Un procès qui doit durer neuf mois, pour juger vingt accusés, complices présumés des attentats du vendredi 13 novembre 2015 perpétrés par neuf kamikazes qui ont fait 130 morts, et 1300 blessés dans leur chair ou leur âme. Le procès qui s'ouvre mercredi 8 septembre sera hors-normes.

Vue d'ensemble du prétoire de la salle d'audience du procès des attentats du 13/11/2015
Vue d'ensemble du prétoire de la salle d'audience du procès des attentats du 13/11/2015 © Radio France / Julien Michel

“C’est une espèce d’Everest qu’on va monter en chaussons, et on sait pas si on va réussir à monter jusqu’en haut, parce que neuf mois d’audience, on n’a jamais fait ça, personne n’a jamais fait ça, pas plus le président de la cour d’assises que les avocats généraux.” Ainsi parle Me Jean Reinhart, avocat d’une centaine de parties civiles à ce procès historique des attentats du 13 novembre 2015 ; lui-même a été touché de très près par ces tueries, il a perdu son neveu au Bataclan. Ce procès, il l’aborde “avec une peur au ventre”. Lui, comme tant d’autres. La peur d’abord de ne pas être à la hauteur à ce procès historique où tout sera démesuré : l'horreur des crimes, le nombre de victimes, leur douleur. “Est-ce que je serai suffisamment digne des victimes que je défends, arriverai-je à porter leurs voix suffisamment haut ?”, s’angoisse Me Reinhart.

1 800 parties civiles à ce procès hors-normes qui doit durer neuf mois

Les attentats du 13 novembre 2015 ont fait 130 morts en deux heures, à Saint-Denis puis à Paris. 130 victimes tuées par neuf kamikazes équipés de gilets explosifs et armés de kalachnikov. Trois terroristes se sont fait sauter en trois endroits différents, aux abords du Stade de France. Trois autres ont tiré en rafales sur six terrasses de cafés et de restaurants des 10e et 11e arrondissements de Paris ; l’un d’eux a fini par déclencher sa ceinture explosive sur la dernière terrasse, au Comptoir Voltaire. Les trois derniers terroristes ont tué 90 personnes au Bataclan et en ont blessé des centaines.

Au total, ce soir-là, la justice considère aujourd’hui qu’il y a eu plus de 1300 blessés. Au procès, sur les bancs des parties civiles, les rescapés des attentats, et les proches des victimes décédées seront 1800. Un nombre de parties civiles inédit à un procès terroriste. C’est six fois plus qu’au procès des attentats de janvier 2015.

Dans le box des accusés, vingt hommes seront jugés. Mais seulement quatorze présents ; les autres sont présumés morts ou en fuite, et l’un d’eux est retenu dans une prison turque. Les neuf terroristes kamikazes du 13 novembre 2015, eux, ne seront pas jugés. L’action judiciaire s’est éteinte avec leur mort. Ils ont tous été tués soit en déclenchant leurs ceintures explosives, soit par les tirs de riposte de la police.

Vingt accusés seront jugés à ce procès, tous présumés complices des neuf assaillants 

Un seul membre des commandos du vendredi 13 novembre a survécu : Salah Abdeslam, l’accusé le plus connu de ce procès, l’un de ceux vers qui tous les regards seront braqués, pour voir comment il se comporte, ce qu’il dit ou ne dit pas. Jusqu’à présent, durant toute l’enquête, il est resté obstinément mutique. Enfermé dans son silence face aux juges d’instruction. Refusant de répondre aux questions. Refusant de livrer le moindre éclaircissement sur les mystères de cette nuit-là : pourquoi a-t-il accompagné tous les kamikazes ? Pourquoi a-t-il déposé trois terroristes au Stade de France, puis est-il venu se garer dans le 18e arrondissement de Paris, où le texte de revendication de Daech évoquait a posteriori une attaque ? Pourquoi a-t-il ensuite pris le métro et jeté son gilet explosif dans une poubelle de Montrouge, à l'autre bout de Paris ? Son gilet a-t-il seulement été défaillant ? Ou Salah Abdeslam a-t-il renoncé à l’activer avant même d’essayer ?

