Des "fiches" sur certains habitants de Corbeil retrouvées dans le bureau de Serge Dassault, une note sur "les réseaux de nuisance" de la ville rédigée par le directeur de sports … Certains "gêneurs" ont-ils fait l’objet d’une surveillance particulière ? Les enquêteurs s’interrogent. Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter démentent toute "police parallèle".

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Si l’ambassade du Maroc dément avoir tenté de régler le moindre conflit entre Serge Dassault et plusieurs de ses ex-administrés, il est néanmoins avéré que des renseignements précis ont été collectés par le directeur de la jeunesse et des sports de la ville, Machiré Gassama.

Il s’agit de numéros de téléphone, d’adresses, et même de la plaque d’immatriculation du véhicule de Fatah Hou, envoyés par SMS au maire de Corbeil, avant sa rencontre à l’ambassade du Maroc.

"J’ai trouvé toutes ces informations sur internet", se justifie Machiré Gassama. Concernant la plaque d’immatriculation, il explique l’avoir noté quelques jours auparavant, parce que Fatah aurait "menacé le maire."

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

On n’a pas fait de fiche, déclare Machiré Gassama. On a un gros problème de harcèlement de ces dizaines de jeunes que nous essayons de régler comme nous pouvons. Tout ça, c’est pour trouver des solutions. C’était juste dans le but de faire de la médiation.

De son côté, le maire de Corbeil se défend d’avoir mis en place la moindre "police parallèle."

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

Il ne s’agit pas de fiche, affirme également Jean-Pierre Bechter. Machiré connaît toutes ces personnes. Je ne vais pas demander à la police municipale de faire des enquêtes sur les gens pour de petites affaires. Je préfère demander cela à Machiré qui connaît tout le monde. A qui pourrais-je demander tout cela ? Face à cela, moi comme les autres maires, nous sommes démunis. On essaie de manière empirique de trouver des solutions qui sont toutes temporaires.

Enquête Dassault - Dassault et Bechter
Enquête Dassault - Dassault et Bechter © Max PPP

Interrogé par France Inter, Jean-Pierre Bechter minimise encore la portée de ces « fiches » :

"Il y a si peu de fiches de renseignement qu'on ne sait même pas si les gens sont Marocains ou Algériens alors la fiche si elle existe elle n'est vraiment pas à jour ! ironise le maire de Corbeil. Non, il n'y a pas de fiches. Tout cela n'est pas sérieux, c'est du fantasme. C’est ce que raconte les voyous dont la parole est quand même sujette à caution."

Mais il y a autre chose.

Lors d’une perquisition au siège du groupe Dassault, les enquêteurs ont également trouvé dans l’ordinateur de la secrétaire de l’avionneur, une fiche au nom de Fatah Hou, avec un numéro de téléphone portable.

Un dossier au nom de Younes Bounouara (le tireur) est également découvert.

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

Comment pouvez-vous nous dire que vous ne faites pas de fiches », s’étonnent les magistrats.

  • Monsieur Dassault a été maire de Corbeil pendant de nombreuses années, répond Jean-Pierre Bechter. Ce dossier a surement un rapport avec son activité. Quant à moi, je n’ai jamais fait de fiches sur personne. Ce ne sont pas des fiches, seulement des dossiers où [Serge Dassault] archive des documents. Il écrit des notes en permanence. Il n’a jamais été question de faire des fiches sur les personnes qui nous nuisent.

Interrogé sur ce point, Serge Dassault dit tout ignorer de telles fiches.

Déclaration sur procès-verbal du 14 octobre 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

Je n’ai jamais fait ça, dit le sénateur UMP. C’est inutile. Ça ne m’intéresse. Que voulez-vous que j’y fasse ? C’est pas moi qui demande ces fiches. Je n’ai jamais demandé aucune information sur Fatah Hou.

Une note sur « les réseaux de nuisance » à Corbeil

En tous cas, l’activité de Machiré Gassama, ami d’enfance de Younès Bounouara, parait aller bien au-delà du secteur sportif.

A Corbeil, son arrivée à la mairie en 2010 avait suscité quelques interrogations. D’abord parce que certains le voient encore comme « un voyou notoire » (devant les enquêteurs, Gassama affirme que sa dernière condamnation, pour violence avec arme, remonte à l’âge de seize ans). Après plusieurs expériences dans l’animation et les associations sportives, Machiré Gassama est embauché, sous le statut de contractuel, d’abord comme directeur de la jeunesse puis également des sports.

Un directeur des sports dont le rôle exact intrigue les enquêteurs depuis qu’ils ont mis la main sur un document rédigé de sa main: une note dactylographiée intitulée "Organigrammes des réseaux de nuisance sur Corbeil-Essonnes." On peut y lire toute une série de noms, notamment celui de Fatah Hou, ainsi que l’un des frères de Mamadou Kébé (l’une des personnes évoquées dans les écoutes téléphoniques), Sekou.

Les personnes appartenant à ces "réseaux de nuisance" sont réparties en trois groupes. Les noms sont reliés par des flèches, avec certains qualificatifs parfois inquiétants : "Cellule dormante", "Réseau stupéfiant", "Garde du corps" ou encore "Tête pensante."

Enquête Dassault - organigramme
Enquête Dassault - organigramme © Radio France

Paradoxalement, la conclusion de Machiré Gassama, en bas de ce document, se veut rassurante.

