Jamais une suspension n'avait été si longue lors d'un procès d'assises. Elle aura duré un mois, à ce procès des attentats de janvier 2015, où le principal accusé Ali Riza Polat a contracté le Covid-19, avec des vomissements. Il a fini par revenir dans son box, teint pâle, mais les plaidoiries ont repris.

L’accusé Ali Riza Polat, qui a fini par être expulsé de l’audience après avoir voulu s’allonger sur un banc et avoir beaucoup craché dans le box derrière ses avocats.
L’accusé Ali Riza Polat, qui a fini par être expulsé de l’audience après avoir voulu s’allonger sur un banc et avoir beaucoup craché dans le box derrière ses avocats. © Radio France / Matthieu Boucheron

Le procès des attentats de janvier 2015 est décidément historique. Commencé il y a trois mois jour pour jour, il a été suspendu pendant pile un mois, une durée inédite à un procès d'assises, du jamais vu, dans un contexte de crise sanitaire tout aussi extraordinaire. Et c'est d'ailleurs le Covid-19 qui a causé cette interruption de procès. Le principal accusé, Ali Riza Polat, avait contracté le virus pandémique, tout comme deux autres co-accusés. Mais c'est surtout l'état de santé de Polat qui a obligé la cour d'assises à prolonger la suspension, à cause de vomissements qui semblaient durer depuis un mois.

"Emmenez-moi à l'hôpital !", s'écrie l'accusé qui crache

De retour dans son box ce matin, après l'ultime feu vert d'un expert médical, Ali Riza Polat a le teint pâle. Son escorte l'amène après tous les autres accusés. Des avocats de la défense murmurent que Polat vient de vomir à nouveau, avant de venir se rasseoir à son procès. La salle d'audience est quasi comble. De nombreux survivants de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher sont là pour cette reprise tant attendue, reportée plusieurs fois.

La cour d'assises spécialement composée fait son entrée. Le président de Jorna lit la dernière expertise ayant conclu que la présence de l'accusé Ali Riza Polat était possible, ce matin. "Il est apte", a écrit l'expert médical. Et pendant que le magistrat détaille cette expertise-là, Ali Riza Polat se met à cracher très bruyamment dans un sac. La salle pousse des exclamations. Le président poursuit sa lecture. Explique que le médecin désigné avait prescrit un anti-vomitif par injection pour Ali Riza Polat, un médicament très banal, du Primperan. Mais Polat a refusé de le prendre sous cette forme, protestant dans cette cellule, clamant qu'il ne voulait "pas servir de cobaye". L'expert a pourtant écrit dans son rapport à la cour que le Primperan était un médicament "classique avec des contre-indications rares. M. Polat ne présente pas de contre-indications à ce traitement". Me Antoine Van Rie, un des deux avocats d'Ali Riza Polat, agite les manches de sa robe, estime que l'expert ne prend pas en compte les "problèmes génétiques" de son client. Et pendant qu'il parle, Polat recommence à cracher, tête baissée, en faisant beaucoup de bruit. "Emmenez-moi à l'hôpital !", s'écrie-t-il.

Le président poursuit sa lecture, imperturbable. Et informe toute la salle d'audience qu'hier, la principale avocate de Ali Riza Polat, Me Coutant-Peyre, était d'accord pour une reprise d'audience dans la mesure où son client pouvait aller aux toilettes avec son escorte, même lors des plaidoiries, sans qu'on estime que l'audience ne soit perturbée. À l'ouverture de l'audience, Me Coutant-Peyre n'est pas là, et Me Van Rie réclame des expertises pluridisciplinaires, faisant part de ses doutes sur la compétence de l'expert nommé. Nouvelles protestations sur le banc des parties civiles.

"C'est un malade imaginaire !", rétorque un avocat de parties civiles

Me Mouhou, une des robes noires, se lève et fonce au micro. Il se fâche. Rappelle que plusieurs expertises ont déjà été réalisées. "On est sur une simulation depuis le départ !", clame Me Mouhou, "avec quelqu'un qui théâtralise, et prend en otage un procès historique. C'est un malade imaginaire !" À son tour, Julie Holveck, l'avocate générale prend la parole, dit : "Nous ne sommes pas médecins, ni vous, ni moi, ni M. Polat." Elle parle de l'expertise d'un autre médecin, ajoute qu'il n'y a jamais eu "de nécessité d'hospitalisation". La magistrate regrette que l'accusé Polat ne veuille pas prendre son traitement au Primperan. "S'il refuse, c'est son choix, c'est à nous d'en tirer les conséquences, sinon c'est laisser à M. Polat le cours de ce procès", prévient-elle. Et elle requiert la reprise de l'audience. Et le procès reprend enfin, là où il s'était arrêté, avec les plaidoiries d'avocats de parties civiles. Tandis que l'accusé Polat continue à cracher régulièrement, dans un sac plastique posé dans une bassine.