À ce procès hors-normes, les accusés seront chaque jour amenés dans leur box sous très haute sécurité. Extraits de leurs cellules de prisons franciliennes le matin, ils seront escortés par l’élite de la police et de la gendarmerie françaises, dans des fourgons blindés, avec un hélicoptère en appui. Sur l’itinéraire de leurs transferts, des rues seront entièrement bloquées. À leur arrivée près du palais de justice de Paris, sur l’île de la Cité, la circulation des autres voitures sera interdite jusqu’à midi et demi, heure du début des audiences. Dans les dédales du vieux palais de justice de Paris, un chemin spécifique a été prévu pour ces accusés. Ils ne passeront pas par la case ordinaire, au dépôt. Ils emprunteront directement un couloir dédié pour rejoindre des cellules qui ont été construites pour eux. De ces cellules-là, ils rejoindront ensuite le box des accusés, dans l’immense salle qui a été conçue pour ce procès historique.

Une salle de 45 mètres de long et 15 mètres de large, construite spécifiquement pour ce procès

Aucune salle n'était assez grande pour accueillir tant de parties civiles, il a donc été décidé de fabriquer un lieu d’exception, dans le hall des pas perdus du palais de justice historique, entre les poêles en fonte classés aux monuments historiques, et quelques statues de pierre. 

La salle d’audience du procès des attentats du 13 novembre 2015 est en bois clair et moderne. Elle peut accueillir 600 personnes, et est dotée d’écrans de retransmission pour les rangs du fond ou les gradins situés sur les côtés, tant certains seront éloignés des box des accusés et de la cour d’assises. L’audience sera aussi intégralement retransmise dans une dizaine d’autres salles du palais. Les parties civiles qui ne pourraient ou ne souhaiteraient pas assister à l’intégralité du procès, auront la possibilité de le suivre à distance, en temps réel, à travers une web radio. Dispositif inédit sur lequel chacune des 1800 parties civiles pourra se connecter avec des codes personnels. Ce procès historique sera aussi filmé, mais uniquement pour l’Histoire. Et les bandes vidéo ne seront visibles que dans cinquante ans. Des milliers et des milliers d’heures de bandes, puisque ce procès des attentats du 13 novembre 2015 est prévu pour durer neuf mois, jusqu’au mois de mai 2022.

Un procès avec 300 avocats, dont une trentaine pour les accusés

La longévité de ce procès est source d’angoisse pour les avocats les plus aguerris. Ils seront plus de 300 dont une trentaine pour assurer la défense des quatorze accusés présents. Parmi ces robes noires, beaucoup d’étoiles montantes du barreau parisien, ces jeunes avocats brillants qui ont intégré le prestigieux club des secrétaires de la conférence, après avoir réussi un concours d’éloquence de haut vol. Me Olivia Ronen, qui s’est engagée il y a quelques mois dans la défense de Salah Abdeslam, fait partie de ces jeunes robes noires talentueuses. Pour ce procès, elle apprend “le dossier par cœur”, convaincue que son devoir est de tendre la main à un “gros méchant”. Avec en elle “cette idée profonde” qu’il faut que “ça n’arrive plus”.

À ses côtés, Me Martin Vettes, 32 ans, défendra lui aussi le détenu le plus surveillé de France. Et il y aura d’autres secrétaires de la conférence en secours, tels des sportifs sur le banc des remplaçants. Ils seront là au cas où Salah Abdeslam récuse tous ses avocats. Ce qu’il a déjà fait l’an dernier avec le célèbre avocat lillois Me Frank Berton, avec qui il était en désaccord. Les avocats remplaçants ont planché depuis des mois sur le dossier, au cas où on les appelle.