"Ces groupes ne représentent aucune menace réelle, écrit-il. Ils n’ont aucun impact sur le terrain dans aucun quartier que ce soit, pour tout le monde. Ce sont des opportunistes qui ne pensent qu’à eux même. (…) Ils sont vus comme des indicateurs notoires par toute la jeunesse corbeil-essonnoise."

Eviter que le recrutement ne « gangrène la mairie »

Interrogé sur cette note par les enquêteurs, Machira Gassama ne voit pas où est le problème.

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

Je voulais y voir plus clair sur ceux qui polluaient l’ambiance à Corbeil-Essonnes, dit-il. J’ai pu confectionner cet organigramme grâce aux informations que j’ai reçues des gens que je connais à Corbeil-Essonnes. A l’époque, nous avions une réunion par semaine au Rond Point des Champs-Elysées, à Paris, avec tous les directeurs, Dassault, Bechter, [Pascal] Boistel [directeur de cabinet du maire de Corbeil]. A l’occasion de ces réunions, j’ai présenté ce document qui a du être conservé par Monsieur Dassault. Le but était qu’aucune de ces personnes figurant sur cet organigramme ne soit recrutée par la mairie de Corbeil-Essonnes. En effet, ces personnes sont toutes mal intentionnées et le risque était que si elles étaient recrutées, elles gangrènent les services de la mairie.

Avec son avocate Marie Dosé, Fatah Hou a également porté plainte pour « collecte de données à caractère personnel par un moyen déloyal ».

La situation de Fatah Hou, dont le nom figure sur cette fameuse note, semble particulièrement intéresser Jean-Pierre Becher, comme en témoigne les écoutes téléphoniques.

Ecoute téléphonique du 18 février 2013, 18h34

Telephone
Telephone © Radio France

Le 18 février, à 18 heures 34, le maire de Corbeil lance une requête à son fidèle directeur des sports :

  • Il faut récupérer le plus d’informations possibles sur Fatah Hou.

Réponse de Machiré Gassama : - Je dois tout avoir demain.

Le lendemain, Younès Bounouara fait feu sur Fatah Hou.

Pour autant, le maire de Corbeil dément catégoriquement avoir le moindre lien avec cette affaire.

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

Je n’ai jamais donné pour instruction d’assassiner quelqu’un, affirme Jean-Pierre Bechter.

Rendez-vous parisien avant la fusillade ?

Les magistrats soupçonnent le tireur Younès Bounouara d’avoir rencontré Jean-Pierre Bechter et Serge Dassault, au siège du groupe de l’avionneur, au Rond Point des Champs-Elysées, deux jours avant la tentative d’assassinat contre Fatah Hou.

Le 17 février, à 17 h 41, Younès Bounouara appelle Serge Dassault. Cinq minutes plus tard, Serge Dassault envoie un SMS à Jean-Pierre Bechter. À 17 h 53 : Machiré Gassama appelle Younès Bounouara, qui vient de rentrer d’Algérie.

Un peu plus tard, entre 21 h 30 et 22 h 30, les enquêteurs constatent que les téléphones de Jean-Pierre Bechter et de Younès Bounouara activent la même borne téléphonique du huitième arrondissement de Paris, où se trouve le siège de Dassault.

De son côté, Serge Dassault active une borne téléphonique du seizième arrondissement à 21 h 18.

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

PV d'audition
PV d'audition © Radio France

Tous ces éléments permettent de penser que Younès Bounouara, Serge Dassault et vous, vous êtes retrouvés à Paris, le soir du 17 janvier 2013 après 21 h 30 », indiquent les juges à Jean-Pierre Bechter.

  • Je n’ai jamais vu Younès Bounouara ce dimanche 17 février », conteste Jean-Pierre Bechter. Je regarde tous les matchs de foot le dimanche soir, donc je n’ai pas pu le voir pendant ce créneau horaire. Le dimanche, c’est soirée foot, c’est pas soirée Bounouara. Tout cela n’est que pur hasard.

  • Un dimanche ? Il n’en est pas question, dément également Serge Dassault. Le dimanche, je suis à la campagne. Je n’ai pas reçu M. Younès, c’est ridicule. Je n’ai pas vu Younès Bounouara deux jours avant qu’il ne tire à Corbeil.

Quant à Younès Bounouara, il a la mémoire qui flanche.

Déclaration sur procès-verbal du 26 juin 2013

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PV d'audition © Radio France

Je ne me souviens pas d’avoir vu Serge Dassault le 17 février 2013 entre 21 h 30 et 22 h 30, explique Younès Bounouara. Il est possible que je l’ai vu, mais je ne m’en souviens pas …

En tous cas, on comprend mieux pourquoi les juges d’instruction d’Evry, chargés de l’enquête sur la tentative d’assassinat de Fatah Hou, souhaitaient entendre Serge Dassault sous le régime de la garde à vue, comme ils l’ont fait pour Jean-Pierre Bechter et Machiré Gassama. Ils n’ont pas, jusqu’ici, obtenu, gain de cause. Le 3 juillet 2013, le bureau du Sénat (à majorité socialiste) a refusé de lever l’immunité parlementaire de l’avionneur, en s’appuyant notamment sur un avis défavorable du parquet général de Paris.

Devant les juges d’Evry, Serge Dassault a finalement été placé sous le statut (moins contraignant) de témoin assisté pour "complicité de tentative d’assassinat."

Ce mercredi 8 janvier, le bureau du Sénat doit à nouveau examiner une possible levée de l’immunité, de Serge Dassault, cette fois à la demande des juges du pôle financier et assortie d’un avis favorable du parquet de Paris.

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