Me Amélie Tripet se met à plaider, pour l'imprimeur de Dammartin-en-Goële Michel Catalano, "ce héros, qui n'en est pas moins une victime", et en pleine plaidoirie, Polat réclame d'aller à l'hôpital et grommelle : "Je m'en bats les couilles d'écouter ces salades." Le président gronde "s'il vous plaît !" et l'autorise à sortir avec son escorte, mais prévient Polat qu'il finira expulsé de son propre procès s'il recommence à être ainsi insultant en pleine plaidoirie. Polat sort aux toilettes encadré de policiers cagoulés, revient en vociférant que "c'est un truc de fou, j'ai vomi que de la bile, j'ai rien dans le ventre". À la barre, c'est Me Casubolo-Ferro, autre avocat de Michel Catalano, et de son employé Lilian, qui a pris la suite de Me Tripet. L'avocat est déstabilisé par le retour peu discret de l'accusé Polat. "Si vous intervenez de nouveau pendant qu’un avocat plaide, je vous expulse c’est clair, c’est net !", chapitre le président. "C'est bon", répond Polat, en se rasseyant et en crachotant pour la énième fois de la matinée. Dans sa robe noire d'avocat, Me Casubolo-Ferro, qui jadis fut instituteur et journaliste, interroge sur la spirale du terrorisme. Il demande tout haut "comment arrêter cette porosité qui va de cette petite délinquance à la radicalité ?" Il dit qu'il "faut regarder en arrière sur ces 50 dernières années". Il parle des barres d'immeubles "en jachère, où tout est à reconstruire". Et pour ses clients, Me Casubolo-Ferro demande à la cour de "condamner sans faiblesse ceux qui doivent l’être car l’État de droit n’est pas l’État de faiblesse".

des avocats de parties civiles se sont succédé à la barre toute la journée à la reprise de ce procès
des avocats de parties civiles se sont succédé à la barre toute la journée à la reprise de ce procès © Radio France / Matthieu Boucheron

"Serions-nous là si les Bush père et fils n'avaient pas envahi l'Irak en 2003 ?", interroge un avocat de parties civiles, suscitant l'incompréhension 

Me Ludot arrive à la barre, pour le gérant d'une station-service dans laquelle les Kouachi étaient arrivés avec leur lance-roquette, le matin du 8 janvier 2015. Ils s'étaient ravitaillés en friandises pour la suite de leur cavale, n'avaient pas directement menacé ce gérant, mais cinq ans après, il reste très traumatisé. "Doublement traumatisé", précise Me Ludot, qui regrette que les policiers l'aient interrogé comme un suspect. Il demande à la cour que son client soit "reconnu comme une victime de guerre dans un État en guerre". Dit connaître les guerres. Se vante d'avoir défendu l'ex-dictateur irakien Saddam Hussein. Et dérive sur des propos totalement inattendus. "Serions-nous là si les Bush père et fils n'avaient pas envahi l'Irak en 2003 ? C'est eux qui ont la responsabilité que le terrorisme a pu grandir ", s'exclame-t-il. Certes, après cette deuxième guerre des Américains contre les Irakiens, il y eut la prison d'Abou Ghraib, où de futurs chefs de Daech fomentèrent le califat de l'État islamique. Celui qui créa le califat de Daech en 2014, Abou Bakr Al Baghdadi, fut incarcéré dans cette prison, mais ces propos de Me Ludot font bondir des survivants de Charlie Hebdo sur les bancs des parties civiles. 

