Elle n'a jamais parlé depuis son enlèvement en 2016. Vendredi, devant la cour d'assises des Alpes-Maritimes, Jacqueline Veyrac a livré le récit de son calvaire, ligotée et enfermée à l'arrière d'un Kangoo pendant 48 heures.

Jamais Jacqueline Veyrac n’a raconté publiquement ces 48 heures de calvaire, enfermée dans une fourgonnette, ligotée, bâillonnée. Elle a réservé ce récit pour ce vendredi, jour de son son audition.
Jamais Jacqueline Veyrac n’a raconté publiquement ces 48 heures de calvaire, enfermée dans une fourgonnette, ligotée, bâillonnée. Elle a réservé ce récit pour ce vendredi, jour de son son audition. © AFP / Valery Hache

C'est une petite dame élégante aux cheveux courts, en veste à col de fourrure. Elle marche le dos courbé, mais son regard est vif, sa voix est claire. Jacqueline Veyrac, 80 ans, masque noir sur le visage, a traversé le nuage de photographes qui l'attendait, et monté les marches du tribunal de Nice. Elle, si rare, si discrète. Depuis lundi (et jusqu'au 29 janvier), la cour d'assises des Alpes-Maritimes, à Nice, juge 13 hommes pour l'enlèvement de cette riche femme d'affaire. Elle le reconnait : "Ma vie a changé depuis. Quand je sors, je regarde partout si il y a des gens dans les voitures, je suis moins insouciante qu'avant", dit-elle dans un petit rire. "J'ai toujours l'appréhension de me dire 'Est ce qu'il y aura une autre fois ?' Je n'espère pas." 

Lors d'une première tentative, en 2013, elle avait donné des coups de sac, tendu ses jambes pour empêcher la fermeture du coffre, griffé un des ravisseurs "pour l'ADN". "Vos ongles ont été précieux dans cette affaire", sourit le président. En effet, un ADN inconnu est alors prélevé ; il "matchera" en 2016 avec celui de Philip Dutton, l'un des accusés renvoyés ici aux assises. 

Séquestrée à l'arrière d'un Kangoo

En 2016, donc, rebelote. Mais cette fois ça va trop vite, elle est jetée à l'arrière d'un Kangoo, un "grand" et un "petit" l'attrapent par les jambes et le cou :

"J'avais juste le nez pour respirer, ils m'ont mis du scotch. Le petit, le plus nerveux, il ne me parlait pas très bien. Il disait 'Ta gueule ou je te bute'." 

Elle raconte la première nuit, après une demi-heure de route, sur un chemin caillouteux. "J'entendais des  chiens aboyer, les cloches d' une église, des pommes de pin tomber sur la toiture; ils se relayaient pour me surveiller." Sinon, elle est seule, sur un matelas, ligotée, les mains attachées derrière le dos. 

"Quand j'ai demandé si je pouvais sortir, ils m'ont dit non." On comprend qu'elle veut dire que c'était pour aller faire pipi; elle a dû uriner sur elle. " On   se sent vraiment… rien du tout", dit-elle. "C'est terrible. Alors, quand ils m'ont proposé un sandwich, j'ai refusé de manger. Le premier soir, je tapais avec mes pieds sur les parois du véhicule, ils sont venus me dire : 'T'arrêtes !'". Le lendemain, celui qu'elle appelle "le grand" accepte de lui attacher les mains devant, car elle a trop mal. 

C'est après la deuxième nuit qu'elle réussit à faire tomber la couverture qui occultait l'avant du véhicule :

"J'ai réussi je sais pas comment… c'était scotché. J'ai fait des signes sans crier. Et là, chance ! Les ravisseurs n'étaient pas là."

Elle rit à nouveau. "Une personne est venue, de la villa d'en face, et m'a dit 'Je vais appeler la police'. J'avais peur j'ai dit 'Non, n'appelez pas la police vous me sortez de là d'abord!'" Jacqueline Veyrac s'était fait saigner poignets et chevilles pour réussir à se libérer. Là, les riverains cassent une vitre, l'extirpent. Elle demande tout de suite qu'on appelle son fils pour le rassurer. 

Cinq millions d'euros

On l'interroge sur le cerveau supposé de l'enlèvement, Giuseppe Serena, l'ancien gérant de son restaurant, La Réserve. "On l'avait pris parce qu'il travaillait avec un chef étoilé, dans un très bon restaurant derrière le port. Pour la Réserve, cet endroit que les Niçois aiment beaucoup, on s'est dit que ce serait bien. Mais il faut savoir le gérer, ne pas trop prendre de personnel : c'est là où ça a flanché, M Serena avait la grosse tête."  

La famille Veyrac a découvert, après la liquidation, que le gérant avait embauché 46 personnes... Pour un restaurant de 100 couverts. Après, la famille a repris la gérance du restaurant. "Je ne suis pas quelqu'un de mou… Je suis plutôt quelqu'un de vif", précise Jacqueline Veyrac. "La vie a continué, le Grand Hôtel, la Réserve, nos  différentes affaires. A la mort de mon mari en 2002, on a refait entièrement l'hôtel pour en faire un cinq étoiles. On est très fier de ça, ce n'était pas évident, c'est une belle réussite." 

"Mais ils croyaient vraiment que vous pouviez avoir cinq millions d'euros en cash ?", lui demande son avocat, Luc Febbraro, évoquant la somme réclamée par les ravisseurs lors de l'enlèvement. "C'est impensable… ou alors c'est mal pensé", dit-elle avec un léger sourire qu'on devine derrière le masque. L'avocat poursuit : "Vous n'avez pas de propos haineux, pas de désir de vengeance. Ce que vous recherchez, c'est la paix et la sérénité?" Elle répond : "Exactement."  

"Je m'excuse et je vous embrasse"

Même quand, dans le box, Giuseppe Serena se lève pour lui parler, elle le regarde, répond à son bonjour. "Je regrette énormément, parce que j'ai pensé à vous, ces quatre années de prison... Je suis désolé absolument", commence-t-il. 

Des aveux ? Pas tout à fait. Le souffle court, le ton emporté, il explique : "Je n'aurais pas été capable de vous faire enlever. Mais je suis coupable d'avoir parlé à des personnes, c'est ça ma culpabilité. J'ai trop parlé, c'est mon défaut. Je m'excuse et je vous embrasse. Et je vous dis merci tante Jacqueline, parce que c'est comme ça que je vous appelais à l'époque." 

Elle ne répond rien, toujours aussi paisible. Après elle, son fils Gérard, des larmes dans la voix, se souvient de sa terreur pendant ces 48 heures. De sa peur de ne jamais la revoir vivante. "Elle a été traitée comme un meuble, pas comme un être humain. Je lui rends hommage, à sa force de caractère et à son courage : je ne sais pas si j'aurais pu agir comme elle."

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