrive à la barre, cet après-midi. Veste foncée sur une chemise blanche. Il bouge ses jambes nerveusement. Et commence à parler de ce journal, reparu en 1992. Le titre avait été redonné par Wolinski, l’un des premiers à fonder le journal satirique en 1970, avec Cavanna et le professeur Choron. Riss fait partie de la bande depuis 1992. Il a succédé à Charb après l’attentat du 7 janvier 2015, attentat que lui aussi a raconté, dans son livre "Une minute quarante-neuf secondes", le temps de l’attaque. Riss évoque à la barre la publication des caricatures de Mahomet, en 2006, celles dessinées par Cabu, en soutien aux caricaturistes danois. C’est là qu’il a senti une première "fracture" dans les menaces. Une fracture qui selon lui s’est creusée d’année en année. Après l’incendie criminel du journal, en 2011, il a eu une première protection. Mais ne pensait pas que la menace était devenue maximale, en janvier 2015. 

"Comme un coup de pioche, de fourche, dans le dos"

Le 7 janvier 2015, quand il a entendu les "deux claquements", au beau milieu de la conférence de rédaction, il a d’abord cru à du "matériel défectueux". Puis il a vu Franck Brinsolaro, le policier chargé de protéger Charb, se lever et "c’était la première fois que je le voyais sortir son arme". Les terroristes ont surgi. "J’ai eu l’impression qu’ils étaient surpris de nous voir si nombreux", dit Riss. "Je me suis dit que faire ? Je me suis mis sous le bureau de Charb, après j'ai plus rien vu, et c'est à ce moment-là que les tirs ont commencé". Sous le bureau, il a compté les secondes, se demandant s’il allait "recevoir une balle dans la tête ou les poumons". Puis, le coup est arrivé dans son dos. "Comme un coup de pioche, de fourche. A partir de cet instant, je me suis mis en apnée et les tirs ont continué". Après, il a entendu la fusillade s’éloigner, puis le silence. Et un premier gémissement, "Fabrice Nicolino appelait à l’aide, je me disais pourquoi les autres disent rien ?" Les autres étaient morts, et quand les secours sont arrivés, Riss ne voulait pas voir, parce que "la dernière fois que je les avais vus, c’était cinq minutes avant, ils étaient tous vivants". 

La voix de Riss se met à trembler à la barre. Il explique comment un pompier l’a aidé à enjamber le corps de Charb. "J’avais la tête qui me tournait, puis les secouristes m’ont enfourné dans une ambulance". A l’hôpital, on soigne son épaule. "Il fallait juste attendre que les os se ressoudent", dit-il pudiquement. Ajoute qu’il ne peut plus lever le bras, montre à la cour que son bras droit reste à moitié bloqué. Puis Riss explique qu’au lendemain du carnage, il s’est senti "écartelé", mais a surtout pensé au collectif. Parce que "ça touche un journal, ça pose un vrai problème politique, on devient acteur". Il ne voulait pas que ce journal satirique disparaisse dans une démocratie. Alors, il a refait le journal. "Ca s’imposait". L’avocat du journal Charlie Hebdo, maître Richard Malka lui pose une question sur la religion et les libertés, et fait diffuser sur grand écran, cette Une de Charlie Hebdo dessinée par Cabu en 2006. Ce dessin qui représentait Mahomet avec cette légende : "Débordé par les intégristes". Cabu faisait dire à Mahomet "c'est dur d'être aimé par des cons". Les accusés regardent, calmement. Maître Malka demande à Riss pourquoi avoir publié à nouveau, ces caricatures, à l'ouverture du procès, le mercredi 2 septembre, avec cette Une "Tout ça pour ça". Riss répond : "C'est pas des dessins très très méchants". 

Patrick Pelloux : "Les blessures ne sont toujours pas cicatrisées"

C'est la fin d'après-midi, à la cour d'assises spéciale de Paris. Arrive Patrick Pelloux, célèbre urgentiste, devenu chroniqueur à Charlie Hebdo en 2004. C'est lui que les survivants ont appelé à 11h35, le 7 janvier 2015, alors que les terroristes s'éloignaient dans la rue en tirant encore des coups de feu. Patrick Pelloux se trouvait à une réunion de pompiers. Il a foncé, à moto, avec un chef pompier. Ils ont été parmi les premiers secours sur les lieux de l'attaque, rue Nicolas-Appert. "J'ai tour de suite vu les impacts, des pompiers ont fait un massage cardiaque à Frédéric Boisseau", en vain. Patrick Pelloux a grimpé l'escalier de Charlie Hebdo, que les terroristes venaient de redescendre. Il a vu le sang, "ça sentait la poudre et l'hémoglobine". Il a vu ses amis à terre, dans des mares de sang. "J'ai senti une fracture à l'intérieur de moi. Parce que quand on fait médecine, c'est pour sauver des gens et s'il y en a que j'aurais voulu sauver, c'est bien eux". Eux qui étaient "des gens de paix", dit-il. Il fait tout son possible, pour sauver les blessés, "dans un automatisme". Il appelle le standard de l'Elysée, pour faire prévenir le président de la République de ce "carnage". François Hollande le rappelle et arrive dans la demi-heure. Patrick Pelloux se souvient combien ça a été dur, d'annoncer les morts, à des proches, la fille d'Elsa Cayat, la femme de Tignous, l'épouse de Cabu. Cinq ans après, le médecin urgentiste conclut : "Les blessures ne sont toujours pas cicatrisées, tous autant qu'on est. Blessures physiques et psychologiques se rejoignent dans la souffrance pour les familles, les proches, les amis. C'est un désespoir quotidien."

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