Le président sonne l'heure de la pause-déjeuner, et l'après-midi reprend avec Me Coutant-Peyre qui réclame un médecin pour son client "qui ne va pas bien du tout". Elle ajoute, ironique : "Je pense qu'avec le budget de ce procès, on peut payer !" Elle se plaint que l'homme qu'elle défend n'ait pas été suffisamment soigné. "Il a un traitement qu'il refuse de prendre", réplique le président de la cour qui estime le médecin non-nécessaire à cette minute précise, après un mois de suspension et différentes expertises médicales, notamment par une virologue. Les avocats de parties civiles reviennent donc défiler à la barre. D'abord plusieurs avocats de policiers qui ont failli mourir, de peur ou sous les balles des frères Kouachi, et restent marqués à jamais dans l'exercice de leur métier. Un avocat parle de son client qui ne quitte plus jamais son arme de service, "même pour aller chercher ses enfants à l'école". Une avocate se tourne vers les accusés et leur lance : "Messieurs les accusés, ce procès s’est tenu dans le respect de vos droits. Votre sort ne va pas être scellé par les victimes mais par vos juges. La justice, et non la vengeance, sera rendue dans ce procès".

"Ce procès doit continuer et il va continuer", prévient le président

Puis arrive Me Mouhou, habitué des procès de terrorisme sur le banc des parties civiles depuis l'affaire Merah, et qui entame une interminable plaidoirie, pour comprendre "pourquoi nous comptons nos morts, nos blessés". Les temps de parole sont pourtant restreints, et les dizaines d'avocats de parties civiles ont été priés de se chronométrer. Mais Me Mouhou semble en faire fi. Des robes noires s'impatientent. Quand soudain, Ali Riza Polat disparaît derrière la vitre de son box. Allongé sur son banc, son escorte cagoulée au-dessus de lui. On le croit tombé dans les pommes. Le président suspend l'audience. Polat ne tarde pas à se relever, et sort avec son escorte musclée et cagoulée. Quelques minutes plus tard, la cloche annonce la reprise de l'audience, et le président de Jorna, qu'on a connu moins autoritaire, tape à nouveau du poing sur la table et se fâche à nouveau très fort. Crie sur Polat qu'il n'est pas dupe, a bien vu "avec quelle rapidité" il s'était relevé après son malaise vrai ou faux. "C’est une tentative de perturber le procès !", gronde le magistrat, "Monsieur, si vous êtes dans cet état-là, c’est que vous refusez de prendre ce traitement !" Et le président prévient que la prochaine fois, c'est vraiment l'expulsion pour Polat. "Ce procès doit continuer et il va continuer !", résume le magistrat. Et Me Mouhou revient à la barre, parler en vrac de Tocqueville, de l'Algérie, des textes de l'Eglise catholique, des frères Musulmans, du  "ventre mou de la France", de Molenbeek, et il se met même à citer François Genoud. "Vous savez qui est François Genoud ? Un banquier suisse". 

L'accusé Polat finit par être expulsé 

Les plaidoiries continuent. Me Saidou vient parler de terroristes tels que "Merah, Carlos et toute sa clique !" Sourires dans la salle, car l'avocate du principal accusé, Me Coutant-Peyre, a épousé Carlos. Me Szwarc commence ensuite à plaider pour une quinzaine de personnes qui tentent de se constituer parties civiles, des gens qui ont croisé de plus ou moins loin la route des frères Kouachi, mais "ne sont pas des demi-victimes", dit l'avocate montpelliéraine. Elle se veut originale dans ses formules. Compare l'islam radical à "une forêt de bambous". Parle de "yeux pédonculés". Puis conclut en latin, "suum cuique tribuere", adage du jurisconsulte romain Ulpien, qui veut dire "rendre à chacun son dû". Le président ordonne une nouvelle pause-café. Et au retour, le ton recommence à monter. L'accusé Polat veut s'allonger. Le président refuse et menace de l'expulser. Me Coutant-Peyre qui n'était pas revenue de sa pause cigarillo accourt et crie au président que son client "est malade comme un chien". Le président rétorque une énième fois que ledit malade "refuse de se soigner". Ali Riza Polat se met alors à hurler, hors de lui : "Vous faites que de mentir depuis le début !" Le président de la cour l'expulse cette fois pour de bon. Ce soir, c'est un greffier qui a été sommé de lui lire la fin des plaidoiries, ainsi que le veut la procédure pour les accusés expulsés. Toute expulsion vaut pour un jour. Demain, son avocate lui a demandé de revenir et a réclamé qu'il voie un nouveau médecin. 

Demain, les plaidoiries de parties civiles vont se poursuivre, pour la policière de Montrouge Clarissa Jean-Philippe, et les victimes de l'Hyper Cacher.