Mercredi, devant la cour d’appel de Paris, s’est joué le sort d'un film "maudit": L'homme qui tua Don Quichotte. Compte-rendu d’audience.

Terry Gilliam : « Paulo Branco m’a viré de mon film ».
Terry Gilliam : « Paulo Branco m’a viré de mon film ». © Radio France / Corinne Audouin

Terry Gilliam, visage ridé, cheveux et barbe blancs, est venu soutenir son avocat - il ne prendra pas la parole dans cette audience civile. Il est  là pour sauver "L’homme qui tua Don Quichotte". Ce film maudit qu’il a fini par tourner, début 2017, au prix d’une rupture violente avec son producteur Paulo Branco. La sortie du film est, du coup, bloquée.

Un désastre total

"Paulo m’a viré. En 2016, il a arrêté le film à quelques semaines du tournage. C’était un désastre total... J’ai même fait une attaque, avant de  pouvoir me remettre à travailler sur le film. Mais ça ne m’a pas tué!" s’esclaffe le réalisateur de 77 ans, interrogé à la sortie de  l’audience.

Paulo Branco, moustache blanche et cheveux bruns ébouriffés, est là, lui aussi. Le producteur portugais aux 300 films - signés Raoul Ruiz, Barbet  Schroeder, Chantal Akerman - réclame des droits sur L’Homme qui tua Don Quichotte. Un contrat avait été signé en avril 2016, dans lequel Terry Gilliam lui cédait ses droits d’auteur-réalisateur. Pour Branco, malgré l’arrêt de la production, il est toujours valable.

"Depuis deux ans", explique Paulo Branco à la presse après l’audience, "on a été ouverts, prêt à négocier autour d’une table. Mais le film a été  tourné, de façon illégale. Dans les conditions actuelles, on ne permettra pas la diffusion du film, à Cannes ou ailleurs. Pas sans les  droits."

"2 millions d’euros cash"

Terry Gilliam raconte qu’il y a une semaine, Paulo Branco a réclamé aux producteurs "2 millions d’euros tout de suite, en cash, et 1 million 5 après la  sortie du film", pour solde de tous comptes. Faute de quoi, il menace  les distributeurs qui s’aventureraient à sortir L’Homme qui tua Don Quichotte de poursuites judiciaires.

"Il n’y a pas de négociations possibles avec lui, explique Terry Gilliam. Ses demandes sont risibles, tellement absurdes, il demande tellement  d’argent… Il essaie de tirer le maximum d’un film qu’il n’a PAS produit."

A la barre, l’avocate de Paulo Branco, Me Claire Hocquet, affirme que ce montant de 3,5 millions d’euros est faux, que le producteur et sa société Alfama demandent juste qu’on reconnaisse leur bon droit ; avant de déterminer, par la suite, le montant d’éventuels dommages et intérêts.

Le film ira-t-il à Cannes?

Mais Terry Gilliam n’est pas homme à céder. Et tant pis s’il faut attendre : la cour d’appel rendra sa décision le 15 juin, le litige ne sera donc pas tranché avant le festival de Cannes, en mai prochain. Avant tout, le réalisateur se dit "tranquille, soulagé" d’avoir enfin pu faire ce film qui le hante depuis presque 30 ans, depuis la lecture du roman de Cervantes, en 1989. En 2000, un premier tournage, avec Jean Rochefort et Johnny Depp, avait tourné à la catastrophe, entre hernie discale, pluies diluviennes et bruits d’avions militaires. Un fiasco relaté dans le documentaire Lost in la Mancha, sorti en 2002. 

Jonathan Pryce et Adam Driver au générique

Ces  mésaventures sont loin derrière Terry Gilliam. "Je n’aime pas toujours mes films. Mais celui-là, je l’adore. Il est incroyable! C’est un film  énorme, magnifique!" s’extasie le réalisateur, qui loue le talent de ses acteurs, Jonathan Pryce et Adam Driver, dans les rôles de Don Quichotte et Sancho Pança.

Au vu de la procédure judiciaire toujours en cours, il y a donc peu de chances que le film aille à Cannes. On demande à Terry Gilliam s'il est déçu. Il part dans un éclat de rire : "Venise est une très belle ville, non?" Venise, où se tient la Mostra, à la fin du mois d’août. D’ici là, dans un sens ou dans un autre, le conflit avec Paulo Branco sera résolu.

L’Homme  qui tua Don Quichotte ne serait donc pas, jusqu’au bout, un film maudit ? "Il y a une part de moi, la part dangereuse, qui se dit, c’est peut-être mieux pour la légende, que personne ne le voie, s’amuse Terry Gilliam. Imaginez, il y a ce chef d’œuvre, derrière un mur, et  personne ne peut voir à travers… Les gens se battraient pour essayer de le voir!"

On sent que l’hypothèse amuse ce vieux jeune homme à l’œil rigolard… Comme un ultime pied de nez, dans l’invraisemblable histoire de ce film.

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