Sur les bancs des parties civiles, ils seront donc 300 avocats pour accompagner les 1800 survivants ou proches de victimes. “Cela fait cinq ans et demi qu’on travaille sur le dossier. On a fait un travail collectif avec une cinquantaine de confrères, en se coordonnant”, explique Me Helena Christidis qui accompagnera dix-huit parties civiles. Elle tente d’aborder ce procès “de la manière la plus sereine possible, même s’il y aura automatiquement des impacts sur nos vies professionnelles et nos vies personnelles. Évidemment, c’est un procès qui nous touche humainement. On essaie de s’y préparer comme pour un marathon”. Un marathon qui angoisse Me Frédéric Bibal, avocat d’une cinquantaine de victimes. “On est tous, même les plus expérimentés, dans une situation où il y a une part d’inconnu qui est forte”, dit-il. “Donc il faut y aller pas à pas, tous ensemble et se concentrer sur l’accompagnement de ces victimes que nous connaissons depuis des années et dont la souffrance a irradié sur toute la société.”

Du côté de la cour d’assises spécialement composée, c’est aussi l’inconnu, avec une sensation de vertige. La cour sera présidée par un magistrat d’expérience : Jean-Louis Périès, âgé de 65 ans, 40 ans de carrière derrière lui. Il a longtemps été juge d’instruction. Depuis le printemps 2020 et le premier confinement, Jean-Louis Périès s’est consacré quasi exclusivement à la préparation de ce procès tentaculaire. Il a avalé les 500 tomes et le million de documents de ce dossier. Ce sera lui qui mènera les interrogatoires des accusés et des témoins, secondé par une magistrate au poste de premier assesseur. Trois autres juges composeront la cour, exclusivement composée de professionnels de la justice, comme dans toute affaire terroriste.

Un trio d’avocats généraux, une première 

Côté accusation, ils seront trois avocats généraux. Une femme, Camille Hennetier, qui était la cheffe de la section antiterroriste du parquet de Paris le soir des attentats du 13 novembre 2015. Elle s’est d’ailleurs immédiatement rendue sur les scènes de crimes avec le procureur François Molins ce soir-là. Au procès, elle sera aux côtés de deux autres magistrats spécialistes depuis cinq ans des dossiers terroristes : Nicolas Le Bris et Nicolas Braconnay. Leur trio accusatoire est inédit à un procès. Dès 2019, ils ont acquis la certitude qu’il leur faudrait ainsi travailler à trois, pour faire affronter ces neuf mois d'audience et la complexité des faits qui y seront jugés. Une de leurs priorités : “donner à chacun une place respectueuse ”. Ils savent qu’ils seront confrontés pendant neuf mois à “quelque chose d’extraordinaire, professionnellement et humainement”. Eux aussi, sentent l’angoisse monter avant le premier jour d’audience.

Mais les plus inquiets, ce sont les survivants et les proches des victimes des attentats. “Du procès des attentats de janvier 2015, on a surtout retenu des témoignages dignes, forts, posés”, estime Me Reinhart. Alors il a incité la centaine de victimes qu’il accompagne à venir témoigner à la barre. “Pour qu’ils racontent le sang, la douleur, le désespoir, avant que l’on entende dans la salle d’audience la psychologie de tel accusé, ou l’enfance difficile de tel autre.”

"La justice de la nation va passer, ce qui est pour toutes les victimes une première forme de réparation"

Certaines parties civiles viendront au moins quelques jours, et peut-être plusieurs semaines ou plusieurs mois. D’autres ont peur que les audiences ne rouvrent trop profondément leurs plaies. “Y trouverai-je du réconfort ?”, se demandent-ils.  Leurs avocats répondent que non. “Il y a une seule chose essentielle à en attendre, la même chose que pour tout procès ordinaire : que justice soit rendue, que les accusés, s’ils sont jugés coupables, soient condamnés”, conclut Me Reinhart. 

À la tête de l'association de victimes Life for Paris, Arthur Dénouvaux, rescapé du Bataclan, espère que ce procès sera "hyper humain, exemplaire, pas juste un moment où on vient gratter nos plaies". A la tête de l'association de victimes 13onze15 Fraternité et Vérité, Phippe Duperron, qui lui a perdu son fils Thomas au Bataclan, n'attend personnellement pas grand chose des accusés, surtout pas du plus connu d'entre eux. "Je pense que Salah Abdeslam continuera de se murer dans son silence", dit-il. Mais ce procès hors-normes reste pour lui un moment majeur, "la justice de la nation va passer, ce qui est pour toutes les victimes une première forme de réparation"

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.